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[RP] Les chiens ne font pas des chats

Alienor_vastel
[Tente médicale de Compiègne - Matin du 1er octobre]

"On tient, on étreint
La vie comme une maîtresse
On se fout de tout brûler pour une caresse
Elle s'offrira et n'aura pas d'autre choix"
Mozart l'opéra rock - "Vivre à en crever"



Une larme, pour adoucir sa peur. Et dieu sait combien elle avait peur, devant le corps inerte d'Aimelin, qu'il ne se réveille pas. Car malgré ses amis, ses proches, malgré la vie qu'elle avait réussi à se construire, malgré l'équilibre qu'elle croyait avoir enfin trouvé, tout semblait pouvoir à nouveau disparaître brutalement. Comme à la mort de ses parents.

L'on ne mesure vraiment ce à quoi l'on tient que lorsque l'on risque de le perdre. Elle avait failli perdre la vie deux jours plus tôt, et s'y était accrochée de toutes ses forces. Et là, à l'idée de peut-être perdre celui qui partageait son existence depuis plusieurs mois déjà, elle se rendait compte à quel point elle s'était habituée à sa présence à ses côtés, combien elle s'était attachée à lui, davantage qu'elle ne voulait se l'avouer en tout cas. Ne pas mettre un nom sur ce sentiment, qu'est-ce qu'un mot après tout, seules importaient cette complicité et cette connivence entre eux deux, ces sourires, ces non-dits et ces silences entre eux qui bien souvent en disaient bien plus que les paroles.
Combien il était reposant pour elle de parfois faire tomber les barrières qu'elle avait dressées autour d'elle pour se protéger d'une tempête qui pourrait la balayer tel un fétu de paille projeté par les vents déchaînés, pour se préserver du débordement d'un torrent qui pourrait l'emporter tel un caillou bousculé par le courant fougueux ; et combien il était précieux pour elle qu'il la comprenne sans qu'elle n'ait besoin de dire mot.

Oh bien sûr, ils ne s'étaient fait aucune promesse, hormis celle de vivre au jour le jour, de recevoir et de donner, ardemment, intensément, sans envisager l'avenir, conscients qu'ils étaient que tout pouvait finir un jour. Mais la vie ne pouvait être à ce point injuste pour lui retirer une fois encore un être qu'elle aimait, pas comme ça en tout cas, pas maintenant. Un jour peut-être, sans doute, ils décideraient de poursuivre leur route chacun de leur côté, après qu'elles se soient croisées et mélangées un moment. Mais ce serait alors de leur propre choix, et pas parce que la mort, cette absence définitive, l'aurait décidé.

Tous ces sentiments, tous ces doutes, toutes ces peurs qu'elle exprimait dans les quelques phrases qu'elle venait de lui dire. Et un murmure comme une réponse, si faible, si fragile que si elle n'avait pas été aussi proche, l'esprit autant tourné vers lui, elle ne l'aurait pas entendu au milieu du bruit ambiant. Avait-elle d'ailleurs entendu, ou était-ce son imagination, son désir impérieux de le voir se réveiller qui le lui avait fait entendre?

Une pression dans sa main, si légère, pour lui confirmer que non, elle n'avait pas rêvé le murmure, et qu'Aimelin était là, si loin et si proche à la fois. Une pression à laquelle elle répondit, tenter de lui donner sa chaleur à défaut de la force qu'elle n'avait pas.
Les doigts qui caressaient le visage du jeune homme se portèrent à celui de la petite blonde, pour effacer sur sa joue la trace humide laissée par la larme. Effacer la peur, et les doutes aussi, du moins pour l'instant, rien n'importait plus maintenant que ce murmure qu'elle entendait si fort, ce frisson des doigts qui la réchauffait.

Un mouvement de la main du blessé attira son attention, pervenches qui suivent le lent cheminement des doigts vers la chaîne qu'il portait à son cou. Sachant ce qui y était accroché, le médaillon et l'anneau de son amour disparu.
La main de la blondinette se porta machinalement à son propre médaillon, celui que sa mère lui avait donné avant de partir. Et des mots qui dansent devant ses yeux.
"Vis, avec honneur et courage..." Un objet, un simple objet, chacun le sien, et pourtant tant de symboles y étaient portés. Continuer sans elles, malgré elles, pour elles. A cause d'elles. Continuer d'avancer, de braver le courant comme ces cailloux qui volent sur l'eau pour aller se poser sur l'autre rive, garder précieusement ces souvenirs qui construisaient l'histoire de chacun. Et savourer intensément chaque moment qui passe, car une fois de plus ils venaient d'avoir la preuve que ce moment-là pouvait être le dernier.

Alors un murmure à son tour, dans lequel fait passer le léger sourire qui vient de s'afficher sur ses lèvres en même temps qu'elle dégage avec tendresse une mèche de cheveux sur le front du jeune homme
Je suis là, Aime...

Oui elle était là, pour l'aider à revenir, et pour l'aider à vivre tout comme il le faisait pour elle. Vivre pour celles et ceux qui les avaient quittés, mais aussi pour eux. Et vivre pleinement, passionnément, pour ne rien regretter lorsque l'histoire se finirait.
Mais l'histoire ne se finirait pas ici, et pas maintenant.



"S'il faut mourir
Autant vivre à en crever
Tout retenir pour tout immoler
S'il faut mourir
Sur nos stèles je veux graver
Que nos rires ont berné
La mort et le temps"
Idem
_________________

"Vis comme si tu devais mourir demain, apprends comme si tu devais vivre toujours" (Gandhi)
Aimelin
[Tente médicale de Compiègne - Matin du 1er octobre]

"Et s'il faut que les marées me renversent
J'irai jusqu'au bout
Par-delà les chemins qui mènent au plus profond de l'âme
Je ferai de ma vie un Eden avant que je m'endorme"
(I.Boulay – j’irai jusqu’au bout )



Sa main s’était doucement serrée sur le précieux médaillon et l’anneau, comme s’il s’accrochait à cette vie qui l’avait tant de fois meurtri, mais lui avait apporté tant de bonheur et de fierté. Des bruits qui emplissaient son silence, mêlé à des images et des visages. Des yeux bleus, un sourire… des recommandations… « sois prudent je ne veux plus jouer la médicastre avec toi »… la Duchesse et le jeune ébouriffé.. Vae l’été 57. Combien de fois avait il promis d’être prudent, à combien de personnes chères à son cœur l’avait il promis… ne jamais promettre quelque chose que l’on n’est pas sûr de tenir. Qu’il était dérisoire de promettre d’être prudent lorsqu’on partait à la guerre, comment pouvait on l’être au milieu de la mort, tant vigilante sur les champs de bataille.
La douceur d’une main sur son visage le fit tressaillir, comme s’il avait peur qu’on l’emmène. Non pas aujourd’hui, pas encore, j’ai tant de choses à faire, je n’ai pas eu le temps de dire au revoir.


Je suis là, Aime…

Le temps qui avait posé son lourd bagage sur ses paupières depuis ces dernières heures, sembla faire preuve de clémence. La lumière fit place à l’obscurité et bien qu’encore flou il devina le visage penché sur lui.. un autre murmure tandis qu’il faisait des efforts pour sortir de cet engourdissement.

Alie.. je suis oùla peur qui étreignit son estomac de ne peut être pas être celui qu’il était avant de sombrer. Encore cette douleur à son flanc et sa jambe. Sa main qu’il ressera dans celle de la blondinette pour ne pas qu’elle le laisse partir les rejoindre.

J’ai.. eu peur.. de pas pouvoir… dire.. au revoirderniers mots qui se perdirent dans un souffle.

Depuis combien de temps était il là et dans quel état était il. Il chercha à reprendre son souffle, guettant les moindres bruits autour de lui, les moindres voix connues. Tout ce dont il se rappelait c’était ce bruit assourdissant, ces deux jeunes femmes tombées non loin de lui et ces trois soldats ennemis au milieu desquels il se débattait à coups d’épée et de bouclier avant que la lumière ne disparaisse de devant ses yeux.


où sont... les autres... ma section
_________________

Merci aux merveilleuses rpistes avec qui je joue
Alienor_vastel
[Tente médicale de Compiègne - Matin du 1er octobre]

Dans le brouhaha étourdissant qui les environnait, les ordres des médicastres, les gémissements des blessés, ces hommes et ces femmes qui s'affairaient autour d'eux, il n'y avait plus que ce contact tant fragile et qui pourtant se raffermissait, cette pression des doigts dans les siens comme un bateau qui jette l'ancre pour ne pas dériver. Cette main qu'elle serra à son tour, le retenir, puisqu'il s'était réveillé, même encore si loin, et ne pas le laisser repartir...

La voix d'Aimelin s'éleva faiblement, questions à elle posées. Réponses apportées d'une voix calme qui ne trahissait pas la colère qui bouillait en elle, contre ceux qui les avaient envoyés une nouvelle fois devant les remparts de Péronne, ceux pour qui ils n'étaient que des chiffres, le nombre des hommes et des femmes qu'ils expédiaient au combat, oubliant que ces hommes et ces femmes n'étaient pour la plupart pas des soldats, mais surtout des êtres humains, avec une vie, de la famille, des amis...
Une voix calme, pour ne pas le fatiguer, et lui raconter ce qui s'était passé, du moins ce qu'elle en savait, c'est-à-dire si peu. Juste les bribes qu'elle avait entendues à son réveil. Les armées champenoises défaites et forcées de faire retraite devant le nombre supérieur de combattants artésiens. Ceux de sa section qui gisaient non loin, sur des brancards de fortune, comme lui, attendant eux aussi d'être soignés pour les cas les plus graves qui n'avaient pu l'être sur le champ de bataille, comme lui.

Et le laisser aux mains et aux bons soins des médicastres, puisqu'elle ne pouvait apporter aucune aide, n'ayant aucune connaissance en la matière, et de toute façon elle était encore trop faible pour agir. S'éloigner pour retourner s'écrouler sur son propre lit, les tempes battant de la douleur qui revenait.
Aliénor ferma les yeux, un soupir, mélange de soulagement et de malaise, franchissant alors ses lèvres. Tempête sous son crâne déjà bien malmené, tentant de mettre ses idées en ordre alors qu'une peur, différente de celle ressentie auparavant, mais tellement plus insidieuse, envahissait son esprit.

Elle avait eu peur qu'il ne se réveille pas, et cette peur venait brutalement de lui faire prendre conscience à quel point elle était attachée à lui. Sentiment nouveau qui se faisait jour chez l'adolescente, ce même sentiment qu'elle s'était jurée de fuir pour n'en avoir vu autour d'elle que les conséquences malheureuses, pour l'avoir vu détruire ses proches. Et elle avait peur maintenant, de ce sentiment, de se poser ces questions dont elle ne voulait pas connaître les réponses, peur de peut-être un jour vouloir regarder plus loin qu'aujourd'hui. Peur d'à son tour souffrir comme elle avait vu souffrir sa mère, de s'éteindre peu à peu comme elle l'avait vue s'éteindre...

Ce noeud dans le ventre, cette boule au fond de la gorge, comme à chaque fois que ses émotions la submergeaient... Et comme à chaque fois aussi , elle se concentra sur sa respiration qu'elle tenta d'apaiser par de longues et lentes inspirations, vidant son esprit de ce déferlement de pensées qu'elle ne voulait pas affronter, le fermant à ses questions et ses doutes. Occulter ce qui la troublait et la déstabilisait, fuite devant la réalité ou lâcheté peut-être, mais surtout le seul moyen qu'elle avait trouvé pour ne plus sombrer comme elle l'avait fait à la mort de ses parents, pour continuer à rebondir, comme ces cailloux qu'ils avaient fait voler sur l'eau de cette petite rivière de la forêt de Troyes, plusieurs mois auparavant.



[Compiègne toujours, quelques jours plus tard]

"Un jour ou l'autre après bien des années
On revient sur ses traces
Rechercher un passé qui s'efface."
Aznavour - "Un jour ou l'autre"


La main était accrochée à la grille de fer. Hésitante. Et pourtant le premier pas avait été fait lorsque la blondinette s'était enfin dirigée vers le cimetière, laissant pour un temps Aimelin se reposer sous la tente médicale. Ce cimetière dans lequel elle n'avait pas encore eu le courage de se rendre, malgré ses différents séjours à Compiègne. Était-ce d'avoir frôlé la mort qui l'avait enfin persuadée qu'il n'était plus temps de remettre à demain ce qu'elle pouvait faire le jour même ? Etait-ce cette mort qui finalement ne l'avait pas emportée, lui donnant plus que jamais envie de vivre, qui lui avait fait prendre conscience que ses fantômes ne la laisseraient jamais totalement en paix si elle ne franchissait pas enfin cette grille ? Ou avait-elle simplement besoin de ce moment avec la mémoire de ceux qu'elle avait aimés ?

Les pervenches balayaient le paysage devant ses yeux. Hésitantes elles aussi. Multitude de pierres, témoins de vies éteintes. Combien parmi elles en avait-elle connues, combien en retrouverait-elle? Elle savait où se trouvaient certains, pour d'autres, il lui faudrait aller au hasard. Comme une promenade dans les souvenirs, puisqu'il ne restait que les souvenirs. Si les voix, les odeurs s'étaient estompées peu à peu au fil du temps, ces souvenirs restaient encore tellement vivants dans son esprit et dans son coeur.

L'adolescente prit une grande inspiration, et la main poussa la dernière barrière entre les vivants et ceux qui ne l'étaient plus. Un frisson lorsque la grille tourna sur les gonds rouillés par le temps. Froid, peur, appréhension ? Sans doute un peu des trois à y bien songer...

Resserrant sa cape autour de son corps, Aliénor avança dans l'allée, à pas lents, fouillant du regard les pierres, déchiffrant les noms, décryptant les dates. Comme une remontée dans le passé à mesure qu'elle dirigeait ses pas vers la partie la plus ancienne du cimetière, là où elle savait trouver sa destination finale. Sa destination finale, mais pas la seule. D'autres mémoires à honorer, d'autres souvenirs à faire revenir avant ça.

Des arrêts au fil de son cheminement, à mesure que certains noms s'imposaient à elle. Wittek... le maître d'armes de Chelles, le soldat des Loups de Champagne. Chelles... elle savait qu'elle trouverait d'autres membres ici, après tout Compiègne avait été le bastion des "roses" les plus fidèles. Seuls Tomsz et Pisan n'y seraient pas, leurs corps reposant ailleurs.
Un autre tombe, un autre nom. Golitor, son parrain. Main qui se porte au nez, et le frotte dans un geste machinal, le même qu'elle faisait quand, petite fille, elle plongeait en riant son visage enfantin dans la barbe qui la piquait. Son parrain, celui qui serait toujours à ses yeux l’époux de sa marraine, quand bien même il avait disparu le soir de leurs noces. Personne n'avait compris le pourquoi de cette disparition, parce qu'il ne faisait aucun doute qu'ils s'aimaient, ces deux-là... Et pourtant, il était parti, pour s'éteindre dans la solitude peu après...
Et Jb... le gentil Jb, le discret Jb. Le fidèle escuyer de Pisan, celui qui avait passé plusieurs mois à Péronne durant la guerre contre l'Artois, faisant parvenir des rapports quotidiens sur les mouvements de troupes ; Jb, si loyal à Chelles que lui aussi avait suivi les Vicomtes. Et lui aussi y avait laissé la vie, le même jour que la Dame de Pomponne. Une présence réservée, et pourtant il avait été pour cette dernière un ami et un soutien précieux, celui qui avait fait renaître sur ses lèvres un sourire qui s'était fait de plus en plus rare à mesure que son époux s'éloignait, qui avait fait à nouveau briller dans ses yeux une petite flamme fragile et éphémère.

Une rafale de vent fit frissonner la blonde adolescente alors que ses pervenches quittaient la pierre sur laquelle elles étaient posées et que le froid s’infiltrait en elle. Main qui s'élève vers le visage pour glisser derrière l'oreille l'insolente mèche blonde venue voler devant ses yeux.
Il était temps maintenant, temps de faire face au tourbillon d'émotions qui commençait à l'envahir à l'idée de faire ce pourquoi elle était venue. Ses derniers pas vers cette grande pierre, plus grande que les autres, plus large surtout. Celle sous laquelle reposaient ses parents, côte à côte, enfin réunis pour toujours après s'être si longtemps cherchés.

La démarche était lente et comme incertaine à mesure qu'elle approchait, et que les mots gravés sur la pierre se faisaient plus présents à ses yeux. Hic jacent, ici reposent Magdeleine d'Assas et Estienne Vastel dict Bigbosspower. Et ces deux dates, ce funeste 5 juillet pour elle, à peine un mois plus tard pour lui.
Un arrêt, une longue respiration qui fit sortir de ses lèvres un petit nuage de buée s'envolant légèrement dans l'air avant d'y disparaître, et la petite blonde se décida à aller s'asseoir sur la pierre. Main qui plonge dans la poche de sa cape, et en ressort la rose cueillie lors de leur passage à Sainte-Ménéhould, pour la déposer entre les deux noms. La fleur avait séché, soigneusement conservée entre deux feuillets de parchemins, mais il flottait quand même dans l'atmosphère un reliquat de son parfum, cette odeur si présente dans les jardins de Chelles et de Pomponne aux roseraies florissantes.
Une rose, comme la vie qu'il fallait saisir et savourer tout en essayant de pas trop se blesser aux épines.

Et des épines, il y en avait eu dans sa vie, et Aliénor était consciente qu'il y en aurait certainement d'autres encore. Les pervenches se firent songeuses, plongeant dans le vague, esprit tourné vers le souvenir de ses parents.
Combien elle avait essayé de comprendre. Comprendre comment deux êtres pouvait s'aimer au point de ne plus pouvoir vivre ensemble, de fuir les remords et la culpabilité qu'ils lisaient dans les yeux de l'autre à en chercher la délivrance ultime, définitive ; et en même temps s'aimer au point de ne plus supporter de vivre l'un sans l'autre. Et elle avait compris, en lisant le journal de sa mère, et sa dernière lettre, ces mots couchés qui peu à peu avaient fait retomber la colère qui grondait en elle à s'être sentie ainsi abandonnée à leur mort. Elle avait compris, et c'était bien là une des raisons du malaise qu'elle ressentait depuis quelques jours.

Les yeux se fermèrent un instant, le temps que résonne une voix masculine à son oreille. Celle de son père, ce père si souvent absent, l'une des dernières fois qu'elle l'avait vu, juste avant la cérémonie qui allait faire de sa mère la vassale de Tomsz. Maréchal de France, officier royal qui commandait aux soldats aguerris, qui ne craignait pas les combats, mais tellement intimidé devant le désarroi d'une enfant, de son enfant. "
Dites-moi, petite princesse, ce qui vous cause tant de soucis, pour que je les change en sourires jolis..."
Et c'est l'adolescente qui répond, qui murmure dans le silence de ce cimetière, en même temps que le regard se fait jour à nouveau
Si vous saviez, papa, si vous saviez... Tant de questions à poser, tant de choses à dire, tant de craintes à exprimer.
Du bout des doigts, elle suivit les contours des noms gravés dans la pierre, pensive. Les comprendre, et surtout ne pas suivre le chemin qu'ils avaient emprunté, ne pas se résigner et au contraire réussir à affronter sa peur et ses doutes pour ne rien regretter.

La jeune fille se releva, jetant un dernier regard à la pierre sous laquelle gisaient ses parents. Mais qu'est-ce qu'une pierre, des noms inscrits dessus, alors qu'ils étaient si présents encore dans sa mémoire, et que d'une certaine façon, ils continuaient de guider ses actes, ses choix, et de veiller sur elle. Et que tant qu'ils auraient leur place dans son coeur et ses pensées, alors leur souvenir ne disparaîtrait pas.

"N'oublie jamais qui tu es, petite princesse"... Aliénor porta sa main à son médaillon, non, elle ne l'oublierait pas, tout comme elle ne les oublierait pas. Les racines de son existence puisaient dans la terre de leur histoire, ce qu'ils avaient vécu était la sève qui la faisait grandir.

Et c'est d'une main légère, un léger sourire aux lèvres, que la blonde adolescente referma quelques instant plus tard la grille du cimetière derrière elle, avant de regagner la tente médicale. Et de se diriger vers le lit où reposait Aimelin, s'asseyant silencieusement à ses côtés, posant légèrement sa main sur la sienne. Ses doutes, ses peurs étaient toujours là, mais du moins ce tête-à-tête avec ses parents lui avait-il permis de retrouver, pour le moment, une certaine sérénité.



"Un jour ou l'autre on constate surpris
Que tout est illusoire
Et qu'ainsi ce n'est qu'en la mémoire
Que tout meurt ou tout vit"
Idem
_________________

"Vis comme si tu devais mourir demain, apprends comme si tu devais vivre toujours" (Gandhi)
Aimelin
[Tente médicale de Compiègne – octobre.. très en retard oui]


Les journées étaient passées laissant doucement au jeune champenois le temps de reprendre des forces, et de garder quelques souvenirs de ces dernières batailles. La cicatrice de Vae n’était plus la seule à lui rappeler certains mauvais passages de sa vie.
Il se souvenait des paroles d’Aliénor alors qu’il était à demi conscient. Ainsi l’armée des Bleus avait été à nouveau repoussée et malmenée comme si les artésiens les attendaient. Tout virevoltait dans sa tête. Il en avait déjà parlé avec la blondinette et deux solutions étaient apparues à leurs yeux… le hasard ou les traitres. Et puis cette colère sourde qui montait contre ceux qui dirigeaient, quelque part du côté de la Curia, en se fichant totalement de ceux qui partaient donner leur sang pour la Champagne, la plupart des civils qui n’avaient pas les moyens de s’acheter des armes et partaient au combat munis de bâtons. Rester calme et ne pas céder à cette colère qui s’emparait de lui comme à chaque fois. Combien d’innocents allaient encore périr pour le pouvoir de quelques uns et pour une liberté si chère à payer.


- mais restez donc tranquille Seigneur.
- tranquille ? avec ce qui se passe ? non ! donnez moi de quoi écrire.


Impatient le jeune Etampes arrêta ses cents pas boitillants, et s’assit sur le lit, couche sommaire qui avait vu et verrait sans doute défiler encore moult blessés. Il glissa, non sans une grimace devant le tiraillement sur son flanc que lui procurait le geste, la planche apportée, par son garde , sur les genoux, attrapant d’un geste brusque la plume qu’il lui tendait.

- puisque les responsables restent sourds à nos demandes et nos paroles, je vais donc coucher les mots et peu importe ce qui arrivera.

Et de s’appliquer à écrire, la plume néanmoins rageuse.

Citation:
Compiègne, le 12 octobre 1459 *

Bonjour,

Voici le relevé de ma section au sein de l'Armée "Toujours Bleu" de la Duchesse de Brienne, ainsi que noté l'armement de chacun.

(Une liste des noms et des équipements était donc notée à la suite.)

A ce jour du 12 octobre, toute ma section a volé en éclats sur cette mine entre Peronne et Compiègne comme vous le savez, et les armes de mes compagnons pour la majorité, ont été détruites. Il y a eu des blessés graves et des plus légers, malgré les armures spéciales dont s'étaient équipés certains d'entre nous.

Voici pour preuve, rapport des combats, du moins ceux que j'ai pu relever.

(Une autre liste de noms était notée, avec les armes perdues par sa section.)

Certains ont investi beaucoup d'écus dans leur armement malgré leur peu de moyens, afin de défendre la Champagne, comme Alienor Vastel qui s'est armée plutôt que d'aller voir le conseiller du chateau afin de devenir artisan.

Je souhaiterais que chacun puisse recevoir armes et boucliers en compensation de ceux détruits, ou compensation financière (si ce n'est déjà fait bien entendu), ce qui me parait un geste respectueux à leur encontre.

Maintenant, si fournir des épées est trop de dépenses pour le Duché, nous pouvons aussi accepter des caisses de gobelets en étain que nous pourrons projeter sur l'ennemi afin d'espérer en assommer quelques uns, malgré que les rumeurs courent qu'ils auraient la tête dure. Des gobelets frappés aux armes de notre Champagne, n'en renforceraient que davantage l'impact sur nos ennemis.

Je vous pose un modèle de ce gobelet que j'ai fait faire sur mes propres deniers.


Respectueusement.


Aimelin de Millelieues
Seigneur d'Etampes sur Marne

Une lecture puis une autre pour rectifier quelques mots, c'est qu'il y avait du gratin à la Curia en plus de la Reyne, et il repoussa la planche, tendant la missive au garde, avant de se diriger vers une petite caisse livrée la veille et d’en sortir un gobelet, et de le porter à hauteur de ses yeux, afin d'en admirer la facture. Du beau travail que voilà, il faudrait être difficile pour ne pas aimer.

ma foy, il est fort joli et je vais en commander quelques caisses, les artichauts n’ont qu’à bien se tenir.

Avant de le poser dans la main d’Ernest.

tu vas aller porter ce courrier et cet objet à la curia, dans le bureau de l'intendance pour les champenois et tu attendras la réponse, si réponse il y a. Dis que je ne peux me déplacer moi même.
Tu porteras également ce pli qui est une copie de ma demande, à Dotch de Cassel, c'est le Grand Maître de France, tu ne peux pas la manquer.
Ne l'inquiètes pas à mon sujet, dis lui juste que je suis ... trop occupé et que je l'embrasse.


Et de regarder son garde partir, non sans un petit sourire satisfait sur les lèvres. Avaient ils de l’humour ? il en doutait mais il s’était fait plaisir, et c’était bien là l’essentiel. Un peu d'impertinence n'était point un manque de respect, même si celui-ci semblait s'être perdu dans les hautes sphères.
Ses mirettes grises abandonnèrent le garde qui s'éloignait, et il retrouva sa couche sur ordre de la médicastre, non sans lui avoir dit qu’il ne comptait pas rester deux jours de plus dans cet endroit.




* courrier déposé ce jour là à la curia



[Décembre, Reims.]


Des armes ils n'avaient point eu, de réponses non plus, et quelques gobelets il avait fait faire... enfin juste quelques caisses de cent.

Ce matin là, alors que la neige recouvrait de son blanc mantel la campagne champenoise, le jeune Connétable qu'il était devenu depuis mi novembre venait de s'adosser sur son fauteuil, sa plume profitant de l'aubaine pour souffler un peu.
Bon sang mais était-il tombé de son lit ce matin là pour avoir accepté ? Grimace et froncement de sourcils en posant le dernier parchemin traité sur la pile et soupir de bien être en constatant que la pile de ceux arrivés depuis le matin était terminée.


- aussi mince qu'un gueux après une semaine de ...
- seigneur, v... voici qu... quel... q....ques deman.. d...d.... des de LP
- jeûne.....


Un espoir anéanti, un trève dans cette bataille des parchemins, de courte durée, et un regard las sur la nouvelle pile que le garde déposait précautionneusement.
Une première missive prise et parcourue avant de faire lecture plus approfondie, et un sourire qui éclaira son visage.


hé bien celle-là est assez originale.

Et la plume reprit son labeur, et comme il était en forme, elle glissa malicieusement pour répondre sur le même ton.

Citation:
Château de Reims le 13 décembre 1459


Bonjour Dame Princesse_blanche,

Je ne tenterai pas de vous impressionner par mes fonctions passées mais je peux quand même essayer, ex responsable filière pain, ex responsable du verger et des pommes, ex sergent de la prévoté béarnaise, ex lieutenant de cette même prévoté et plus de deux ans sans avoir eu de médaille, ex chef d’armée Balaguera pendant 4 mois, ex Garde Comtal béarnais pendant deux ans, ex connétable, ex connétable et ex connétable béarnais,… oui jamais deux sans trois, ex joueur de soule des Malus, ex Loup de Champagne, actuellement joueur de soule béarnais, jouteur dont vainqueur des joutes des Grandes Ecuries Royales.. oui ça c’est ma fierté, et également représentant de la Champagne au trophée Minerve… et le meilleur pour la fin… Connétable de Champagne.
Je devrais aussi ajouter ébouriffé, ce qui fait mon charme entre autre, mais je ne le ferai pas.

Le prévot des maraichers étant en campagne, celui des maréchaux ne s’occupant point des LP, c’est donc le connétable qui vous répond.

Donc… pour faire court, je ne sais pas ce qu’est l’astrologie je vous l’avoue mais cela doit être sacrément important pour que vous vous mettiez dans un tel état d’anxiété. Si les éléments que vous devez rencontrer se réunissent une fois tous les cent vingt sept ans effectivement, c'est embêtant.

Vous souhaitez une escorte pour traverser notre Duché mais je ne peux vous offrir qu'un LP pour circuler sur nos terres et vous recommander de prier Aristote pour qu'aucune mauvaise rencontre ne vous importune.

Cordialement


Aimelin de Millelieues
Connétable de Champagne.


Et petit sourire en tendant la missive au fidèle Ernest.

fais la partir de suite, j'ai comme le sentiment que cette dame va me répondre.

Il suffisait parfois d'une simple missive pour redonner courage à notre jeune Etampes, et c'est en souriant qu'il s'attaqua à la demande suivante.
_________________

Merci aux merveilleuses rpistes avec qui je joue
Alienor_vastel
[De Compiègne à Reims, d'octobre à décembre...]

"De l'ombre ou de la lumière
Lequel des deux nous éclaire ?
Je marche vers le soleil
Dans les couleurs de l'hiver
De l'ombre ou de la lumière
Depuis le temps que j'espère
Retrouver dans un sourire
Toutes les lois de l'univers"
Calogero & Grand Corps Malade - "L'Ombre et la Lumière"



La vie avait repris son cours. Quelques jours de retour à Sainte-Ménéhould une fois qu'Aimelin avait été suffisamment remis pour pouvoir supporter le voyage, et une convalescence des plus calmes, et reposantes. Quoique reposante... réception d'une missive, froide, sèche, brève... et surtout choquante pour ceux qui avaient frôlé la mort de si près. Quelques mots couchés sur un parchemin pour demander quand ils pourraient à nouveau repartir au front. Indifférence totale quant à s'inquiéter de leur état de santé, tout comme la communication interne champenoise oubliait soigneusement de mentionner la guerre qui pourtant sévissait aux frontières, et ceux qui tombaient au nom d'un idéal en lequel Aliénor avait de plus en plus de mal à croire.

Alors la réponse avait été sèche elle aussi, et tout aussi brève. Des remerciements ironiques pour le souci que l'on avait d'elle suite à sa blessure, et surtout l'assurance qu'elle avait été suicidaire une fois, mais qu'elle ne le serait pas une seconde fois ! L'armée, la vie dans un campement, les combats même, elle était prête à connaître à nouveau, après tout, l'aventure "Toujours Bleu" lui avait permis de nouer des liens avec certaines personnes, liens qui n'auraient jamais été aussi forts s'ils n'avaient partagé ensemble ces nuits interminables de garde, d'attente, s'ils n'avaient combattu ensemble côte à côte. Elle était prête à y retourner, oui, mais pas pour ceux pour lesquels ils n'étaient pas autre chose que des pions que l'on avance et recule au gré de décisions arbitraires. Elle ne savait pas, alors, ils ne savaient pas encore, que la déroute des armées champenoise était liée également à la félonie d'un noble du duché qui oeuvrait contre la Champagne depuis des années...

L'automne avait peu à peu couvert la nature de ses couleurs pourpres et dorées, avant que les arbres ne perdent peu à peu leurs feuilles, couvrant le sol que le froid de la nuit rendait gelé au petit matin.
Et avec l'automne, était arrivé le seizième anniversaire de la blondinette. Une date comme une autre pour elle, après tout elle ne grandirait ou ne changerait pas d'un coup parce que le compteur venait de s'incrémenter d'une année, et pourtant la réception de missives de ses proches qu'accompagnaient les voeux pour l'occasion l'avait touchée. Parce que, plus que les mots eux-même, cela lui faisait prendre conscience à quel point sa vie était riche, de rencontres et d'amitiés, d'attentions et de soutiens.
Parmi les missives, une en particulier, des fleurs et un petit caillou. La missive l'avait faite sourire, ces quelques lignes tracées qui reflétaient ce qu'elle lisait dans ses regards, ce qu'elle entendait dans ses silences. Tout comme elle avait souri en voyant le caillou, un présent qui aurait pu paraître insignifiant ou dérisoire, et pourtant si lourd de signification, pour ce qu'il représentait, une ballade dans la forêt de Troyes, une relation qui peu à peu s'était installée même si nul ne pouvait dire combien de temps ni comment elle continuerait d'évoluer. Le caillou avait trouvé sa place dans sa poche, où elle le faisait depuis parfois rouler entre ses doigts, les fleurs quand à elle avaient embaumé la maison de leur odeur. Sauf une, qu'elle avait soigneusement confiée au petit coffret de bois marqueté dans lequel elle rangeait missives et autres souvenirs.

Octobre avait laissé la place à novembre, et aux élections ducales qui avaient porté Aimelin au conseil, à cette fonction de connétable dans lequel il trouvait doucement ses marques et ses repères. Une fois de plus ironie du destin pour la blonde adolescente dont le père avait aussi occupé ce poste, des années auparavant.
En tant que conseiller ducal, il s'était rendu à Reims pour participer à la défense de la ville, et Aliénor l'avait accompagné. S'était-il seulement rendu compte à quel point cela lui pesait, à la blondinette, que si ce n'avait été pour lui, pour être auprès de lui, elle serait partie sur les routes, faire ce voyage, voir ces horizons qui la faisaient rêver. Elle avait mis un mouchoir sur ses envies d'autre part, sur ses doutes et ses peurs aussi, profiter encore et toujours tant que ça durait. Elle le ferait jusqu'au moment où cela deviendrait tellement insupportable qu'elle n'aurait plus que le choix de partir.

Mais pour l'heure, les jours passaient et se ressemblaient. L'avantage de leur séjour à Reims, c'était qu'ils s'évitaient de longs et fastidieux aller retours entre Sainte-Ménéhould et la capitale, où tous deux avaient à faire. Au castel pour lui, à l'office héraldique du ban champenois pour elle. La blondinette accompagnait parfois
Champagne aux anoblissements auxquels cette dernière officiait en tant que témoin héraldique, une façon de former sa poursuivante, et des heures de voyage pour se rendre sur les lieux de cérémonies souvent expédiées en quelques dizaines de minutes.

Et puis ces nuits de garde, à patrouiller sur les remparts de la capitale champenoise. Ces nuits de plus en plus froides, et une fatigue qui s'installait peu à peu, insidieuse, sournoise, cernant ses yeux, palissant son visage ; ces malaises, ce manque d'appétit, ces indispositions...
Elle tentait de les cacher, un peu de fard sur les joues pour se donner meilleure apparence, même si certains de ses collègues courriers s'inquiétaient de sa petite mine, et qu'elle croisait de temps à autre le regard intrigué de son amie Coxynel dont la grossesse n'en finissait pas. A quoi elle répondait que sa méforme ne pouvait être que passagère, et surement due au froid et à ces longues nuits de garde. Croisant les doigts pour que cela ne soit que ça, ne parlant à personne de ses craintes. Même pas à Aimelin, surtout pas à lui. Parce que si ce qu'elle redoutait était vraiment, alors ce serait parler d'avenir, et ça elle ne le voulait pas.
Mais elle avait bien dû se résoudre à faire ce qu'on lui conseillait, partir se reposer quelques jours dans un couvent. Avec cependant la ferme intention de n'y rester que le strict minimum, juste le temps nécessaire pour recouvrer quelques forces.

Quelques jours, entre repos et promenades alentours, profitant de l'air qui s'était fait étonnamment doux pour cette fin de décembre. Et c'est ainsi que le 24 décembre, ses pas la menèrent vers le village proche du couvent. Déambulant au hasard des ruelles, l'échoppe d'un forgeron la fit s'arrêter. L'homme était un artiste dans son domaine, les productions qui sortaient de sa forge étaient délicatement ouvragées, certains petits objets semblaient même comme être de la dentelle de métal.
Aliénor laissa vagabonder ses pervenches sur l'étal, un sourire venant éclairer son visage en même temps que l'artisan s'approchait d'elle, et le doigt qui pointe vers la lanterne qui avait attiré son attention.


- Celle-là me plait bien
- Bon choix, damoiselle, et en plus elle renferme un secret !

Haussement de sourcils étonné de la blondinette, qui attend les explications.

- Regardez bien, à la base, il y a un petit tiroir caché. Un simple mécanisme à actionner et il s'ouvre. Et en même temps qu'il parlait, l'artisan lui montra comment il fallait faire avant d'ajouter Oh il est pas bien grand, mais pour y cacher quelques écus ou une petite chose, ça suffit !

Un large sourire de la petite blonde vint alors ponctuer les explications de l'homme.

- C'est parfait, je la prends ! Oh... prenant alors dans le creux de sa main un petit objet qu'elle avait aussi repéré ... et ça aussi !

Et retour au couvent, la lanterne dans une main, l'autre resserrant sa cape autour de son corps. Malgré le soleil, malgré la relative douceur, le froid hivernal se faisait plus présent à mesure que l'astre solaire commençait à décroître sur l'horizon. Et tandis qu'elle marchait d'un bon pas, une douleur au ventre, si caractéristique. Elle hâta le pas jusqu'au couvent, regagnant la chambre qui l'accueillait, pour constater que ce qu'elle avait craint n'était finalement pas. Soupir de soulagement, et en même temps, comme un soupçon de déception. Vite balayé, non c'était tellement mieux ainsi.

Aliénor s'installa sur la chaise placée devant le bureau, prenant la plume et la trempant dans l'encrier avant de la faire courir sur le parchemin.


Citation:
Mon preux chevalier,

Il y a, à coté de ce couvent où je me repose, un forgeron chez lequel j'ai trouvé cette lanterne que je t'envoie ce jour. Parmi tous les objets qu'il présentait, c'est celui-ci qui a retenu mon intérêt, d'abord pour la finesse de l'ouvrage, et ensuite et surtout pour la lumière qu'elle apporte, cette lumière qui permet de ne pas se perdre et de retrouver son chemin lorsque l'obscurité nous enveloppe.

Merci d'être pour moi comme cette lumière, d'éclairer ma vie et ma route par ta présence et la tendresse que tu m'offres.

J'accompagne cette missive d'une pluie de baisers, en espérant avoir rapidement récupéré de cette fatigue qui m'éloigne de toi en ce jour, pour pouvoir bientôt t'en déposer d'autres.

Alie

PS : il y a, dans le fond de cette lanterne, un petit compartiment secret qui contient une autre petite chose. Si tu ne réussis pas à trouver comment l'ouvrir d'ici mon retour, alors je te montrerais !


Un messager déposera la missive, accompagnée de la lanterne et de son petit secret, à Reims le lendemain, pour la Saint-Noël. Encore quelques jours de repos, afin de récupérer totalement, et Aliénor saura à son retour si Aimelin sera parvenu à ouvrir le petit tiroir, et y trouver ce qui y était déposé.
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"Vis comme si tu devais mourir demain, apprends comme si tu devais vivre toujours" (Gandhi)
Aimelin
[Reims, fin décembre]

"A la limite de la lumière et de l'ombre
Je remue un trésor plus fuyant que le sable
Je cherche ma chanson parmi les bruits du monde..."

(O.J. Périer - A la limite de la lumière et de l'ombre)


La noël… un jour comme un autre, à rédiger des réponses, à essayer d’être agréable tout en restant ferme. La Champagne n’était pas à l’abri et il veillait du mieux qu’il le pouvait sur les voyageurs imprudents ou pas qui s’aventuraient sur les terres que la neige avait recouvert doucement au fil des jours.
La deuxième journée qui avait suivi la noel avait été animée et tendue. Des courriers pour répondre à quelques malotrus profitant d’être dans l’entourage royal pour malmener de leurs mots et leur mépris l’’une de ses douanières. Une colère pour un bien, puisqu’il avait pu échanger à nouveau avec l’Amirale de France dont il avait croisé la plume quelques semaines avant. Mieux valait s’adresser au Très Haut plutôt qu’à ses saints, il l’appliquait bien souvent.

Tempête et calme revenu et avec lui, une lanterne.

Un sourire en pensant à celle qu’il avait faite porter à Terwagne et Dotch et un air amusé en constatant que si l’idée l’avait effleurée pour sa blondinette, il l’avait remplacée par des fleurs.

Et ses pensées qui s’envolèrent vers celle qui lui avait fait parvenir ce petit objet. "Merci d'être pour moi comme cette lumière"… éclairer ma route. Par combien de doutes était il passé depuis ce mois de mai, où quelque chose d’étrange le préoccupait. Cet étrange sentiment qui le liait à la fille de Magdeleine et celui qui le liait à Terry. Des jours et des nuits à se persuader qu’il n’était plus fait pour aimer depuis Dance et sa disparition, pour fuir cette nuit qui fonçait sur lui comme un orage en plein été, crevant son ciel d’éclairs et nuages sombres.
Avait il choisi la facilité en ne donnant plus son cœur ni de promesse ? Pourtant.. tout ce qu’il avait ressenti pour la Vicomtesse et ce qu’il ressentait pour Alie se mélangeait sans cesse. Pouvait on aimer deux femmes et ne pas le dire pour ne pas avoir ce fameux choix à faire, ce choix que la brune présidente de cours d’appel voulait lui éviter en s’effaçant, et avait fait pour lui.
Serait il plus heureux s’il partait ? non.. il savait que quoi qu’il fasse elles étaient là au fond de lui, et il savait qu’elle avait raison de ne pas lui imposer ce choix que de toute façon il ne saurait faire sans blesser l’une des deux, et sans se perdre lui aussi.
Sa rencontre avec la vicomtesse et cette discussion dans cette salle d’archives, un lien bien trop fort pour qu’il le néglige. Et puis leurs chemins qui s’étaient séparés, elle repartant vers sa vie, et lui vers ce qu’il ne connaissait pas, entretenant ce lien par des missives parsemées de non dits. Et puis cette rencontre à ces joutes des Grandes Ecuries avec celle qu’il était allé retrouver en Champagne et avec qui il vivait cette relation à laquelle il tenait, même sans promesses. Peut être que c’était ça tout simplement, aimer. Ne rien promettre, ne rien dire et laisser la vie nous emporter au gré de ses caprices.
Au fond de lui il était persuadé qu’elle partirait un jour, quand elle aurait suffisamment grandie pour désirer voir autre chose. Bien sûr qu’il appréhendait ce jour, mais il n’en parlait jamais. Et c'est peut être pour cela qu'il laissait des portes ouvertes, pour ne pas finir enfermé dans du vide. Pas de je t’aime, pas de mots qui finissaient de fixer des liens, juste des regards et des non dits sans doute bien plus forts. Lui qui aimait à prononcer ces mots ne se rendait même plus compte de leur absence. Et pourtant combien de fois s’était il surpris à avoir envie de les dire à l’une et à l’autre comme pour se persuader qu’il était encore vivant.

Au fil des mois, il s’était installé dans cette étrange relation à trois. Heureux près d’Aliénor, heureux de voir Terwagne, essayant de ne lui donner que ce qu’elle désirait, son amitié et sa tendresse à elle pour la vie. Prenait elle ce respect pour de l'éloignement ? il espérait que non.
Elle était venue à Etampes, discussions, confidences et promesses leur avaient tenu compagnie, sans qu’ils ne franchissent ce pas et ne se mêlent l’un à l’autre. Retenue, désir, respect. Il avait déposé un anneau dans le creux de sa main, celui qui était retourné dormir dans son coffret de bois, depuis le jour où il avait mis celui de sa blonde sénéchal autour de son cou…cet anneau qu’il tenait dans sa main ce jour là en audience à la cour d’appel, cet anneau qui avait attiré le regard de la juge… "il a créé notre rencontre et pour ça je le remercie et je vous l'offre, c'est un bout de moi".

Un léger froncement de sourcils en observant la lanterne posée sur le bureau devant lui, et mirettes grises qui parcouraient la moindre partie… "il y a, dans le fond de cette lanterne, un petit compartiment secret qui contient une autre petite chose."


un compartiment secret… moui…

Il avait attrapé la lanterne, l'avait regardé sous toutes ses faces, passant ses doigts et guettant un quelconque défaut, s'était arrêté moultes fois pour réceptionner des parchemins, avant de reprendre son exploration.
Une petite aspérité avait attirée son regard mais nulle petite cachette n’était apparue, comme si la lanterne voulait garder jalousement son petit secret. Et c’est avec une mine perplexe et résignée qu’il avait continué son travail, non sans jeter de temps à autre à la rebelle quelques regards emplis de reproches.


tu es belle mais comme toutes les femmes… tu aimes à garder tes mystères

Parce qu'il était persuadé que cette lanterne était une femme qui se jouait de lui et le narguerait jusqu'à ce qu'Aliénor vienne le délivrer de sa curiosité.
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Merci aux merveilleuses rpistes avec qui je joue
Alienor_vastel
[Reims, fin décembre]

"Ce sont les choses qu'on ne dit pas
Parce que les mots, les mots n'existent pas.
Et c'est souvent dans ce qui reste à dire
Que sont cachés les plus beaux souvenirs.
(...)
Et c'est parfois dans un regard, dans un sourire
Que sont cachés les mots qu'on n'a jamais su dire,
Toutes les choses qu'on ne dit pas
Et dont les mots, les mots n'existent pas,
Toutes les choses qu'on ne dit pas,
Mais que l'on garde pour toujours au fond de soi."
Y. Duteil - "les choses qu'on ne dit pas"



Le petit caillou roulait entre ses doigts, de ce même geste machinal qu'elle faisait auparavant avec son médaillon. Son médaillon, son passé ; ce petit caillou, son présent. Le passé, ce qu'elle avait été, ce qu'elle avait connu, ce qu'elle avait vécu, toutes ces choses qui faisaient que son présent était ce qu'il était.
"Il est inutile de ressasser ce qui a été et qui n'est plus, nous n'y pouvons plus rien, de toute façon. Profiter de la vie, en revanche... c'est la meilleure chose à faire, après tout elle est trop courte et trop fragile pour s'empêcher de mettre à profit ce qu'elle nous propose..." * Quand avait-elle prononcé ces mots, déjà ? Un regard vers le caillou avant que les souvenirs ne lui reviennent. Une taverne troyenne, une discussion autour d'une table, avant d'aller chevaucher vers la forêt. Les premiers mots d'une conversation où elle s'était livrée à coeur ouvert, au moins autant par les silences et les regards que par les paroles.
Qui avait commencé à porter la discussion sur ce sujet, d'ailleurs, elle ne s'en rappelait plus très bien. Elle, en prononçant ces mots, ou Aimelin, lorsqu'il lui avait dit qu'après la disparition de sa blonde soldat, il avait décidé de ne vivre que l'instant, de garder le passé précieusement, et prendre ce que lui offrait la vie ? Ce dont elle se souvenait en revanche, c'est que ces quelques phrases échangées avaient été le prélude à d'autres, à des confidences à mi mots, des non-dits que l'autre comprenait. Les premières phrases couchées sur la première page du livre qu'ils écrivaient ensemble depuis ce mois d'avril.

Le petit caillou roulait entre ses doigts, et Aliénor se dirigea vers la croisée, balayant du regard le paysage de Reims où elle était revenue quelques heures auparavant après ces quelques jours passés au couvent.
De retour, et reposée de son séjour, puisque c'en était le but. Après tant de mois partagés entre son travail à l'hérauderie champenoise, son rôle de courrier, et l'armée, puis les gardes à Reims, ne rien faire durant quelques jours lui avait fait le plus grand bien. Du moins physiquement. Fatigue envolée, de même que les cernes sous les yeux ou le teint pâle. Elle avait retrouvé des couleurs, les malaises avaient disparu. Bonne mine et entrain retrouvés, à passer ses journées à ne rien faire... en apparence.
Ne rien faire... Un bienfait, mais un piège aussi. Au moins, lorsque l'on est occupé, le temps fait défaut pour penser. Mais lorsqu'au contraire les minutes, les heures s'étirent comme la laine filée sur un rouet, alors les pensées reviennent, insidieuses, et les doutes aussi.

Le petit caillou roulait entre ses doigts, et ses pervenches s'arrêtèrent sur la Vesle qui traversait la capitale champenoise. Elle avait toujours aimé la vue de l'eau, du ruisseau calme ou de la rivière débordante. Il y avait eu l'Oise à Compiègne, la Marne à Pomponne, le Lez à Montpellier, et lorsque la duchesse de Brienne lui avait proposé une terre, le choix de Lesmont n'avait pas été anodin, en raison de l'Aube qui courait à travers le domaine. L'eau, cette eau qui coule et ne s'arrête jamais, calme et limpide, ou au contraire agitée et houleuse.
Un retour en arrière, au bord de cette petite rivière de la forêt de Troyes, alors que les doigts se resserrent sur le petit caillou. Un petit caillou comme ceux qu'ils avaient fait voler sur l'onde, les regardant rebondir jusqu'à atteindre l'autre rive, comparant la vie, leur vie à ces galets qui repartaient plus loin en laissant derrière eux des ronds dans l'eau avant d'aller se poser sur l'autre rive, à l'abri du courant.
"Je veux moi aussi me poser et prendre ce que la vie me présente. Des belles rencontres, des moments agréables, des amitiés précieuses, des instants volés... Sans me questionner de savoir si demain, une forte pluie ne fera pas déborder le ruisseau qui engloutira à nouveau ces cailloux. Ou si au contraire, ils resteront ainsi, au calme, sous la chaleur bienfaisante du soleil."
Ils s'étaient si bien compris alors, dans leurs regards, leurs silences. Ne pas s'engager, ne pas promettre un demain dont on ne savait ce qu'il serait. Mais cela ne voulait pas dire ne pas s'attacher, ne rien ressentir, et peu à peu, l'amitié et la complicité du début avaient fait place à d'autres sentiments, depuis ce jour de mai où leurs lèvres s'étaient goûtées, depuis cette nuit, peu de temps après, où leurs corps s'étaient découverts et mêlés.
D'autres sentiments, ce besoin de lui, de sa présence, de savoir qu'elle avait une place auprès de lui, même si elle ne savait pas vraiment laquelle. Et sans vouloir y mettre un nom. Sans le dire. Sans le lui dire.

Qu'est-ce qui avait changé, depuis ce jour d'avril ?
Où en était-elle, que voulait-elle vraiment au final, au fond d'elle-même. Elle ne le savait pas, elle ne le savait plus.
Des promesses ? Non, sans promesses de demain, c'était même la base de leur relation. Mais des mots, peut-être... Elle qui avait toujours considéré que les actes étaient plus profonds et significatifs que les mots, s'était surprise plus d'une fois à vouloir remplacer le prénom, le "mon preux chevalier" qui la faisait sourire en même temps qu'elle le prononçait, ou encore le taquin "m'sieur l'connétable" par d'autres mots, plus personnels, plus doux, plus tendres. Et autant de fois elle s'était retenue juste avant qu'ils ne franchissent ses lèvres, ne suffisait-il pas de montrer combien elle tenait à lui par ses actes, rester, repousser encore et encore ses envies de voyage pour rester avec lui, près de lui, n'était-ce pas la preuve qu'elle tenait à lui bien plus qu'à ses propres envies et projets ?
Et puis surtout, voulait-il les entendre, ces mots ? Quand il restait les silences, les sourires et les regards pour se comprendre...

Et puis il y avait Terwagne, et l'étrange relation qui les reliait, Aimelin, la jeune femme et elle. Un trio, un triangle, fragile équilibre dans lequel chacun se gardait bien d'intervenir et d'interférer dans le lien qui unissait les deux autres. Et parce qu'Aliénor savait combien Terwagne comptait pour Aimelin, elle ne posait pas de questions, se faisant discrète pour préserver cette relation entre eux deux, si nécessaire pour eux. Et sans jalousie aucune, au contraire même, elle appréciait et respectait Terwagne. Mais avec le malaise, parfois, d'être celle qui les empêchait de vivre ce qu'ils avaient à vivre, au delà de la complicité, de la tendresse, et peut-être davantage, qui les liait, d'être celle de trop, mais de rester, égoïstement, même s'il tentait de la rassurer en lui disant qu'il était heureux avec elle, tout comme elle l'était avec lui
Alors peut-être aussi à cause de ça, elle retenait ses mots.

Le petit caillou quitta les doigts pour retrouver sa place dans l'aumônière accrochée à la ceinture de la blondinette. Un dernier regard vers la ville que la nuit peu à peu recouvrait de son voile ombré, avant de porter ses pas vers le fauteuil qui trônait à côté de la cheminée. S'y installant, profitant de la douce chaleur que le feu flambant dans l'âtre répandait dans la pièce, en même temps que les yeux se fermaient doucement.
Le bruit de la porte qui s'ouvrait les fit se rouvrir, et un sourire vint illuminer son visage alors qu'Aimelin la rejoignait et qu'un baiser venait sceller leurs retrouvailles. Son absence n'avait pas duré longtemps, mais Dieu qu'il lui avait manqué !

Et un regard amusé à la lanterne qu'il venait de poser sur la table. Une fois de plus, elle avait usé de métaphore dans la missive qui avait accompagné le présent, avait-il compris ce qu'elle avait tenté de lui dire à mi-mots ? Combien il était important pour elle, combien sa présence lui était nécessaire ; la place qu'il avait peu à peu pris auprès d'elle et dans son coeur ? Et qu'elle n'avait pas envie que cette lumière s'éteigne ?...

Il n'avait pas réussi à percer le secret de la lanterne, pas faute d'avoir cherché pourtant, et Aliénor plongea ses pervenches dans les mirettes grises, y faisant briller une lueur espiègle.


Peut être parce qu'elle est comme certaines personnes, il faut chercher, aller au delà des apparences pour en découvrir les secrets...

Pensait-elle à elle en disant cela ? Surement. Certains ne voyaient en elle qu'une blonde frivole et insouciante, le masque qu'elle mettait pour cacher ses blessures, ses doutes, ses questions...
L'adolescente porta ses doigts à la base de la lanterne, frolant les éléments de décor qui l'ornaient jusqu'à s'arrêter sur deux d'entre eux, les faisant bouger simultanément ce qui provoqua une ouverture à la base, et laissa apparaître le fameux petit tiroir qu'elle avait évoqué dans sa missive. Puis elle fit glisser la lanterne vers lui, pour qu'il puisse ouvrir le petit compartiment et découvrir par lui même la boucle de ceinturon qui y était rangée dans un petit écrin.
Une boucle de ceinturon... Elle avait aimé l'objet dès qu'elle l'avait vu. La finesse de l'ouvrage, bien sûr, et puis surtout, la forme, un cercle. Sans le quitter des yeux, sa voix se fit alors songeuse.


J'ai parfois l'impression que la vie prend un malin plaisir à vouloir nous faire boucler des boucles... Elle posa l'index sur la boucle... c'est aussi un peu notre histoire... tu as connu ma mère... le doigt suivit les contours de l'objet jusqu'à revenir au point de départ... et maintenant tu es avec moi... toi comme moi avons vécu en Champagne puis l'avons quittée... refaisant un tour avec son doigt... puis nous y sommes revenus...
Aliénor releva alors son regard pour le plonger dans celui d'Aimelin je suis sure qu'en cherchant, on en trouverait d'autres comme ça. Mais à chaque tour, on avance, on change, on évolue, c'est ça aussi que j'ai aimé dans cet objet.

Et d'aller chercher ses lèvres dans un baiser, lui murmurant d'une voix étouffée... et c'est aussi une façon de te dire combien je suis attachée à toi.

Et pour la première fois, des mots étaient venus exprimer ses silences et ses regards...


* RP ici
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"Vis comme si tu devais mourir demain, apprends comme si tu devais vivre toujours" (Gandhi)
Aimelin
[Reims, un soir de fin décembre]

Juste un peu de silence
Rien d'important
Que l'essentiel
Une mesure absente
Un rien laissé
A la portée
D'une vie impuissante
(Calogero – juste un peu de silence]



L’année tirait à sa fin, et étirait avec elle les derniers jours, égrainant lentement son compte à rebours vers cette année au chiffre rond, rond comme ces flocons de neige qui formaient un rideau et venaient intrépides se poser sur le rebord de sa capuche qu’il avait rabattu le plus possible sur ses yeux, rond comme ces galets dansant joyeusement à la surface de l’eau aujourd’hui engourdie par le froid.
Le crissement des sabots d’Altaïr dans la neige n’était interrompu que par quelques bonsoirs que le jeune Etampes distribuait à ceux ou celles le saluant, chacun emmitouflé et se protégeant du froid comme d’un ennemi se frayant un chemin tout autour de vous, essayant de s’infiltrer sous les vêtements pour vous dérober le peu de chaleur qui se nichait en dessous. Ses mirettes s’attardèrent quelques instants sur l’Hôtel particulier de son amie la Duchesse de Brienne et sa main gantée salua les gardes, habitués depuis longtemps à le voir et le croiser.

Il prit quelques minutes pour déharnacher son étalon et le bouchonner avec de la paille avant de s’assurer qu’il avait de quoi boire et manger et l’abandonna aux bons soins des palefreniers non sans ses éternelles recommandations. Altaïr était son joyaux et dans quelques semaines ils fêteraient leurs cinq ans ensemble.

Tout en se dirigeant d’un pas rapide vers la demeure afin de se mettre à l’abri du froid de plus en plus mordant de cette fin de journée, il repensait à ce jour de février 55 où l’étalon avait fait son entrée dans sa vie.. ce jour même où cette fameuse missive avait investi sa poche pour ensuite reposer dans ce coffret de bois aujourd’hui à Etampes. Il y pensait souvent, n’en avait jamais parlé à personne sauf à Dance un soir alors qu’ils parlaient de famille et de passé.
Depuis ce jour de juillet, sa famille était morte avec sa blonde sénéchal aux yeux gris, et il n’avait pas eu le courage de chercher toutes ces réponses aux questions qu’avait soulevées la lettre écrite pourtant par une main si chère même si inconnue. Et puis Aliénor avait ouvert la lettre de sa mère Magd, et les pensées d’Aimelin étaient revenues vers sa propre lettre qui dormait depuis le Béarn. Aurait il un jour le courage de faire face à ce futur dont le passé lui avait fermé les portes.

Un regard dans le grand salon encore vide, la Duchesse étant toujours à Compiègne, et il se dirigea vers les escaliers qu’il gravit avant de rejoindre les appartements qu’il occupait avec Aliénor. En fait ils avaient chacun leur appartement, mais Champagne avait beau râler gentiment, les deux jeunes gens occupaient l’un ou l’autre avec insouciance. La jeune Vastel lui avait annoncé son retour pour aujourd’hui, et c’était impatient qu’il avait ouvert la porte.

Un sourire en la voyant assise à sa place habituelle tandis qu’il posait sa précieuse lanterne sur la table et se débarrassait de sa cape et ses gants avant d’aller saluer d’un baiser sa blondinette et un murmure...
tu m’as manqué et regard vers la lanterneet elle n’a pas voulu me révéler son secret, et ce n’est pas faute d’avoir cherché.

Un regard complice… m’offrirais tu une bonne tisane chaude ? la neige a redoublé et il ne fait pas bon traîner dehors le soir.

Tout en la suivant des yeux il souriait à sa taquinerie.

moui.. je ne suis déjà pas très doué pour deviner les gens alors les lanternes.

Aller au-delà des apparences, il le faisait, il essayait de lire, parfois il y voyait des choses et parfois il fuyait, comme avec elle, comme avec Terry, comme il avait fui à une certaine époque avec Malt, avant de réagir lorsque ce mou du chapeau de Sainte, la lui avait volé et voulait l’épouser.

Ses mirettes n’avaient pas quitté la blondinette, tandis qu’elle posait devant lui un breuvage fumant, s’échappant juste vers la lanterne, tandis qu’il sourcillait, suivant les moindres gestes d’Aliénor, haussant les sourcils lorsqu’elle fit jouer deux éléments qui semblèrent libérer la fameuse cachette.
Pourquoi n’avait il pas pensé à ça ? pourtant ça sautait aux yeux et il était passé à côté.

Regard amusé et curieux lorqu’elle poussa la lampe vers lui et qu’il ouvrit précautionneusement le compartement, avant de sortir de sa cachette un petit écrin qu’il ouvrit laissant tomber dans le creux de sa main, une boucle de ceinturon toute ronde. S’il était touché il ne le montra guère se contentant d’un …
merci… elle est très belle.

Ah ça il n’avait jamais été doué pour les mots l’ébouriffé et même s’il avait pu écrire un roman sur parchemin, souvent deux mots s’échappaient de sa bouche, quand encore ils n’étaient pas dans le désordre... elle est.. c’est.. merci ma blondinette.

Et pendant qu’elle parlait il suivait ses doigts faisant le tour de l’anneau. Magdeleine, la Champagne, son passé, ses rencontres. La tête lui tournait autant que la boucle était ronde. Ses prunelles se posèrent sur les pervenches de la jeune femme.

Oui on change… la vie nous fait changer qu’on le veuille ou pas.

Il y avait des choses si difficiles à dire pour lui. Pourquoi avant Dance arrivait il à dire tous ces mots nécessaires. C’était comme si avec elle, était parti tout ce qu’il avait en lui, toutes ces choses qui rendaient plus faibles et creusaient de petites fissures au fil du temps.

Il ne bougea pas lorsqu’elle lui déposa un baiser et se laissa envelopper de son souffle et de sa tendresse, tout ce qui lui avait manqué pendant ces peu de jours sans elle et dont il ne se rendait compte qu’en sa présence. Baiser qu’il lui rendit dans un murmure…
moi aussi je suis attaché à toi, même si je ne le dis pas ou ne le montre pas … par peur.

Par peur de quoi ? lui-même ne le savait paspar peur que tout s’arrête sans que je n’ai le temps de m’en rendre comptecomme tout s’était arrêté avec Dance le laissant au bord du gouffre.
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Merci aux merveilleuses rpistes avec qui je joue
Alienor_vastel
[Reims, fin décembre, toujours]

"Les petits riens qui font les grands moments
Qui vont, qui viennent, quand ils ont le temps
Les atomes de vie qu'on attrape en rêvant.
Ces petits riens ont tous quelque chose
Quelque chose en commun qui nous métamorphose
Ces éclairs de vie qui courent entre les choses."
J.L. Aubert - "Les petits riens"



Un regard inquiet lorsque l'écrin fut ouvert, le présent lui plairait-il ? La tasse fumante d'où s'échappaient des volutes de fumée tournait entre ses doigts, machinalement, en même temps que la blondinette suivait du regard les gestes d'Aimelin, et la boucle de ceinturon qui glissa dans la main du jeune homme.
Et un sourire amusé à sa réaction première, ces quelques mots murmurés, en se souvenant de ces moments au début de leur relation, où elle s'amusait, par ses gestes ou ses attitudes, à le troubler, ce qui avait en général pour effet de le faire bafouiller. Elle n'espérait pas un long discours, loin de là, et, plus que les quelques mots qu'il prononça, ce fut la façon dont il les exprima, entrecoupés de ces infimes fractions de silence, qui la rassura sur le fait que le cadeau le touchait bien plus qu'il ne pouvait ou voulait le dire.
Et de lui répondre, pensive


La vie nous fait changer, souvent bien malgré nous... On n'a pas d'autre choix que de s'adapter pour ne pas sombrer, ou alors... sa voix se perdit un instant alors qu'elle songeait à sa mère, qui n'avait pas réussi à trouver la force de s'adapter et avait préféré la mort, avant de reprendre Il faut prendre chaque tour comme il vient, en tirer les leçons qui s'imposent et n'en garder que le meilleur, c'est ce qui fait de nous ce que nous sommes aujourd'hui.

Un regard étonné à son dernier murmure.
Étonnée de son aveu. Non, c'était vrai qu'il ne lui avait jamais dit qu'il était attaché à elle, pas directement comme ça en tout cas, mais si parfois elle doutait de la place qu'elle pouvait avoir auprès de lui, il le lui montrait par ses actes. Ne serait-ce que ce petit caillou qu'il lui avait offert pour son anniversaire. Un cadeau qui aurait pu paraître anodin pour certains, mais pour eux, le symbole de tant de choses. Auraient-ils maintenant cette relation qu'ils vivaient s'ils n'avaient pas fait voler ces galets, ce jour-là, sur cette petite rivière ? Peut-être, ou peut-être pas, mais il était certain que cette discussion d'alors resterait à jamais gravée en eux.
Et de lui répondre sur le même ton.


Il n'y a parfois pas besoin de mots pour montrer à quelqu'un qu'on tient à lui, ou pas de grands actes, les petites choses suffisent bien souvent. Un présent qui pourrait sembler dérisoire et qui pourtant représente tant, une présence, une oreille, une épaule, la tendresse des moments passés ensemble...

Étonnée aussi qu'il lui exprime sa peur, la même que celle qu'elle éprouvait. Cette peur que le bonheur qu'elle vivait auprès de lui prenne fin, que la vie qu'elle avait réussi à reconstruire, avec son aide, par sa présence, sa complicité, sa compréhension et tout ce qu'ils partageaient, ne s'écroule brusquement une nouvelle fois, comme tout ce qu'elle avait connu avant la mort de ses parents avait été balayé d'un coup, soudainement, subitement. Cette peur qui la faisait se refuser à mettre un nom sur les sentiments qu'elle ressentait pour lui et qui lui faisait retenir les mots qu'elle avait envie de lui dire. Comme si les prononcer, les entendre exprimés par sa bouche, pouvait ouvrir la voie à ces promesses de toujours dont on ne savait si on pourrait les tenir

Un silence, que lui répondre. Lui promettre que cela ne s'arrêtera pas ? Mais on ne peut pas promettre ce qu'on ne sait pas. Leurs routes s'étaient croisés, se mêlaient, et même sans ces promesses, cela durait. Mais qu'en sera t'il à l'avenir ? Ni lui ni elle ne pouvaient le dire, même si à l'instant présent ils n'avaient pas envie qu'elles se séparent.
Ils avaient tous les deux connu des choses similaires quoique différentes, la perte d'être aimés, brutale et implacable. Et même si l'on n'aime pas de la même façon, des parents ou l'être qui partage sa vie et avec qui l'on avait des projets, ils avaient ressenti tous les deux au fond deux le vide, ce vide profond, la seule chose qu'il reste quand il n'y a plus rien.

Des promesses... "Je te promets de t'apprendre à manier l'épée", "je te promets qu'on fera le jardin des simples ensemble", "je te promets..." Combien de promesses sa mère lui avait-elle faites, et qu'elle n'avait pas pu tenir parce qu'elle n'avait plus la force de vivre ?
"Je te promets de tout t'expliquer... un jour", la seule promesse qu'elle avait tenu, en définitive, et encore, il avait fallu des années avant qu'Aliénor ne comprenne. Il avait fallu cette lettre, qu'elle avait retrouvée dans la chaumière familiale de Compiègne, pour que ces explications soient enfin révélées. Des années à combler le vide laissé par son absence, le manque de sa vie d'avant, avec de la colère, cette colère qui n'avait trouvé d'apaisement qu'à la lecture de cette missive rédigée de la main maternelle juste avant son départ vers son destin, vers sa fin.

La blonde adolescente jeta un regard vers le coffret en bois marqueté qui trônait sur une de ses malles, et dont elle ne se séparait jamais. Ce petit coffret qui avait appartenu à sa mère, et dans lequel sa fille déposait ses trésors. De nombreuses lettres, quelques fleurs séchées... Et cette missive, la dernière missive de sa mère, celle qui lui avait expliquée tout ce qu'elle ne comprenait pas jusqu'alors.
Pervenches qui regardèrent le coffret sans le voir, en même temps qu'elle murmurait...
Vis, avec honneur et courage, fais tes propres choix, apprends de tes erreurs...

Un instant de silence avant de continuer Ses derniers mots couchés par écrit... Inutile de lui préciser de qui elle parlait, il le savait, elle avait déjà prononcé ces paroles en sa présence... Elle se leva alors, et lui tournant le dos, se dirigea vers la cheminée, plongeant son regard dans les flammes qui dansaient devant ses yeux. Élevant un peu la voix pour couvrir le crépitement du feu, le bruit du bois qui éclatait sous la chaleur, elle continua

J'avoue que parfois, le courage me manque, parce que moi aussi, j'ai peur...

Quand tu as été blessé, début octobre, que j'ai cru te perdre et qu'à nouveau ma vie allait s'écrouler comme un courant d'air fait s'affaisser un château de carte, j'ai vraiment pris conscience de l'importance que tu avais pour moi, combien ta présence était devenue nécessaire.


Trois mois, presque trois mois qu'elle gardait ça pour elle, et c'est presque soulagée qu'elle enchaîna Cette peur, je crois que c'est normal que nous la ressentions, parce qu'on a déjà vécu ça, ce sentiment que tout s’interrompt, ce vide immense, cette impression que notre vie n'a plus de sens. Mais moi, lorsque j'arrive à la dépasser, elle me pousse, profiter de chaque instant comme s'il était le dernier. Ajoutant à mi voix Même si je n'ai pas envie qu'il soit le dernier...

Un demi-tour sur elle-même dans le bruissement d'étoffe de sa robe pour lui faire face, et elle vint le rejoindre, s'asseyant à califourchon sur ses genoux, cette position qu'elle affectionnait car elle lui permettait de profiter de sa proximité, de la chaleur de ses bras, de plonger dans son regard.

Ni toi ni moi ne pouvons savoir de quoi demain sera fait, et pour l'instant, je n'ai pas envie de parier dessus. Là aussi le courage me manque... "Pour l"instant"... ça lui avait échappé sans qu'elle ne s'en aperçoive, reflétant ce qu'elle pressentait au fond d'elle-même sans se l'avouer, qu'elle n'était plus aussi catégorique qu'avant, aussi fermée à l'idée de vouloir un jour peut-être envisager un demain. Un jour peut-être...

Et d'ajouter dans un murmure, alors qu'elle jouait nonchalamment avec les lacets de la chemise du jeune homme
Mais ce que je sais, c'est que c'est justement ça qui me fait savourer chaque moment avec toi, qui me fait accepter de repousser ce voyage que nous voulions faire, parce que je ne veux pas regretter plus tard d'être partie sans toi et d'avoir peut-être manqué quelque chose.

Une façon de lui dire qu'elle tenait bien plus à lui qu'à ce voyage dont pourtant elle rêvait depuis plusieurs mois maintenant, mais qui n'aurait pas de sens sans lui.
Seize ans et la vie devant elle. Et la ferme intention de ne pas la laisser filer entre ses doigts.

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"Vis comme si tu devais mourir demain, apprends comme si tu devais vivre toujours" (Gandhi)
Alienor_vastel
[Sainte-Ménéhould, aube du 28 février]

"Si on partait prendre l'air
Là juste le temps d'apprendre
Que notre liberté se perd
Dans trop de peurs immenses"
Calogero - "Prendre l'air"



Et pourtant, la vie lui filait entre les doigts. Doucement, imperceptiblement. Entre quotidien et habitude, entre Sainte et Reims où la blondinette accompagnait Aimelin lorsqu'il devait effectuer ses gardes en la capitale.
Patiente, face au retard pris dans ses envies de voyage, et face à Aimelin dont l'humeur avait changé depuis ce début d'année. Il s'était comme refermé sur lui-même, les longs silences dans lesquels il se réfugiait avaient pris la place de leurs discussions complices d'avant. S'en était-il aperçu, au moins? Aliénor ne disait rien, se persuadant que ça ne durerait pas, que ce n'était que la conséquence de ses responsabilités qui l'accaparaient et dans lesquelles il s'investissait, parfois trop à son goût. Ou encore le soucis qu'il se faisait pour Marine. Ou les questions et les doutes qui s'étaient fait jour en lui depuis qu'il avait croisé le regard de Kawa sur cette place enneigée, et dont il s'était un peu ouvert à elle.
Et ce sentiment d'être impuissante, de ne plus parvenir à l'apaiser ou le rassurer, des discussions qui se faisaient plus rares... Ne plus avoir sa place auprès de lui, ne plus réussir à lui soutirer un sourire... Ces doutes qui la rongeaient et qu'elle taisait, les enfouissant au plus profond d'elle même.

Et puis cette nuit, quelques jours auparavant, où il n'était pas rentré. Aliénor s'était endormie dans le fauteuil à bascule qui trônait à côté de la cheminée dans laquelle un feu crépitait. En vain, la nuit était passée, le feu s'était doucement éteint, mais Aimelin ne l'avait pas rejointe. La journée suivante avait montré que le moulin était fermé, l'auberge vide, et la blondinette avait passé les heures à guetter un message. Un message qui n'était pas venu.
Et avec les doutes, étaient revenues les peurs. Il était parti, elle ne savait où ni pourquoi, mais sans l'en avertir. Qu'avait-elle fait, ou que n'avait-elle pas fait pour qu'il agisse ainsi ? Cela signifiait-il ce qu'elle craignait, la fin de leur histoire ?

Le soleil levant qui dardait ses premiers rayons à travers la fenêtre la sortit d'une nouvelle nuit sans sommeil. Aliénor tendit le bras pour saisir le petit miroir en étain posé sur la table de chevet et s'assit sur son lit. Un regard, et une petite moue en observant les cernes sous ses yeux, traces de ses insomnies.
Et le souffle qui s'arrête un instant devant l'image que lui renvoit le miroir, la lueur qui brille dans ses pervenches. De la tristesse, comptait-elle donc si peu, avait-elle si peu d'importance, qu'il parte ainsi sans un mot ?
De la tristesse et... La blonde adolescente envoya d'un geste rageur le miroir se fracasser contre le mur en pierre. Car ce qu'elle avait vu aussi, c'était le même regard que sa mère. Tristesse et résignation. Non ! Elle n'était pas Magdeleine, elle était Aliénor, et elle ne laisserait pas la résignation la faire s'éteindre et se fâner comme cela avait été pour sa mère !

Un mouvement vif pour se lever et se diriger vers le coffre d'où elle sortit quelques affaires qu'elle fourra en boule dans ses fontes posées près de la fenêtre, ainsi que le petit coffret dans lequel elle rangeait précieusement ses lettres, avant de revêtir sa tenue de monte. Et de sortir de la chambre en claquant la porte.
Quelques pas encore vers l'huis principal avant de se raviser et de poser ses fontes à terre avant d'aller s'asseoir devant son bureau. Elle au moins ne partirait pas sans en expliquer les raisons.
La plume, trempée dans l'encrier, courut ensuite sur un vélin.


Citation:
Quelque part, qu'importe quand

Aime,

Je quitte Sainte aujourd'hui, pour quelques jours ou plus, je ne sais pas. Tout comme je ne sais pas quand tu rentreras, si tu rentreras.
Et comme mes silences et mes regards sont impuissants à te dire ce que je tais depuis trop longtemps, je te l'écris ce jour

Je pars, parce que je t'aime. Je t'aime, Aimelin. Moi qui ne voulais pas entendre parler d'amour pour ne pas souffrir, je me suis trouvée prise à mon propre piège. J'ai continué à te laisser croire que je n'attendais rien, que je n'espérais rien, j'ai continué à taire mes sentiments, mais je ne peux plus.
Mais aimer, c'est sentir qu'on compte pour l'autre, c'est aussi vouloir qu'il soit heureux. Et je ne sais plus quelle est ma place, puisque tu peux partir sans dire un mot, sans te soucier de ce que je pourrais penser, de ce que je pourrais m'inquiéter. Et si tu fais ça, c'est que je ne peux t'apporter le bonheur que je veux pour toi, de tout mon cœur.

Alors, face à l'absence et au silence, il vaut mieux que je m'éloigne, pour l'instant, même si cela me coûte.

Prends soin de toi, tu restes malgré tout dans mes pensées et dans mon cœur.

Alie

La missive fut scellée, sans qu'elle ne la relise, de peur de la déchirer. Missive d'une femme blessée dans son amour-propre, dans son amour surtout. Folle qu'elle avait été de croire que ça aurait pu durer, folle d'ouvrir son cœur et de commencer à croire à un demain ensemble ! Car oui, elle ne pouvait plus se le cacher plus longtemps, l'idée s'était faite jour peu à peu, et encore dernièrement, en voyant le ventre de Lanna s'arrondir, elle s'était prise à penser pourquoi pas elle...

Aliénor se leva, missive à la main, et se dirigea vers la porte. Une hésitation, la déposer au moulin ou à l'auberge ? Mais elle ne savait quand il l'aurait, aussi elle opta pour la confier à un volatile à destination du castel de Reims.
Un tour dans la serrure avant de glisser la clé dans son aumônière où elle rejoignit dans un cliquetis le petit caillou qui y était soigneusement rangé. Et un sourire amer vint s'afficher sur ses lèvres. Elle était à une étape de sa vie où le caillou volant sur l'eau venait de toucher l'onde. Rebondirait-il pour continuer à ricocher, ou s'enfoncerait-il au plus profond du ruisseau ?

Étoile sellée, fontes accrochées, la blondinette mis le pied à l'étrier pour se hisser sur sa monture. Un regard pour sa maison, puis qui balaye les environs. Par où aller ? Lesmont ? Non, c'était encore trop récent, elle ne s'y sentait pas encore chez elle. Chez elle... Sa destination s'imposa alors à son esprit.
Si Aimelin ne voulait pas écrire le mot "fin" à leur histoire, si elle s'était trompée en pensant qu'il ne tenait plus à elle, alors il saurait où la trouver, puisqu'il recevait quotidiennement les rapports de douane. Dans le cas contraire... il faudrait à l'adolescente toute sa force de caractère et son courage pour réussir à tourner une page qu'elle aurait pourtant tant voulu continuer à écrire.
Et c'est à cette pensée qu'elle talonna sa frisone, tournant le dos au soleil levant.

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"Vis comme si tu devais mourir demain, apprends comme si tu devais vivre toujours" (Gandhi)
Alienor_vastel
[Tente médicale de Compiègne - Matin du 1er octobre]

"On tient, on étreint
La vie comme une maîtresse
On se fout de tout brûler pour une caresse
Elle s'offrira et n'aura pas d'autre choix"
Mozart l'opéra rock - "Vivre à en crever"



Une larme, pour adoucir sa peur. Et dieu sait combien elle avait peur, devant le corps inerte d'Aimelin, qu'il ne se réveille pas. Car malgré ses amis, ses proches, malgré la vie qu'elle avait réussi à se construire, malgré l'équilibre qu'elle croyait avoir enfin trouvé, tout semblait pouvoir à nouveau disparaître brutalement. Comme à la mort de ses parents.

L'on ne mesure vraiment ce à quoi l'on tient que lorsque l'on risque de le perdre. Elle avait failli perdre la vie deux jours plus tôt, et s'y était accrochée de toutes ses forces. Et là, à l'idée de peut-être perdre celui qui partageait son existence depuis plusieurs mois déjà, elle se rendait compte à quel point elle s'était habituée à sa présence à ses côtés, combien elle s'était attachée à lui, davantage qu'elle ne voulait se l'avouer en tout cas. Ne pas mettre un nom sur ce sentiment, qu'est-ce qu'un mot après tout, seules importaient cette complicité et cette connivence entre eux deux, ces sourires, ces non-dits et ces silences entre eux qui bien souvent en disaient bien plus que les paroles.
Combien il était reposant pour elle de parfois faire tomber les barrières qu'elle avait dressées autour d'elle pour se protéger d'une tempête qui pourrait la balayer tel un fétu de paille projeté par les vents déchaînés, pour se préserver du débordement d'un torrent qui pourrait l'emporter tel un caillou bousculé par le courant fougueux ; et combien il était précieux pour elle qu'il la comprenne sans qu'elle n'ait besoin de dire mot.

Oh bien sûr, ils ne s'étaient fait aucune promesse, hormis celle de vivre au jour le jour, de recevoir et de donner, ardemment, intensément, sans envisager l'avenir, conscients qu'ils étaient que tout pouvait finir un jour. Mais la vie ne pouvait être à ce point injuste pour lui retirer une fois encore un être qu'elle aimait, pas comme ça en tout cas, pas maintenant. Un jour peut-être, sans doute, ils décideraient de poursuivre leur route chacun de leur côté, après qu'elles se soient croisées et mélangées un moment. Mais ce serait alors de leur propre choix, et pas parce que la mort, cette absence définitive, l'aurait décidé.

Tous ces sentiments, tous ces doutes, toutes ces peurs qu'elle exprimait dans les quelques phrases qu'elle venait de lui dire. Et un murmure comme une réponse, si faible, si fragile que si elle n'avait pas été aussi proche, l'esprit autant tourné vers lui, elle ne l'aurait pas entendu au milieu du bruit ambiant. Avait-elle d'ailleurs entendu, ou était-ce son imagination, son désir impérieux de le voir se réveiller qui le lui avait fait entendre?

Une pression dans sa main, si légère, pour lui confirmer que non, elle n'avait pas rêvé le murmure, et qu'Aimelin était là, si loin et si proche à la fois. Une pression à laquelle elle répondit, tenter de lui donner sa chaleur à défaut de la force qu'elle n'avait pas.
Les doigts qui caressaient le visage du jeune homme se portèrent à celui de la petite blonde, pour effacer sur sa joue la trace humide laissée par la larme. Effacer la peur, et les doutes aussi, du moins pour l'instant, rien n'importait plus maintenant que ce murmure qu'elle entendait si fort, ce frisson des doigts qui la réchauffait.

Un mouvement de la main du blessé attira son attention, pervenches qui suivent le lent cheminement des doigts vers la chaîne qu'il portait à son cou. Sachant ce qui y était accroché, le médaillon et l'anneau de son amour disparu.
La main de la blondinette se porta machinalement à son propre médaillon, celui que sa mère lui avait donné avant de partir. Et des mots qui dansent devant ses yeux.
"Vis, avec honneur et courage..." Un objet, un simple objet, chacun le sien, et pourtant tant de symboles y étaient portés. Continuer sans elles, malgré elles, pour elles. A cause d'elles. Continuer d'avancer, de braver le courant comme ces cailloux qui volent sur l'eau pour aller se poser sur l'autre rive, garder précieusement ces souvenirs qui construisaient l'histoire de chacun. Et savourer intensément chaque moment qui passe, car une fois de plus ils venaient d'avoir la preuve que ce moment-là pouvait être le dernier.

Alors un murmure à son tour, dans lequel fait passer le léger sourire qui vient de s'afficher sur ses lèvres en même temps qu'elle dégage avec tendresse une mèche de cheveux sur le front du jeune homme
Je suis là, Aime...

Oui elle était là, pour l'aider à revenir, et pour l'aider à vivre tout comme il le faisait pour elle. Vivre pour celles et ceux qui les avaient quittés, mais aussi pour eux. Et vivre pleinement, passionnément, pour ne rien regretter lorsque l'histoire se finirait.
Mais l'histoire ne se finirait pas ici, et pas maintenant.



"S'il faut mourir
Autant vivre à en crever
Tout retenir pour tout immoler
S'il faut mourir
Sur nos stèles je veux graver
Que nos rires ont berné
La mort et le temps"
Idem
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"Vis comme si tu devais mourir demain, apprends comme si tu devais vivre toujours" (Gandhi)
Aimelin
[Tente médicale de Compiègne - Matin du 1er octobre]

"Et s'il faut que les marées me renversent
J'irai jusqu'au bout
Par-delà les chemins qui mènent au plus profond de l'âme
Je ferai de ma vie un Eden avant que je m'endorme"
(I.Boulay – j’irai jusqu’au bout )



Sa main s’était doucement serrée sur le précieux médaillon et l’anneau, comme s’il s’accrochait à cette vie qui l’avait tant de fois meurtri, mais lui avait apporté tant de bonheur et de fierté. Des bruits qui emplissaient son silence, mêlé à des images et des visages. Des yeux bleus, un sourire… des recommandations… « sois prudent je ne veux plus jouer la médicastre avec toi »… la Duchesse et le jeune ébouriffé.. Vae l’été 57. Combien de fois avait il promis d’être prudent, à combien de personnes chères à son cœur l’avait il promis… ne jamais promettre quelque chose que l’on n’est pas sûr de tenir. Qu’il était dérisoire de promettre d’être prudent lorsqu’on partait à la guerre, comment pouvait on l’être au milieu de la mort, tant vigilante sur les champs de bataille.
La douceur d’une main sur son visage le fit tressaillir, comme s’il avait peur qu’on l’emmène. Non pas aujourd’hui, pas encore, j’ai tant de choses à faire, je n’ai pas eu le temps de dire au revoir.


Je suis là, Aime…

Le temps qui avait posé son lourd bagage sur ses paupières depuis ces dernières heures, sembla faire preuve de clémence. La lumière fit place à l’obscurité et bien qu’encore flou il devina le visage penché sur lui.. un autre murmure tandis qu’il faisait des efforts pour sortir de cet engourdissement.

Alie.. je suis oùla peur qui étreignit son estomac de ne peut être pas être celui qu’il était avant de sombrer. Encore cette douleur à son flanc et sa jambe. Sa main qu’il ressera dans celle de la blondinette pour ne pas qu’elle le laisse partir les rejoindre.

J’ai.. eu peur.. de pas pouvoir… dire.. au revoirderniers mots qui se perdirent dans un souffle.

Depuis combien de temps était il là et dans quel état était il. Il chercha à reprendre son souffle, guettant les moindres bruits autour de lui, les moindres voix connues. Tout ce dont il se rappelait c’était ce bruit assourdissant, ces deux jeunes femmes tombées non loin de lui et ces trois soldats ennemis au milieu desquels il se débattait à coups d’épée et de bouclier avant que la lumière ne disparaisse de devant ses yeux.


où sont... les autres... ma section
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Merci aux merveilleuses rpistes avec qui je joue
Alienor_vastel
[Tente médicale de Compiègne - Matin du 1er octobre]

Dans le brouhaha étourdissant qui les environnait, les ordres des médicastres, les gémissements des blessés, ces hommes et ces femmes qui s'affairaient autour d'eux, il n'y avait plus que ce contact tant fragile et qui pourtant se raffermissait, cette pression des doigts dans les siens comme un bateau qui jette l'ancre pour ne pas dériver. Cette main qu'elle serra à son tour, le retenir, puisqu'il s'était réveillé, même encore si loin, et ne pas le laisser repartir...

La voix d'Aimelin s'éleva faiblement, questions à elle posées. Réponses apportées d'une voix calme qui ne trahissait pas la colère qui bouillait en elle, contre ceux qui les avaient envoyés une nouvelle fois devant les remparts de Péronne, ceux pour qui ils n'étaient que des chiffres, le nombre des hommes et des femmes qu'ils expédiaient au combat, oubliant que ces hommes et ces femmes n'étaient pour la plupart pas des soldats, mais surtout des êtres humains, avec une vie, de la famille, des amis...
Une voix calme, pour ne pas le fatiguer, et lui raconter ce qui s'était passé, du moins ce qu'elle en savait, c'est-à-dire si peu. Juste les bribes qu'elle avait entendues à son réveil. Les armées champenoises défaites et forcées de faire retraite devant le nombre supérieur de combattants artésiens. Ceux de sa section qui gisaient non loin, sur des brancards de fortune, comme lui, attendant eux aussi d'être soignés pour les cas les plus graves qui n'avaient pu l'être sur le champ de bataille, comme lui.

Et le laisser aux mains et aux bons soins des médicastres, puisqu'elle ne pouvait apporter aucune aide, n'ayant aucune connaissance en la matière, et de toute façon elle était encore trop faible pour agir. S'éloigner pour retourner s'écrouler sur son propre lit, les tempes battant de la douleur qui revenait.
Aliénor ferma les yeux, un soupir, mélange de soulagement et de malaise, franchissant alors ses lèvres. Tempête sous son crâne déjà bien malmené, tentant de mettre ses idées en ordre alors qu'une peur, différente de celle ressentie auparavant, mais tellement plus insidieuse, envahissait son esprit.

Elle avait eu peur qu'il ne se réveille pas, et cette peur venait brutalement de lui faire prendre conscience à quel point elle était attachée à lui. Sentiment nouveau qui se faisait jour chez l'adolescente, ce même sentiment qu'elle s'était jurée de fuir pour n'en avoir vu autour d'elle que les conséquences malheureuses, pour l'avoir vu détruire ses proches. Et elle avait peur maintenant, de ce sentiment, de se poser ces questions dont elle ne voulait pas connaître les réponses, peur de peut-être un jour vouloir regarder plus loin qu'aujourd'hui. Peur d'à son tour souffrir comme elle avait vu souffrir sa mère, de s'éteindre peu à peu comme elle l'avait vue s'éteindre...

Ce noeud dans le ventre, cette boule au fond de la gorge, comme à chaque fois que ses émotions la submergeaient... Et comme à chaque fois aussi , elle se concentra sur sa respiration qu'elle tenta d'apaiser par de longues et lentes inspirations, vidant son esprit de ce déferlement de pensées qu'elle ne voulait pas affronter, le fermant à ses questions et ses doutes. Occulter ce qui la troublait et la déstabilisait, fuite devant la réalité ou lâcheté peut-être, mais surtout le seul moyen qu'elle avait trouvé pour ne plus sombrer comme elle l'avait fait à la mort de ses parents, pour continuer à rebondir, comme ces cailloux qu'ils avaient fait voler sur l'eau de cette petite rivière de la forêt de Troyes, plusieurs mois auparavant.



[Compiègne toujours, quelques jours plus tard]

"Un jour ou l'autre après bien des années
On revient sur ses traces
Rechercher un passé qui s'efface."
Aznavour - "Un jour ou l'autre"


La main était accrochée à la grille de fer. Hésitante. Et pourtant le premier pas avait été fait lorsque la blondinette s'était enfin dirigée vers le cimetière, laissant pour un temps Aimelin se reposer sous la tente médicale. Ce cimetière dans lequel elle n'avait pas encore eu le courage de se rendre, malgré ses différents séjours à Compiègne. Était-ce d'avoir frôlé la mort qui l'avait enfin persuadée qu'il n'était plus temps de remettre à demain ce qu'elle pouvait faire le jour même ? Etait-ce cette mort qui finalement ne l'avait pas emportée, lui donnant plus que jamais envie de vivre, qui lui avait fait prendre conscience que ses fantômes ne la laisseraient jamais totalement en paix si elle ne franchissait pas enfin cette grille ? Ou avait-elle simplement besoin de ce moment avec la mémoire de ceux qu'elle avait aimés ?

Les pervenches balayaient le paysage devant ses yeux. Hésitantes elles aussi. Multitude de pierres, témoins de vies éteintes. Combien parmi elles en avait-elle connues, combien en retrouverait-elle? Elle savait où se trouvaient certains, pour d'autres, il lui faudrait aller au hasard. Comme une promenade dans les souvenirs, puisqu'il ne restait que les souvenirs. Si les voix, les odeurs s'étaient estompées peu à peu au fil du temps, ces souvenirs restaient encore tellement vivants dans son esprit et dans son coeur.

L'adolescente prit une grande inspiration, et la main poussa la dernière barrière entre les vivants et ceux qui ne l'étaient plus. Un frisson lorsque la grille tourna sur les gonds rouillés par le temps. Froid, peur, appréhension ? Sans doute un peu des trois à y bien songer...

Resserrant sa cape autour de son corps, Aliénor avança dans l'allée, à pas lents, fouillant du regard les pierres, déchiffrant les noms, décryptant les dates. Comme une remontée dans le passé à mesure qu'elle dirigeait ses pas vers la partie la plus ancienne du cimetière, là où elle savait trouver sa destination finale. Sa destination finale, mais pas la seule. D'autres mémoires à honorer, d'autres souvenirs à faire revenir avant ça.

Des arrêts au fil de son cheminement, à mesure que certains noms s'imposaient à elle. Wittek... le maître d'armes de Chelles, le soldat des Loups de Champagne. Chelles... elle savait qu'elle trouverait d'autres membres ici, après tout Compiègne avait été le bastion des "roses" les plus fidèles. Seuls Tomsz et Pisan n'y seraient pas, leurs corps reposant ailleurs.
Un autre tombe, un autre nom. Golitor, son parrain. Main qui se porte au nez, et le frotte dans un geste machinal, le même qu'elle faisait quand, petite fille, elle plongeait en riant son visage enfantin dans la barbe qui la piquait. Son parrain, celui qui serait toujours à ses yeux l’époux de sa marraine, quand bien même il avait disparu le soir de leurs noces. Personne n'avait compris le pourquoi de cette disparition, parce qu'il ne faisait aucun doute qu'ils s'aimaient, ces deux-là... Et pourtant, il était parti, pour s'éteindre dans la solitude peu après...
Et Jb... le gentil Jb, le discret Jb. Le fidèle escuyer de Pisan, celui qui avait passé plusieurs mois à Péronne durant la guerre contre l'Artois, faisant parvenir des rapports quotidiens sur les mouvements de troupes ; Jb, si loyal à Chelles que lui aussi avait suivi les Vicomtes. Et lui aussi y avait laissé la vie, le même jour que la Dame de Pomponne. Une présence réservée, et pourtant il avait été pour cette dernière un ami et un soutien précieux, celui qui avait fait renaître sur ses lèvres un sourire qui s'était fait de plus en plus rare à mesure que son époux s'éloignait, qui avait fait à nouveau briller dans ses yeux une petite flamme fragile et éphémère.

Une rafale de vent fit frissonner la blonde adolescente alors que ses pervenches quittaient la pierre sur laquelle elles étaient posées et que le froid s’infiltrait en elle. Main qui s'élève vers le visage pour glisser derrière l'oreille l'insolente mèche blonde venue voler devant ses yeux.
Il était temps maintenant, temps de faire face au tourbillon d'émotions qui commençait à l'envahir à l'idée de faire ce pourquoi elle était venue. Ses derniers pas vers cette grande pierre, plus grande que les autres, plus large surtout. Celle sous laquelle reposaient ses parents, côte à côte, enfin réunis pour toujours après s'être si longtemps cherchés.

La démarche était lente et comme incertaine à mesure qu'elle approchait, et que les mots gravés sur la pierre se faisaient plus présents à ses yeux. Hic jacent, ici reposent Magdeleine d'Assas et Estienne Vastel dict Bigbosspower. Et ces deux dates, ce funeste 5 juillet pour elle, à peine un mois plus tard pour lui.
Un arrêt, une longue respiration qui fit sortir de ses lèvres un petit nuage de buée s'envolant légèrement dans l'air avant d'y disparaître, et la petite blonde se décida à aller s'asseoir sur la pierre. Main qui plonge dans la poche de sa cape, et en ressort la rose cueillie lors de leur passage à Sainte-Ménéhould, pour la déposer entre les deux noms. La fleur avait séché, soigneusement conservée entre deux feuillets de parchemins, mais il flottait quand même dans l'atmosphère un reliquat de son parfum, cette odeur si présente dans les jardins de Chelles et de Pomponne aux roseraies florissantes.
Une rose, comme la vie qu'il fallait saisir et savourer tout en essayant de pas trop se blesser aux épines.

Et des épines, il y en avait eu dans sa vie, et Aliénor était consciente qu'il y en aurait certainement d'autres encore. Les pervenches se firent songeuses, plongeant dans le vague, esprit tourné vers le souvenir de ses parents.
Combien elle avait essayé de comprendre. Comprendre comment deux êtres pouvait s'aimer au point de ne plus pouvoir vivre ensemble, de fuir les remords et la culpabilité qu'ils lisaient dans les yeux de l'autre à en chercher la délivrance ultime, définitive ; et en même temps s'aimer au point de ne plus supporter de vivre l'un sans l'autre. Et elle avait compris, en lisant le journal de sa mère, et sa dernière lettre, ces mots couchés qui peu à peu avaient fait retomber la colère qui grondait en elle à s'être sentie ainsi abandonnée à leur mort. Elle avait compris, et c'était bien là une des raisons du malaise qu'elle ressentait depuis quelques jours.

Les yeux se fermèrent un instant, le temps que résonne une voix masculine à son oreille. Celle de son père, ce père si souvent absent, l'une des dernières fois qu'elle l'avait vu, juste avant la cérémonie qui allait faire de sa mère la vassale de Tomsz. Maréchal de France, officier royal qui commandait aux soldats aguerris, qui ne craignait pas les combats, mais tellement intimidé devant le désarroi d'une enfant, de son enfant. "
Dites-moi, petite princesse, ce qui vous cause tant de soucis, pour que je les change en sourires jolis..."
Et c'est l'adolescente qui répond, qui murmure dans le silence de ce cimetière, en même temps que le regard se fait jour à nouveau
Si vous saviez, papa, si vous saviez... Tant de questions à poser, tant de choses à dire, tant de craintes à exprimer.
Du bout des doigts, elle suivit les contours des noms gravés dans la pierre, pensive. Les comprendre, et surtout ne pas suivre le chemin qu'ils avaient emprunté, ne pas se résigner et au contraire réussir à affronter sa peur et ses doutes pour ne rien regretter.

La jeune fille se releva, jetant un dernier regard à la pierre sous laquelle gisaient ses parents. Mais qu'est-ce qu'une pierre, des noms inscrits dessus, alors qu'ils étaient si présents encore dans sa mémoire, et que d'une certaine façon, ils continuaient de guider ses actes, ses choix, et de veiller sur elle. Et que tant qu'ils auraient leur place dans son coeur et ses pensées, alors leur souvenir ne disparaîtrait pas.

"N'oublie jamais qui tu es, petite princesse"... Aliénor porta sa main à son médaillon, non, elle ne l'oublierait pas, tout comme elle ne les oublierait pas. Les racines de son existence puisaient dans la terre de leur histoire, ce qu'ils avaient vécu était la sève qui la faisait grandir.

Et c'est d'une main légère, un léger sourire aux lèvres, que la blonde adolescente referma quelques instant plus tard la grille du cimetière derrière elle, avant de regagner la tente médicale. Et de se diriger vers le lit où reposait Aimelin, s'asseyant silencieusement à ses côtés, posant légèrement sa main sur la sienne. Ses doutes, ses peurs étaient toujours là, mais du moins ce tête-à-tête avec ses parents lui avait-il permis de retrouver, pour le moment, une certaine sérénité.



"Un jour ou l'autre on constate surpris
Que tout est illusoire
Et qu'ainsi ce n'est qu'en la mémoire
Que tout meurt ou tout vit"
Idem
_________________

"Vis comme si tu devais mourir demain, apprends comme si tu devais vivre toujours" (Gandhi)
Aimelin
[Tente médicale de Compiègne – octobre.. très en retard oui]


Les journées étaient passées laissant doucement au jeune champenois le temps de reprendre des forces, et de garder quelques souvenirs de ces dernières batailles. La cicatrice de Vae n’était plus la seule à lui rappeler certains mauvais passages de sa vie.
Il se souvenait des paroles d’Aliénor alors qu’il était à demi conscient. Ainsi l’armée des Bleus avait été à nouveau repoussée et malmenée comme si les artésiens les attendaient. Tout virevoltait dans sa tête. Il en avait déjà parlé avec la blondinette et deux solutions étaient apparues à leurs yeux… le hasard ou les traitres. Et puis cette colère sourde qui montait contre ceux qui dirigeaient, quelque part du côté de la Curia, en se fichant totalement de ceux qui partaient donner leur sang pour la Champagne, la plupart des civils qui n’avaient pas les moyens de s’acheter des armes et partaient au combat munis de bâtons. Rester calme et ne pas céder à cette colère qui s’emparait de lui comme à chaque fois. Combien d’innocents allaient encore périr pour le pouvoir de quelques uns et pour une liberté si chère à payer.


- mais restez donc tranquille Seigneur.
- tranquille ? avec ce qui se passe ? non ! donnez moi de quoi écrire.


Impatient le jeune Etampes arrêta ses cents pas boitillants, et s’assit sur le lit, couche sommaire qui avait vu et verrait sans doute défiler encore moult blessés. Il glissa, non sans une grimace devant le tiraillement sur son flanc que lui procurait le geste, la planche apportée, par son garde , sur les genoux, attrapant d’un geste brusque la plume qu’il lui tendait.

- puisque les responsables restent sourds à nos demandes et nos paroles, je vais donc coucher les mots et peu importe ce qui arrivera.

Et de s’appliquer à écrire, la plume néanmoins rageuse.

Citation:
Compiègne, le 12 octobre 1459 *

Bonjour,

Voici le relevé de ma section au sein de l'Armée "Toujours Bleu" de la Duchesse de Brienne, ainsi que noté l'armement de chacun.

(Une liste des noms et des équipements était donc notée à la suite.)

A ce jour du 12 octobre, toute ma section a volé en éclats sur cette mine entre Peronne et Compiègne comme vous le savez, et les armes de mes compagnons pour la majorité, ont été détruites. Il y a eu des blessés graves et des plus légers, malgré les armures spéciales dont s'étaient équipés certains d'entre nous.

Voici pour preuve, rapport des combats, du moins ceux que j'ai pu relever.

(Une autre liste de noms était notée, avec les armes perdues par sa section.)

Certains ont investi beaucoup d'écus dans leur armement malgré leur peu de moyens, afin de défendre la Champagne, comme Alienor Vastel qui s'est armée plutôt que d'aller voir le conseiller du chateau afin de devenir artisan.

Je souhaiterais que chacun puisse recevoir armes et boucliers en compensation de ceux détruits, ou compensation financière (si ce n'est déjà fait bien entendu), ce qui me parait un geste respectueux à leur encontre.

Maintenant, si fournir des épées est trop de dépenses pour le Duché, nous pouvons aussi accepter des caisses de gobelets en étain que nous pourrons projeter sur l'ennemi afin d'espérer en assommer quelques uns, malgré que les rumeurs courent qu'ils auraient la tête dure. Des gobelets frappés aux armes de notre Champagne, n'en renforceraient que davantage l'impact sur nos ennemis.

Je vous pose un modèle de ce gobelet que j'ai fait faire sur mes propres deniers.


Respectueusement.


Aimelin de Millelieues
Seigneur d'Etampes sur Marne

Une lecture puis une autre pour rectifier quelques mots, c'est qu'il y avait du gratin à la Curia en plus de la Reyne, et il repoussa la planche, tendant la missive au garde, avant de se diriger vers une petite caisse livrée la veille et d’en sortir un gobelet, et de le porter à hauteur de ses yeux, afin d'en admirer la facture. Du beau travail que voilà, il faudrait être difficile pour ne pas aimer.

ma foy, il est fort joli et je vais en commander quelques caisses, les artichauts n’ont qu’à bien se tenir.

Avant de le poser dans la main d’Ernest.

tu vas aller porter ce courrier et cet objet à la curia, dans le bureau de l'intendance pour les champenois et tu attendras la réponse, si réponse il y a. Dis que je ne peux me déplacer moi même.
Tu porteras également ce pli qui est une copie de ma demande, à Dotch de Cassel, c'est le Grand Maître de France, tu ne peux pas la manquer.
Ne l'inquiètes pas à mon sujet, dis lui juste que je suis ... trop occupé et que je l'embrasse.


Et de regarder son garde partir, non sans un petit sourire satisfait sur les lèvres. Avaient ils de l’humour ? il en doutait mais il s’était fait plaisir, et c’était bien là l’essentiel. Un peu d'impertinence n'était point un manque de respect, même si celui-ci semblait s'être perdu dans les hautes sphères.
Ses mirettes grises abandonnèrent le garde qui s'éloignait, et il retrouva sa couche sur ordre de la médicastre, non sans lui avoir dit qu’il ne comptait pas rester deux jours de plus dans cet endroit.




* courrier déposé ce jour là à la curia



[Décembre, Reims.]


Des armes ils n'avaient point eu, de réponses non plus, et quelques gobelets il avait fait faire... enfin juste quelques caisses de cent.

Ce matin là, alors que la neige recouvrait de son blanc mantel la campagne champenoise, le jeune Connétable qu'il était devenu depuis mi novembre venait de s'adosser sur son fauteuil, sa plume profitant de l'aubaine pour souffler un peu.
Bon sang mais était-il tombé de son lit ce matin là pour avoir accepté ? Grimace et froncement de sourcils en posant le dernier parchemin traité sur la pile et soupir de bien être en constatant que la pile de ceux arrivés depuis le matin était terminée.


- aussi mince qu'un gueux après une semaine de ...
- seigneur, v... voici qu... quel... q....ques deman.. d...d.... des de LP
- jeûne.....


Un espoir anéanti, un trève dans cette bataille des parchemins, de courte durée, et un regard las sur la nouvelle pile que le garde déposait précautionneusement.
Une première missive prise et parcourue avant de faire lecture plus approfondie, et un sourire qui éclaira son visage.


hé bien celle-là est assez originale.

Et la plume reprit son labeur, et comme il était en forme, elle glissa malicieusement pour répondre sur le même ton.

Citation:
Château de Reims le 13 décembre 1459


Bonjour Dame Princesse_blanche,

Je ne tenterai pas de vous impressionner par mes fonctions passées mais je peux quand même essayer, ex responsable filière pain, ex responsable du verger et des pommes, ex sergent de la prévoté béarnaise, ex lieutenant de cette même prévoté et plus de deux ans sans avoir eu de médaille, ex chef d’armée Balaguera pendant 4 mois, ex Garde Comtal béarnais pendant deux ans, ex connétable, ex connétable et ex connétable béarnais,… oui jamais deux sans trois, ex joueur de soule des Malus, ex Loup de Champagne, actuellement joueur de soule béarnais, jouteur dont vainqueur des joutes des Grandes Ecuries Royales.. oui ça c’est ma fierté, et également représentant de la Champagne au trophée Minerve… et le meilleur pour la fin… Connétable de Champagne.
Je devrais aussi ajouter ébouriffé, ce qui fait mon charme entre autre, mais je ne le ferai pas.

Le prévot des maraichers étant en campagne, celui des maréchaux ne s’occupant point des LP, c’est donc le connétable qui vous répond.

Donc… pour faire court, je ne sais pas ce qu’est l’astrologie je vous l’avoue mais cela doit être sacrément important pour que vous vous mettiez dans un tel état d’anxiété. Si les éléments que vous devez rencontrer se réunissent une fois tous les cent vingt sept ans effectivement, c'est embêtant.

Vous souhaitez une escorte pour traverser notre Duché mais je ne peux vous offrir qu'un LP pour circuler sur nos terres et vous recommander de prier Aristote pour qu'aucune mauvaise rencontre ne vous importune.

Cordialement


Aimelin de Millelieues
Connétable de Champagne.


Et petit sourire en tendant la missive au fidèle Ernest.

fais la partir de suite, j'ai comme le sentiment que cette dame va me répondre.

Il suffisait parfois d'une simple missive pour redonner courage à notre jeune Etampes, et c'est en souriant qu'il s'attaqua à la demande suivante.
_________________

Merci aux merveilleuses rpistes avec qui je joue
Alienor_vastel
[De Compiègne à Reims, d'octobre à décembre...]

"De l'ombre ou de la lumière
Lequel des deux nous éclaire ?
Je marche vers le soleil
Dans les couleurs de l'hiver
De l'ombre ou de la lumière
Depuis le temps que j'espère
Retrouver dans un sourire
Toutes les lois de l'univers"
Calogero & Grand Corps Malade - "L'Ombre et la Lumière"



La vie avait repris son cours. Quelques jours de retour à Sainte-Ménéhould une fois qu'Aimelin avait été suffisamment remis pour pouvoir supporter le voyage, et une convalescence des plus calmes, et reposantes. Quoique reposante... réception d'une missive, froide, sèche, brève... et surtout choquante pour ceux qui avaient frôlé la mort de si près. Quelques mots couchés sur un parchemin pour demander quand ils pourraient à nouveau repartir au front. Indifférence totale quant à s'inquiéter de leur état de santé, tout comme la communication interne champenoise oubliait soigneusement de mentionner la guerre qui pourtant sévissait aux frontières, et ceux qui tombaient au nom d'un idéal en lequel Aliénor avait de plus en plus de mal à croire.

Alors la réponse avait été sèche elle aussi, et tout aussi brève. Des remerciements ironiques pour le souci que l'on avait d'elle suite à sa blessure, et surtout l'assurance qu'elle avait été suicidaire une fois, mais qu'elle ne le serait pas une seconde fois ! L'armée, la vie dans un campement, les combats même, elle était prête à connaître à nouveau, après tout, l'aventure "Toujours Bleu" lui avait permis de nouer des liens avec certaines personnes, liens qui n'auraient jamais été aussi forts s'ils n'avaient partagé ensemble ces nuits interminables de garde, d'attente, s'ils n'avaient combattu ensemble côte à côte. Elle était prête à y retourner, oui, mais pas pour ceux pour lesquels ils n'étaient pas autre chose que des pions que l'on avance et recule au gré de décisions arbitraires. Elle ne savait pas, alors, ils ne savaient pas encore, que la déroute des armées champenoise était liée également à la félonie d'un noble du duché qui oeuvrait contre la Champagne depuis des années...

L'automne avait peu à peu couvert la nature de ses couleurs pourpres et dorées, avant que les arbres ne perdent peu à peu leurs feuilles, couvrant le sol que le froid de la nuit rendait gelé au petit matin.
Et avec l'automne, était arrivé le seizième anniversaire de la blondinette. Une date comme une autre pour elle, après tout elle ne grandirait ou ne changerait pas d'un coup parce que le compteur venait de s'incrémenter d'une année, et pourtant la réception de missives de ses proches qu'accompagnaient les voeux pour l'occasion l'avait touchée. Parce que, plus que les mots eux-même, cela lui faisait prendre conscience à quel point sa vie était riche, de rencontres et d'amitiés, d'attentions et de soutiens.
Parmi les missives, une en particulier, des fleurs et un petit caillou. La missive l'avait faite sourire, ces quelques lignes tracées qui reflétaient ce qu'elle lisait dans ses regards, ce qu'elle entendait dans ses silences. Tout comme elle avait souri en voyant le caillou, un présent qui aurait pu paraître insignifiant ou dérisoire, et pourtant si lourd de signification, pour ce qu'il représentait, une ballade dans la forêt de Troyes, une relation qui peu à peu s'était installée même si nul ne pouvait dire combien de temps ni comment elle continuerait d'évoluer. Le caillou avait trouvé sa place dans sa poche, où elle le faisait depuis parfois rouler entre ses doigts, les fleurs quand à elle avaient embaumé la maison de leur odeur. Sauf une, qu'elle avait soigneusement confiée au petit coffret de bois marqueté dans lequel elle rangeait missives et autres souvenirs.

Octobre avait laissé la place à novembre, et aux élections ducales qui avaient porté Aimelin au conseil, à cette fonction de connétable dans lequel il trouvait doucement ses marques et ses repères. Une fois de plus ironie du destin pour la blonde adolescente dont le père avait aussi occupé ce poste, des années auparavant.
En tant que conseiller ducal, il s'était rendu à Reims pour participer à la défense de la ville, et Aliénor l'avait accompagné. S'était-il seulement rendu compte à quel point cela lui pesait, à la blondinette, que si ce n'avait été pour lui, pour être auprès de lui, elle serait partie sur les routes, faire ce voyage, voir ces horizons qui la faisaient rêver. Elle avait mis un mouchoir sur ses envies d'autre part, sur ses doutes et ses peurs aussi, profiter encore et toujours tant que ça durait. Elle le ferait jusqu'au moment où cela deviendrait tellement insupportable qu'elle n'aurait plus que le choix de partir.

Mais pour l'heure, les jours passaient et se ressemblaient. L'avantage de leur séjour à Reims, c'était qu'ils s'évitaient de longs et fastidieux aller retours entre Sainte-Ménéhould et la capitale, où tous deux avaient à faire. Au castel pour lui, à l'office héraldique du ban champenois pour elle. La blondinette accompagnait parfois
Champagne aux anoblissements auxquels cette dernière officiait en tant que témoin héraldique, une façon de former sa poursuivante, et des heures de voyage pour se rendre sur les lieux de cérémonies souvent expédiées en quelques dizaines de minutes.

Et puis ces nuits de garde, à patrouiller sur les remparts de la capitale champenoise. Ces nuits de plus en plus froides, et une fatigue qui s'installait peu à peu, insidieuse, sournoise, cernant ses yeux, palissant son visage ; ces malaises, ce manque d'appétit, ces indispositions...
Elle tentait de les cacher, un peu de fard sur les joues pour se donner meilleure apparence, même si certains de ses collègues courriers s'inquiétaient de sa petite mine, et qu'elle croisait de temps à autre le regard intrigué de son amie Coxynel dont la grossesse n'en finissait pas. A quoi elle répondait que sa méforme ne pouvait être que passagère, et surement due au froid et à ces longues nuits de garde. Croisant les doigts pour que cela ne soit que ça, ne parlant à personne de ses craintes. Même pas à Aimelin, surtout pas à lui. Parce que si ce qu'elle redoutait était vraiment, alors ce serait parler d'avenir, et ça elle ne le voulait pas.
Mais elle avait bien dû se résoudre à faire ce qu'on lui conseillait, partir se reposer quelques jours dans un couvent. Avec cependant la ferme intention de n'y rester que le strict minimum, juste le temps nécessaire pour recouvrer quelques forces.

Quelques jours, entre repos et promenades alentours, profitant de l'air qui s'était fait étonnamment doux pour cette fin de décembre. Et c'est ainsi que le 24 décembre, ses pas la menèrent vers le village proche du couvent. Déambulant au hasard des ruelles, l'échoppe d'un forgeron la fit s'arrêter. L'homme était un artiste dans son domaine, les productions qui sortaient de sa forge étaient délicatement ouvragées, certains petits objets semblaient même comme être de la dentelle de métal.
Aliénor laissa vagabonder ses pervenches sur l'étal, un sourire venant éclairer son visage en même temps que l'artisan s'approchait d'elle, et le doigt qui pointe vers la lanterne qui avait attiré son attention.


- Celle-là me plait bien
- Bon choix, damoiselle, et en plus elle renferme un secret !

Haussement de sourcils étonné de la blondinette, qui attend les explications.

- Regardez bien, à la base, il y a un petit tiroir caché. Un simple mécanisme à actionner et il s'ouvre. Et en même temps qu'il parlait, l'artisan lui montra comment il fallait faire avant d'ajouter Oh il est pas bien grand, mais pour y cacher quelques écus ou une petite chose, ça suffit !

Un large sourire de la petite blonde vint alors ponctuer les explications de l'homme.

- C'est parfait, je la prends ! Oh... prenant alors dans le creux de sa main un petit objet qu'elle avait aussi repéré ... et ça aussi !

Et retour au couvent, la lanterne dans une main, l'autre resserrant sa cape autour de son corps. Malgré le soleil, malgré la relative douceur, le froid hivernal se faisait plus présent à mesure que l'astre solaire commençait à décroître sur l'horizon. Et tandis qu'elle marchait d'un bon pas, une douleur au ventre, si caractéristique. Elle hâta le pas jusqu'au couvent, regagnant la chambre qui l'accueillait, pour constater que ce qu'elle avait craint n'était finalement pas. Soupir de soulagement, et en même temps, comme un soupçon de déception. Vite balayé, non c'était tellement mieux ainsi.

Aliénor s'installa sur la chaise placée devant le bureau, prenant la plume et la trempant dans l'encrier avant de la faire courir sur le parchemin.


Citation:
Mon preux chevalier,

Il y a, à coté de ce couvent où je me repose, un forgeron chez lequel j'ai trouvé cette lanterne que je t'envoie ce jour. Parmi tous les objets qu'il présentait, c'est celui-ci qui a retenu mon intérêt, d'abord pour la finesse de l'ouvrage, et ensuite et surtout pour la lumière qu'elle apporte, cette lumière qui permet de ne pas se perdre et de retrouver son chemin lorsque l'obscurité nous enveloppe.

Merci d'être pour moi comme cette lumière, d'éclairer ma vie et ma route par ta présence et la tendresse que tu m'offres.

J'accompagne cette missive d'une pluie de baisers, en espérant avoir rapidement récupéré de cette fatigue qui m'éloigne de toi en ce jour, pour pouvoir bientôt t'en déposer d'autres.

Alie

PS : il y a, dans le fond de cette lanterne, un petit compartiment secret qui contient une autre petite chose. Si tu ne réussis pas à trouver comment l'ouvrir d'ici mon retour, alors je te montrerais !


Un messager déposera la missive, accompagnée de la lanterne et de son petit secret, à Reims le lendemain, pour la Saint-Noël. Encore quelques jours de repos, afin de récupérer totalement, et Aliénor saura à son retour si Aimelin sera parvenu à ouvrir le petit tiroir, et y trouver ce qui y était déposé.
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