Eden_blue

Après avoir festoyé en ville dans une auberge au lumière douce et accueillante, jallais massoire sur le bord de la Loire en attendant le moment du départ. Insensiblement la lune se leva, l'eau devint plus calme, on entendait juste le petit claquement des vagues sur une barque posée non loin de moi.
Cest à ce moment quune irrésistible envie daller dans celle-ci me prit. Regardant autour de moi, comme si jallais faire quelque chose dinterdit, je my installais confortablement sans bruit afin de ne pas retrouver mon postérieur dans leau.
Un profond silence sinstallais au même moment de mon assise au milieu de la barque. Le bruit égal et mesuré des rames m'excitait à rêver. Le chant assez gai des bécassines, me retraçant les plaisirs d'un autre âge, au lieu de m'égayer, m'attristait. Peu à peu, je sentis augmenter la mélancolie dont j'étais accablée. Un ciel serein, les doux rayons de la lune, le frémissement argenté dont l'eau brillait autour de ma silhouette, le concours des plus agréables sensations, la présence même de celle-ci, rien ne put détourner de mon cur mille réflexions douloureuses.
Je commençais par me rappeler une promenade semblable faite autrefois durant le charme de mes premières amours. Tous les sentiments délicieux qui remplissaient alors mon âme s'y retracèrent pour l'affliger ; tous les événements de ma jeunesse, nos entretiens, nos lettres, nos rendez-vous, nos plaisirs
Ces petits rien qui m'offraient l'image de mon bonheur passé, tout revenait, pour augmenter ma misère présente, prendre place en mon souvenir. S'en est fait, disais-je en moi-même ; ces temps, ces temps heureux ne sont plus ; ils ont disparu à jamais. Hélas ! Ils ne reviendront plus ; et nous vivons, et nous sommes ensemble, et nos curs sont toujours unis ! Il me semblait que j'aurais porté plus patiemment sa mort que son absence, et que j'avais moins souffert tout le temps que j'avais passé loin de lui.
Quand je gémissais dans l'éloignement, l'espoir de le revoir soulageait mon cur. Je me flattais qu'un instant de sa présence effacerait toutes mes peines ; j'envisageais au moins dans les possibles un état moins cruel que le mien. Mais se trouver auprès de lui, le voir, le toucher, lui parler, l'aimer, l'adorer, et presque en le possédant encore, le sentir perdu à jamais pour moi ; voilà ce qui me jetait dans des accès de fureur et de rage qui m'agitèrent par degrés jusqu'au désespoir.
Bientôt, je commençais à faire rouler dans mon esprit des projets funestes, je frémis en pensant à la tentation de me précipiter dans les flots, et, de finir dans ses bras ma vie et mes longs tourments. Cette horrible tentation devint à la fin si forte, que je fus obligé de quitter brusquement là où je métais assise pour passer à la pointe de la barque.
Là mes vives agitations commencèrent à prendre un autre cours ; un sentiment plus doux s'insinua peu à peu dans mon âme, lattendrissement surmonta le désespoir, je me mis à verser des torrents de larmes, et cet état, comparé à celui dont je sortais, n'était pas sans quelques plaisirs. Je pleurais fortement, longtemps, et fus soulagée.
Quand je men trouvais remise, serrant contre mon cur ce mouchoir fort mouillé, je relevais lentement mon visage vers la clarté de la lune, et fit tomber la dernière larme dans les flots scintillants. Mon souhait le plus cher serait-il exaucé ? Mes prières entendues .
_________________
