« Plus les cibles pensent contrôler les choses, plus elles se font facilement manipuler. » Scott Lynch
[Deux mois plus tard]
Plusieurs semaines s'étaient écoulées depuis cette soirée fatidique où s'était fait agresser Elisa de Malemort. L'inquiétude était peu à peu retombée, et finalement il semblait que plus personne ne parlait de ce qui s'était produit. Peut-être par gêne, peut-être parce qu'il était imaginé que si on en parlait pas, cela ne se reproduirait pas, ou peut-être tout simplement parce que l'incident était sorti des esprits. Durant ces quelques semaines, l'avocat n'avait pas cessé de se rapprocher toujours plus près de la duchesse, par un mécanisme qu'il n'expliquait pas vraiment : lui n'était pas habitué à si vite s'attacher à qui que ce soit... mais elle faisait exception. Entre eux, semblait être née une sorte d'alchimie étrange. Beaucoup appelleraient ça de l'amour ; mais Maïwen n'était pas amoureux, et imaginait, pour l'avoir déjà vécu, qu'il le saurait si tel était le cas. C'était tout autre chose, plus proche d'une amitié
Cette soirée de mi-novembre fut douce au juge fraîchement nommé. Il avait profité de certains de ses derniers instants avec la duchesse, alors que celle-ci se préparait à partir dans un long, un interminable voyage. Comme Élisa l'avait justement dit, leurs vies s'étaient suivies, sans vraiment s'entremêler. Et elles allaient se séparer, peut-être pour de bon. Certes, ils s'étaient promis de s'écrire. Allaient-ils tenir cette promesse ? Les lettres compensent-elles vraiment l'absence ? Tant d'incertitudes dans le futur qu'ils partageaient. Maïwen était inquiet, autant qu'on pouvait l'être quand on risque de perdre quelqu'un qui compte énormément pour nous. Et Élisa comptait énormément pour Maïwen. Il ne voulait pas qu'elle parte. Il lui avait dit. Et d'une certaine façon, il lui en voulait pour ça, même si, et ça aussi il lui avait dit, il la comprenait. Il tâchait donc de profiter des derniers instants que la vie leur réserverait avant au bout de temps. Ce serait différent, sans elle, ici. Non pas qu'il s’ennuierait, il avait bien trop de travail pour ça. Mais il penserait à elle. Elle lui manquerait, indéniablement. Même en sachant qu'elle serait peut-être mieux ailleurs.
Maïwen resserra autour de lui la lourde cape vert sombre qu'il avait prise pour se couvrir en cette froide nuit. Les nuits s’allongeaient, et les températures, elles, diminuaient : Winter is coming. Plus tôt, il avait raccompagné Elisa chez elle, et à présent, il marchait au hasard dans cette ville de Montpellier qu'il connaissait par cœur. Ses pas l'avaient mené vers l'ancienne faculté de droit, vers la mairie, puis aux alentours des jardins, plus vers l'extérieur. Il n'y faisait pas vraiment attention, attendant simplement de sentir le sommeil le gagner pour rejoindre ses appartements et laisser Morphée s'emparer de lui. Il se remémorait tout ce qu'ils avaient traversé, tous les deux. Ce n'étaient pas que des bons moments. Il y eu des disputes, innombrables, et d'une violence inouïe pour deux personnes censées être amies. A de nombreuses reprises, celles-ci furent telles qu'il eût l'impression d'avoir perdu la duchesse à tout jamais. Il s'était toujours trompé, le bonheur dégagé par la réconciliation était toujours plus présent. Et puis finalement, les disputes cessèrent plus ou moins.
Les rues qu'il empruntait devinrent plus étroites, moins fréquentables. Il n'y faisait même pas attention, plongé profondément dans ses pensées, et avançant d'une façon automatique. Parfois, il passait devant des tavernes encore éclairées, où l'on pouvait entendre rire, crier, et chanter. La capitale Languedocienne ne dormait jamais entièrement. Cela n’avait pas d’importance. Il eût beau marcher, de longues minutes qui se transformèrent bientôt en heures, il ne se sentait pas plus fatigué. Le jeune avocat devenu juge était ainsi fait : il avait le sommeil léger et difficile, rien n’y changeait, quelques soient les efforts qu’il pouvait prodiguer. Seules certaines plantes l’aidaient à s’apaiser plus facilement, mais il n’en usait que très rarement, ne considérant pas cela très Aristotélicien comme technique. La marche, à n’en point douter, était bien plus saine.
Il n’avait pas remarqué cette ombre, plus discrète que la nuit elle-même, qui depuis tout ce temps, depuis plusieurs jours même, le suivait. Lui d’habitude si prudent, si méfiant vis-à-vis du monde, lui qui quelques années auparavant aurait rapidement remarqué cet homme, ou plutôt cette ombre, en permanence quelques dizaines de pas derrière lui. Il se sentait pourtant en sécurité dans Montpellier. Fauteurs de trouble et brigands en son sein ? Impossible ! Qui, de plus est, à ses trousses à lui, avocat de renommée nationale, défenseur du riche et du malandrin? Doublement impossible. Il n’était jamais escorté quand il se promenait dans les rues de la capitales, et ce, même aux plus petites heures du matin. Allait-il le regretter ? Le sourire en coin sur le visage masqué de la mystérieuse créature à ses trousses en disait long.
Un bâillement traversa le visage de Maïwen. Il devait être non loin des 4 heures du matin. Il serait peut-être tant de rentrer, et visiblement, son sommeil était d’accord avec lui pour une fois. Ainsi, il fit demi-tour sans autre forme de procès, bifurquant ainsi droit vers son poursuivant. Sa vue lui fit hausser les sourcils. Un homme masqué, juste derrière lui, en pleine nuit ? Il y avait de quoi en affoler beaucoup. Lui y comprit, d’ailleurs. L’avocat devenu juge n’était pas du tout un homme d’action, et loin de là. Malgré tous ses efforts pour remédier à cela, malgré tous les entraînements qu’il s’était infligé, il restait un mauvais combattant, peu endurant, mauvais en technique, et très peu intimidant par-dessus le marché. Malgré tout, il ne changea pas de direction, voyant mal pour quelel raison on lui voudrait du mal. Il n’avait pas encore rendu de jugements difficiles, et en général, les malandrins l’appréciaient souvent pour ses dons d’avocat.
Ainsi, il passa aux côtés de l’inquiétant personnage sans s’inquiéter outre mesure, ce qui est plutôt un comble. Sa surprise fut totale, quand il sentit le sol se dérober sous ses pieds. Habilement, le passant l’avait poussé en avant, l’obligeant à heurter sa jambe et à s’écraser par tête. Sa chute fut brève et brutale, tant et si bien que Maïwen n’eût pas le temps de se poser la moindre question. Pourtant, elles auraient pu être nombreuses. Qui ? Quoi ? Pourquoi ? Il n’eût même pas le réflexe de se sentir spécialement en danger. Il n’eût d’ailleurs pas le réflexe de quoi que ce soit. Il vit simplement des étoiles. Ses bras lui faisaient mal. Sa tête lui faisait mal. Son corps entier lui faisait mal. Le monde sifflait autour de lui. Il grimaça, bredouillant, cherchant autour de lui qui était le responsable de cela, bien que le sachant pertinemment. Une main secouriste se présenta à lui.
« Toutes mes excuses, cher maître, enfin, monsieur le juge. »
Maïwen cligna des yeux. Il ne comprit pas grand-chose, mais finalement, se dit que cet homme l’avait simplement bousculé sans faire exprès. Un peu mis sous le choc par la chute, il n’analysa même pas qu’il le connaissait visiblement plutôt bien. Il saisit la main tendue, en maugréant qu’il n’y avait pas de mal. Cela n’ôtait pas la douleur dans son corps. Un instant, l’homme sembla l’aider à se redresser. Mais bien vite, le poing de sa main libre vient s’écraser au beau milieu de son visage. Poussant un cri de douleur et de surprise, la tête du juge s’écrasa à nouveau à terre, sur la surface dure du sol. Il ne songea même pas à appeler à l’aide, à moitié assommé par les deux chocs. Il balbutia :
« Qu’est-ce donc que ce numéro… ? »
Un sourire traversa le visage de l’agresseur que Maïwen n’avait même pas essayé de détailler, à l’écoute de la détresse et de la surprise dans cette voix d’habitude si tranquille, si sûre d’elle. Ce coup, il ne l’avait pas vu venir. Encore une fois, l’avocat s’était fait piéger, aveuglé par son orgueil qui l’empêchait si souvent de voir beaucoup plus loin que le bout de son nez. Tout n’avait été qu’un jeu d’enfant. Le suivre, plusieurs jours. Et attendre qu’il commette l’irréparable. La patience avait raison de tout en ce monde. Et elle allait avoir raison de Maïwen.
« Vous comprendrez bien que ceci n’est pas contre vous, cher monsieur. », reprit l’homme masqué, toisant le Montpellierain de toute sa hauteur. Environ un mètre quatre-vingt-dix, jugea-t-il. Maïwen ne comprit pas plus. Qu’est-ce qu’il se passait donc. Qui était cet homme, qu’est-ce qu’il lui voulait ? Son nez était d’ores et déjà en sang, et sa lèvre était fendue. Du sang coulait sur son visage, mais ce n’était rien à côté de la douleur que le poing avait provoqué. Faiblement, il tenta de se redresser. Pour toute réponse, le pied botté de son agresseur vola en direction de son visage, mettant fin sans difficultés aux efforts du brun. Le choc fit voler le conseiller comtal à terre.
« Restez là où vous êtes, je vous prie. Inutile de tenter de vous relever… je n’en ai pas terminé avec vous. »
Le monde n’était plus que douleur pour le jeune élu. Ce coup de poing, puis surtout, ce violent coup de pied, avait rapidement eu raison de lui. Il ne comprit pas un mot sur deux de la prise de parole de l’homme, et, de toute façon, il n’était plus en état de se redresser. Il n’était même plus en état d’appeler à l’aide ni même d’avoir un raisonnement un tant soit peu cohérent, de toute façon. « Qu’est-ce que… qui êtes-vous… que voulez-vous… », réussit-il toutefois à bredouiller maladroitement. L’autre mit son index sur ses propres lèvres. « Chuuut », murmura-t-il. « Ne parlez pas. » Les mots de l’agresseur pour Maïwen semblaient si lointains. Il n’avait que tout juste l’impression de les entendre. Seule la douleur qu’il éprouvait le rattachait encore à la réalité. Une nouvelle fois, le pied droit de l’homme vint arracher un cri de douleur à Maïwen. Cette fois, c’était l’abdomen qui était touché, tant et si bien que le brun en eût le souffle coupé. Il toussota, le visage inondé de sang et de larmes, tentant tant bien que mal de se replier contre lui-même pour se protéger.
« Quant à ce que je veux… », reprit l’homme, toujours de sa voix grave, rauque et dénuée de toute chaleur, « c’est fort simple. Je veux que vous faisiez part à quelqu’un d’un message venant de moi, s’il vous plaît ».
Cette fois, le pied de l’homme se dirigea en grand fracas vers la cage thoracique de Maïwen. Ce coup, ce fut tout juste s’il le sentit, rendu bien trop hagard par les douleurs sur son visage et son bas-ventre. Cela ne l’empêcha pas d’hurler de douleur, encore plus faiblement. Sa vue se troublait, il marmonna pour toute réponse quelque chose d’incompréhensible, tandis que l’autre ajoutait :
« Transmettez à Elisa de Malemort nos salutations. » Une exclamation apeurée sortit de la bouche de Maïwen. Tout s’éclaira soudain dans son esprit, malgré la douleur, malgré les chocs, et malgré la peur. C’était donc ça. Cette histoire n’était pas terminée. Elle ne faisait que commencer. L'ennemi Malemort s'agenouilla vers lui. Sa voix n'était à présent plus qu'un murmure, presque doux, et encore d'avantage inquiétant que son précédent ton. « Dites-lui que nous ne l’oublions pas. Dites-lui que son tour viendra. », ajouta-t-il, alors que son pied expert vient s’écraser sur le visage de Maïwen en lui ôtant ce qui lui restait de conscience. Un homme inanimé, un homme maltraité au beau milieu d’une rue déserte, pendant les dernières heures de la nuit, voilà ce qu’il restait. Sa dernière pensée fut pour Elisa, celle qui était bien plus en danger qu'il ne le serait certainement jamais.