Nikkita
Le soir tombe déjà lorsqu'elle franchit les portes de la ville. De cette journée elle ne sait rien, n'a rien vu de la course du temps, ne sait même plus si elle avançait vers Musaraigne, ou reculait devant ce qui l'attendait. La tête serrée dans un étau, le coeur étreint, broyé, poursuivant un monologue intérieur, de ces discours inutiles et qui pourtant, permettent de poser un pas devant l'autre.
Entre chien et loup, un petit chat effrayé se glisse sans bruit, pupilles agrandies par l'ombre, les ombres.
Comme si ce lien tissé entre eux la tirait inexorablement, ses pas aveugles n'hésitent pas, enchaînant mécaniquement rues et ruelles. La façade redoutée, trop haute pour la frêle silhouette, se dresse avec la soudaineté d'un coup de fouet, la ramenant d'une morsure brûlante à la vision en même temps que la conscience.
Au gré de ces longs couloirs anonymes lui reviennent les sensations.
Et contre toute raison, ou pour toutes ces raisons qui ont fait jaillir comme un souffle de vie un oui de ses lèvres et grandir un petit être au creux de ses entrailles, c'est un regard empli d'une infinie confiance qui se pose sur les traits immobiles de celui qui dort là.
Elle se penche et les sculpte lentement du bout des doigts, ces traits tant aimés, glissant sur le front intelligent puis la pommette altière, attentive, presque recueillie. Son souffle léger, retenu, l'effleure avec délicatesse, ses mots se posent comme un édredon de plumes sur le corps endormi, imperceptible chant que lui seul peut entendre...
Je n'ai pas peur, mon bel époux... Ni doute ni peur... Je reste sereine, je reste confiante... Ainsi que tu m'as dit, ainsi que je le sais... Je reste... A tes côtés...
Où que tu sois...
Je suis venue te chercher... Ici c'est froid, c'est anonyme... Les montagnes t'attendent... Tu es fait d'elles, pétri d'elles... La lumière est si belle, dans les reflets du lac...
Tu peux puiser, mon amour... Autant qu'il le faut...
Nikkita
Elle s'éveille dans la paille de cette auberge, quelques brins accrochés à ses mèches, les yeux lourds d'un sommeil trop épars. Non loin, son époux dort encore, son beau visage paisible, seulement étrangement pâle sous le hâle de son teint.
Dans les limbes de l'éveil, elle pourrait presque croire qu'une autre journée commence, au creux chaud de leurs corps fondus, confondus l'un à l'autre...
Mais cette insolite distance écarte l'idée avant même qu'elle ne naisse.
Pas un mot, pas un son, pas un soupir ne s'échappe des lèvres de la brune, seulement un peu d'eau de ses yeux, rosée matinale et salée dévalant la pommette pour mourir aux commissures, alors qu'elle le caresse d'un long et profond regard.
Dans ce temps à la fois ralenti et infini qu'est devenu cet absurde et douloureux maintenant, un courrier de Black, l'arrivée d'Ober, sont venus s'inscrire. De ces présences dont la chaleur réconforte la nuit, et qui pourtant, heurtent sans le vouloir les lèvres à vif de la blessure, donnant un corps palpable à l'inexprimable, d'un mot comme un écho tremblé, d'un terme par trop définitif qui souligne d'un trait aigu les contours de l'absence. Elle n'a pas répondu au courrier, obstinément consacrée à traverser les ténèbres, petite flamme têtue concentrant chaque once de sa volonté à éclairer le chemin...
Et ne surtout pas se retourner, sur les peurs, les doutes et les ombres qui engloutissent son sillage.
Sensibilité à vif, forces ramassées, elle exécute les gestes nécessaires, ceux qui arrachent un peu l'âme à chaque fois.
Fragile et puissant...
C'n'est qu'un autre voyage...
Mon épaule est vôtre, indéfectiblement vôtre...
Dans ces profondeurs silencieuses où elle doit puiser pour préparer ce grand voyage, curieusement, c'est encore et toujours leur essence même qu'elle trouve, et dans laquelle, elle se retrouve.
Parcelles de vie fondées aux lois de la nature, lui donnant le courage d'accrocher un tendre sourire sur l'humidité de ses lèvres, d'affermir son regard, son coeur, son être entier, de se dresser, ne pas ployer.
J'suis prête, mon aimé...
Rentrons chez nous...
Nikkita
Elle a reçu d'Ober, une rose.
La première, l'unique de sa vie.
Et elle qui n'avait jamais de mots assez cyniques pour se rire de ces offrandes, en a frottée doucement la corolle à son visage, fermé les yeux, humé son parfum, se laissant toucher, au bord de la fuite, comme un animal blessé.
De combien de ces bouffées, tout à la fois riches, délicates, mais aussi nostalgiques, faut-il s'emplir pour accepter enfin ?
En elle, l'enfant remue faiblement, aux portes de la vie...
Coeur et entrailles tordus, cette autre ombre se dresse sur le chemin, terreur primale et fauve, tapie dans les recoins.
Sans les grandes mains de Musaraigne, si tendres et enveloppantes, rassurantes, qui si souvent l'ont bercé et caressé, comment peut-il avoir cet insensé courage de réclamer la vie au sein de ce voyage dans les sphères de la mort ?
Le petite silhouette de Nikkita se redresse, se raidit au bord du gouffre... Frontières de la peur à repousser, encore, encore un peu, un peu plus loin...
Et puiser, encore, toujours plus profondément, dans cet étrange mélange de rage silencieuse et de confiance bouillonnante, dans les étreintes et les épreuves, dans les mots exprimés et ceux devinés, dans les rires et les confidences...
Pour la refouler et d'un impertinent sourire, accrocher son âme vagabonde à celle voyageuse du mystérieux helvète, et faire la nique à la mort.
Jusqu'au bout du chemin...
Une fois encore, une fois de plus...
A chaque pas et chaque instant...
Quelque part, dans une brume lumineuse, un chat et un loup dérivent sur un radeau.
Nikkita
Comme le grand lac vers lequel ils se dirigent, les humeurs fluctuent au vent des ombres, et à la clarté de cette alliance sertie d'éclats d'argent, taillée dans un bois qui ne meurt pas... Elle sait qu'au bout du chemin, chaque ombre réclamera son dû, même et surtout le grand passeur de berges.
L'épouse avance de tout son coeur, cherchant la lumière.
La main de la mère, posée en corbeille, soutient et rassure l'enfant qui proteste et crie avant même d'être né.
Les pas de la vagabonde taillent la route une fois encore, instant après instant.
Plus tard n'existe pas...
Ce n'est qu'un chemin...
Le plus étrange, le plus dangereux, le plus exigeant, le plus douloureux jamais entrepris.
Mais ce n'est qu'un chemin...
Les mots tournent en boucle, comme s'il était possible d'oublier dans leur ronde les cicatrices la ciselant jusqu'à l'âme, à chaque pas.
Ce n'est qu'un chemin...
Tant qu'il est possible d'bouger un orteil...
Le minois épuisé s'adoucit d'un sourire, un autre hiver, le froissement délicat des étoffes soyeuses, la voix grave et calme de Musaraigne, l'étrange et intime conversation de deux âmes dépouillées d'artifices au coeur de la nuit...
Elle s'en laisse envahir, mais ne se retourne pas...
Surgi de nulle part, un village se profile derrière une enseigne battant au vent.
Elle s'approche pour lire... Puis incrédule, relit, épluche un à un les caractères gravés sur l'enseigne.
Elle ne s'est pas trompée.
Le Phoenix, annonce fièrement la pancarte.
Quand l'ironie vient arrondir les coins de cette route trop anguleuse...
Son regard se rive intensément sur les traits immobiles de son époux. Reflet du soleil, ou de son imagination ? Elle pourrait presque jurer l'avoir vu retrousser les babines sur un rire silencieux...
Tiraillée entre hilarité et indignation, c'est un balbutiement qui finit par s'échapper des lèvres de Nikkita :
Non mais... Non... Mais...
Non mais, franchement, Musaraigne !
Vous l'faites exprès... ?
Nikkita
Le volcan gronde et bouillonne sous les pas de la brune, frémissant à fleur d'épiderme, insidieux tentacules de lave aux frontières de la conscience.
Ce matin, ils sont arrivés à Dole.
Un chemin à l'envers, entrepris il y a si longtemps, dans la clarté d'un été où résonnent les rires d'enfants, où les longues foulées silencieuses de Musaraigne s'amenuisent et se calent au trottinement des petites pattes.
Ce pas silencieux et qu'elle sait entendre...
Silence assourdissant de son absence, aujourd'hui.
J'n'accepte pas...
Le constat simple est énoncé d'une voix presque enfantine.
Qui n'accepte pas ?
De la vagabonde qui un jour s'est glissée comme un chat dans une bulle hors du temps...
De celle qui épouse dans un souffle brûlant...
De l'amante assoiffée de ces grandes mains qui savent l'ouvrir jusqu'à l'âme...
De la mère au ventre si lourd d'un enfant déjà à demi orphelin...
De la compagne du loup et qui aujourd'hui hurle à la mort...
Il dort !
Une seule lettre, pour tout changer...
La menotte éperdue étreint la grande paume, y imprime les battements de son sang, comme il a gravé sa marque jusqu'au coeur de son être.
Nikkita
J'refuse, Musaraigne...
J'refuse d'porter un héritage...
C'est la vie, que j'porte, c'est la vie qu'vous m'avez donnée.
C'est la vie, qui est couchée contre vot'coeur, et là je bats, et là bat aussi cette vie qu'nous avons choisie...
Têtue, obstinée, c'est sans doute le premier refus qu'elle lui oppose. Dense et vibrant, il tinte et repousse l'air glacial aux confins de cet indéfinissable espace autour duquel s'agitent les ombres.
Lovée dans la cariole, son petit minois sérieux tourné vers le sien, intensément présent jusque dans son sommeil... Elle serre, encore et encore, cette grande paume inerte comme s'il était possible par ce geste dérisoire, d'y transfuser sa vie, comme si elle ne pouvait la lâcher sans y laisser les fragments éclatés de son être...
Un vent froid balaie les grands arbres et les fait ployer vers Genève.
Genève, si proche à présent...
Elle se penche, petite flamme ardente au milieu des ténèbres, le baignant de toute sa chaleur dans son regard d'eau claire. Sa voix se fait murmure, chuchotement intime, rien que pour lui, pour elle, pour eux... Doux bruissement à peine audible, et qu'une étrange force porte pourtant, inlassablement, malgré le vent, malgré le froid, malgré la nuit, malgré les ombres :
Cette source n's'épuise pas...
Il n'y a pas d'mort là où vit la confiance...