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[RP] Rien de bon ne peut advenir désormais

Zulma
« … demain, nous arpenterons la campagne Flamande, cela vous fera le plus grand bien, vous manquez d'exercice et le chien aussi.
A défaut d'ours, nous verrons s'il est capable de nous ramener quelques perdrix. »

Ces derniers temps, Montestier réclamait des petits moments tranquilles, seul avec Zulma, comme avant. Une certaine lassitude peut-être. L’exercice du pouvoir use, fatigue. Et le monde partout, tout le temps, les sollicitations permanentes.
La légèreté des discussions et les plaisirs simples comme celui de se promener en compagnie du Chien leur manquaient à tous les deux.

Alors ils tentaient de s’échapper, lui Roy, et elle Dauphine, comme deux gamins faisant le mur pour échapper à leur précepteur.

Ils devisaient de tout et de rien à l’abri du monde.

Il avait dit que la place du Chien était dans un chenil, tout en lui tapotant la tête.
Il avait parlé à Zulma de son envie de liberté, d’aventure, d’ailleurs.
Ils avaient évoqué leurs voyages lointains, surtout celui tout au sud, là où les rues sont poussiéreuses et les vallées fertiles alors qu’ils ne pleut jamais. Ils se souvinrent des gâteaux au miel qu’ils mangeaient assis en tailleurs sur la place du marché de Fouah, le soleil qui brillait sur les eaux calmes du Nil, les hommes à la peau sombre qui buvaient du karkadé à l’ombre des hauts murs blancs, les enfants qui jouaient aux billes et réclamaient des pièces d’argent en riant…

Azharr avait parlé des femmes. Point les belles brunes à la peau parfumée du lointain orient avec lesquelles il avait connu ses premiers émois. Mais des femmes d’ici et maintenant.
Jusqu’à celle, inattendue, avec laquelle il avait passé la nuit. Devant l’air contrarié et désapprobateur de Zulma, il avait promis qu’il tenterait de ne point la faire souffrir.
Elle avait hoché la tête. Elle savait.

Ils avaient lancé des bâtons au Chien, sous le pâle soleil hivernal qui déclinait. Montestier avait tenté de parler flamand, ce qui avait rire Zulma. Il avait fait semblant d’être vexé.
Il avait froid et faim, la nuit arrivait, alors ils prirent le chemin du retour. Zulma avait dans sa bourse un sachet de luʿq, cadeau reçu de… elle ne savait plus, et le tendit à Azharr.
Moins bons que ceux de là bas, évidemment. Mais n’était-ce pas amusant de manger une chose venue de si loin dans le glacial hiver flamand.
Un jour, Montestier, je vous emmènerai en Italie.

La main du Roy s’abat sur l’épaule de Zulma, il s’accroche à elle, par réflexe, sans comprendre, elle le soutient, les yeux se croisent.
Montestier ?
Il lui sourit.

Le regard se fige, le corps se fait lourd.

La suite est floue. Elle est bien rentrée à l’hostel avec lui dans les bras, comme on mène une jeune mariée au lit conjugal. Elle c’est sur son lit de mort qu’elle l’a déposé.
Il a trop bu dira-t-elle à l’aubergiste un peu étonnée de la scène. Il y croit ou fait semblant, après tout, il a l’air d’être endormi.
Mais il ne dort pas.
Elle le change, lui enlève son lourd manteau, choisit un vêtement plus simple. Elle lui ceint son épée. Elle lui croise les bras. Ou est-ce mieux le long du corps ? Elle ne sait pas. On n’apprend pas ces choses là.

Puis elle attend. Elle le veille. Comme elle a veillé son père. Sa mère. Son mari. Son fils.
Un vide immense envahit Zulma.
Un seul être vous manque et tout est dépeuplé.

Avant de quitter la chambre, plus tard, elle s’incline. Il fut son Roy. Puis elle se penche et l’embrasse. Il fut son ami et son frère d’armes. Il fut tant.

Zulma redoute la peine des autres plus que la sienne.

Léonie, il est mort. Ce sera la première à qui elle l’apprendra. Les autres suivront.
Et une question en suspend à laquelle elle ne répond pas.

Comment ?

Elle sait pourtant. Elle était là. Elle a vu la crispation des membres, le souffle qui se coupe, le regard qui comprend.
Pour vérifier elle a jeté un luʿq à un pigeon. C’est pour lui qu’elle a versé une larme. Pour le pauvre pigeon sans vie aux pattes raides.

Elle sait, mais pour l’instant elle ne dit rien.
Le cadeau empoisonné n’avait pas été envoyé à Montestier. Il était pour elle.



luʿq = ancêtre du loukoum, existe depuis au moins le 13e siècle

Post évidemment écrit avec autorisation du joueur d’Azharr.


_________________
Leonie
Mon esprit s'éveille bien avant mon corps et il me faut bien une minute pour situer où je me trouve, alors j'analyse, paupières abaissées. Pouce index et majeur reconnaissent l'angle d'une hanche qu'ils caressent vaguement, le grain sous ma peau m'est inconnu et la déception se faufile légèrement, souvenir de la dernière aube m’arrachant un sourire léger et un soupir tandis que je me repositionne à peine : le tissu d’une chemise chatouille mon bout de nez et titille mon odorat. Sueur, sable et sang. Mes doigts valides cessent leurs mouvements et j’entrouvre les yeux. Défenseure d'ma gorge. Il fait encore sombre, ladite gorge est difficile à distinguer dans l’obscurité mais ce ne peut être un autre que le capitaine de la Misère. Le battant sous ma poitrine s’en porte témoin, apaisé et tranquille. Je déglutis en me redressant sur mon coude gauche, azurins glissant sur le corps endormi contre le mien, innocemment. Je distingue les lettres encrées dans les pores, plus foncées que la peau vierge, et d’autres motifs qui s’entremêlent à l’hématome qui orne son flanc dans la pénombre, juste en dessous duquel ma main abîmée s’est abandonnée durant la nuit. Je récupère cette dernière avec une once de gêne et passe mes doigts dans mes cheveux. Les rumeurs de la veille auront eu raison de mon sommeil malgré la voix du Montestier s’exclamant au début de l’après-midi. Je vis mes amis, JE VIS ! La respiration du reître s’est alourdie bien avant que la mienne ne le fasse, hantée de mes craintes et de mes rêves entrelacés de mes cauchemars.

Je me mords la langue et me décide à me redresser, entreprise peu aisée lorsque l’on désire préserver le sommeil de l’ami, mais je parviens tout de même à quitter sa notre couche et me dépêche d’attraper mon manteau sur le sol pour l’enfiler, faible protection contre la fraîcheur ambiante qui hérisse soudain mes bras. Je marche sur la pointe des pieds jusque la fenêtre en réajustant mon col et lance un coup d’œil à la rue en contrebas qui commence à se doter des couleurs de l’aube. Bientôt les marchands et leurs étals attireront les passants et le calme déjà tout relatif à cette heure ne sera plus qu’un vieux souvenir, mais j’ai encore un peu de temps justement. Revenant sur mes pas, je me penche et attrape mes bottes avant d’aller ouvrir la porte et de me faufiler dans le couloir où je m’appuie d’une main contre le mur et enfile mes chaussures l’une après l’autre, puis je descends rapidement les escaliers. Il est suffisamment tôt pour que j’aie le temps de récupérer uniforme et maille, et peut être même que je pourrais m’arrêter au marché après avoir fait une toilette. Le campement de l’Antireflet de tes Morts est silencieux, vidé de nos volontaires qui profitent du confort de la ville, et comme toujours ces derniers jours, il me fait la sensation d’un tombeau prêt à m’engloutir. Je ne reste que le temps de récupérer mes quelques affaires utiles et confirmer qu’au besoin je suis trouvable à l’auberge du N’a-qu’un-Œil ou près du roi et repars en tâchant d’ignorer le frisson qui taquine ma colonne vertébrale.

Les bains tournaisiens sont vides eux aussi, ce qui n’est guère surprenant à cette heure alors j’en profite en me laissant happer par la chaleur de l’eau et volutes de vapeur. Il faut un certain temps pour s'habituer aux cicatrices qui altèrent nos corps. Immergée jusqu’aux épaules, j’esquisse un sourire amusé en songeant aux propos de Lucrèce la dernière fois que nous nous sommes retrouvées ici. Un certain temps certes, mais je découvre depuis quelques jours à quel point de simples regards et mains aventureuses aident. J’inspire en dégorgeant mes cheveux de l’eau qui les a imbibés, songeant tout à la fois au fait qu’ils commencent à être trop longs peut être et que je devrais me hâter un peu, même si j’ai encore quelques heures avant de reprendre du service. Je vous promets de ne plus m'évaporer dans la nature sans vous prévenir. Il a tenu sa promesse jusque-là, et je me sens un peu idiote d’avoir mis autant de temps à lui avouer à quel point il m’était insupportable de le savoir loin. Il n’est pas bon pour une garde que d’être démunie. Inutile. La femme transparaît rar'ment sous l'uniforme. T'es toute entière prise par ta fonction. Je quitte le bassin et récupère une serviette pour y presser mes mèches blondes puis m’adosse au mur un instant, rien qu’un petit instant alors que mon pouls s’emballe. Elle existe pourtant, la femme que je suis sous l’uniforme, mais peut-être qu’il manquait à ma vie jusque-là. Peut-être que j’avais besoin de lui pour réveiller le brasier qui sommeillait dans mes veines, l’eau qui dormait patiemment et n’attendait qu’une étincelle pour s’enflammer. Est-ce que, s'il venait à décéder, vous supporteriez l'idée de n'avoir rien dit pardi ? Ma gorge se serre, et c’est ma respiration sifflante qui me secoue pour que je fasse finalement disparaître l’eau qui ruisselle sur ma peau et que je quitte les lieux. Cerbère avait raison, comme toujours, et ma dernière aube à ses côtés n’a fait que le confirmer.

Février débute à peine et la brise glaciale me gifle les joues une fois dehors, salutaire, elle éloigne mes tristes pensées et à voir l’activité dans la rue je n’ai plus beaucoup de temps. Miel et arnica me sont facile à trouver, depuis le conflit berrichon je veille à savoir où me procurer ces ingrédients lorsque j’arrive dans une nouvelle ville, et mes pas se font plus vifs au fur et à mesure que j’approche du N’a-qu’un-œil, bourse allégée et sourire effleurant mes lèvres. Parce que je sais que je vais retrouver le reître, celui-ci profitant encore sans doute de quelques heures de repos réparatrices. Parce que je sais qu’ensuite je retrouverai ma place aux côtés du Montestier. Je vis mes amis, JE VIS ! Ma place. Je slalome entre les passants, mes emplettes coincées entre mon coude et mes côtes, et songe avec amusement à ma réticence au jour des élections, mes craintes concernant nos tempéraments trop différents. J'ai failli oublier votre petit côté procédurier carré. Mais il vous va bien à n'en point douter.

- Capitaine, capitaine !

Je fronce les sourcils et me retourne alors que la porte de l’auberge n’est qu’à quelques mètres, pour découvrir un coursier à l’air défait qui agite le bras en me regardant, et je claque inévitablement la langue contre mon palais à le voir remuer ce qui ressemble à un vélin roulé à la portée de n’importe quel malandrin. Faisant demi-tour jusqu’à sa hauteur, je ne retiens pas vraiment la sècheresse dans ma voix tandis qu’il me remet sa livraison.

- Un peu de discrétion bon sang, et s’il s’agissait d’une donnée confidentielle, dangereuse, mettant à mal la sécurité générale du Royaume ?
- C’est Madame la Dauphine qui vous cherchait, au campement ils ont dit que vous serez là.

Il pointe l’auberge du doigt, alors que je regrette instantanément mon ton en le voyant serrer les dents et retenir soudain un sanglot, mais d’un autre côté s’il s’agit de la sécurité royale… Je secoue légèrement la tête et lâche sur une expiration qui se veut plus douce :

- Son Altesse Royale est toujours auprès de Sa Majesté ?
- Je…je suppose.

J’acquiesce doucement. La réponse ne me convient pas, pas suffisamment franche et claire, mais j’ai bien l’impression de l’avoir traumatisé le pauvre alors je fouille dans ma bourse et glisse une pièce dans le creux de sa main pour sa peine, avant de me détourner et de reprendre ma route en direction de l’auberge. La grande salle est traversée sans trop prêter attention à ce qu’il s’y passe ou s’y trouve, mes pensées concentrées sur la lettre. Les ordres sont les ordres et le roi désirait un moment d’intimité avec sa dauphine, à ce titre tout est possible : tout aussi bien elle m’écrit pour m’informer qu’ils sont rentrés et que nous pouvons reprendre notre veille, tout aussi bien, ils sont encore en vadrouille et le roi lui aura soufflé quelques taquineries à me transmettre. Vous voyez bien que j'ai fini par réussir à vous semer. Je souffle un rire du nez au souvenir de nos échanges épistolaires, marches franchies le cœur un peu plus léger maintenant que je suis toute proche de le retrouver, ou presque. Je glisse le vélin dans ma paume, mes trois doigts valides se refermant tout autour, et plaque un peu plus mes deux pots contre mes côtes à l’aide de mon coude tandis que j’ouvre la porte de sénestre le plus doucement possible. Ma gorge utile ne me paraît finalement pas si endormie que ce que je prévoyais, et c’est tant mieux puisque je risque de devoir repartir presque aussitôt rejoindre le Couronné. Je remets en place une mèche folle derrière mon oreille et referme la porte à l’aide de mon pied, ombre d’un sourire en coin.

- Pas de petit déjeuner, mais de quoi soulager ton corps meurtri, ça te vas ?

Je n’ose pas parler trop fort – et s’il venait tout juste d’ouvrir les yeux après tout ? – mais je m’avance quand même jusqu’à la couche pour déposer les pots d’arnica et de miel près de lui et lui adresser un petit clin d’œil. Je recule ensuite pour aller appuyer une épaule contre le mur près de la fenêtre, et vérifier la cire avant de décacheter le vélin et de le dérouler, précisant tout de même à l’attention de mon patient improvisé :

- Miel pour ta pommette, arnica pour ton flanc et peut être aussi pour ton genou, mais on ne l’a pas regardé hier soi…

Léonie. J’inspire en fixant les quatre mots écrits à l’encre noire sur le vélin. De Petra et de Spuma, ça doit bien pouvoir tenir encore quelques années ça, non ? Mon auriculaire tressaille, ma poitrine se contracte, se dilate et se déverse par vagues le long de mes membres, pulsations cacophoniques. J’essaie. Je fixe les lettres qui tâchent le papier, alors que ça se faufile dans ma gorge. Léonie. J’essaie. Je la sens presque se fissurer et s’écarteler, le lichen tente de s’infiltrer par toutes les failles, ma respiration siffle, écrasée entre mes cordes vocales rendues muettes. Mon esprit est une statue de marbre au corps de mousse. L’impression que mon corps s’effondre et pourtant il reste là, immobile. J’essaie. Bataille intérieure entre la mousse et la roche qui fait rage, les bords sont coupants, le lichen m’asphyxie. L’ambiance morbide du campement. L’émotion du coursier. Léonie. Je fixe les trois mots suivants sans parvenir à les lire, parce qu’ils ne peuvent être. Impossible. Je vous promets de ne plus m'évaporer dans la nature sans vous prévenir. De ne plus vous quitter tout court, par ailleurs. Je finis par relever le nez au son qui brise le silence de la pièce et mon regard croise celui du reître. Que peut-il lire, dans mes iris ? Si votre absence vide le monde de son sens votre présence le remet à sa place. Il me faut un temps supplémentaire, que les failles deviennent gouffre et que le marbre se brise et m’écorche, pour réaliser que ce son s’échappe de mes lèvres. Je me tiens au bord du précipice et mon rire ricoche entre les murs. La femme et la garde, le lichen et la roche. Comment puis-je brûler pour vous si vous ne me laissez pas vous suivre dans les flammes pour vous sauver ? Que peut-il entendre, dans mon rire ? Il sonne faux à mes oreilles assourdies. De ne plus vous quitter tout court, par ailleurs. Léonie. Je vis mes amis. Léonie. JE VIS. Léonie. Vous voyez bien que j'ai fini par réussir à vous semer. Léonie. Car je ne vous oublie pas. Léonie. que pourrait-il arriver de mal à un Roi en vadrouille, mmmh ? Léonie.

Le silence retombe, et je m’avance d’un pas en direction du reître avant de m’arrêter, avant de reculer en secouant la tête, la nausée au bord des lèvres et le sang pulsant dans mes tempes à en faire trembler les éclats de roche qui me constituent et qui s’écroulent par pans entiers sur le plancher de notre chambre. Vous m'avez demandé une fois si je me jetterais dans le brasier avec vous, vous vous moquiez alors, mais comment pourrait-il en être autrement ? Est-ce qu’il les sent, les tremblements qui secouent, l’équilibre qui se fait précaire, le sol qui s’effondre sous mes bottes ? Est-ce cela, la fin des temps qu’il évoquait ? Avec l’affection vient l’inquiétude, avec l’inquiétude vient la colère, et après la colère ne reste que le vide, terrifiant. Et si cela arrive, vous vous jetteriez dans le brasier avec moi ? Mon pied butte contre son jumeau alors que je m’éloigne, ma hanche se heurte à l’encadrure de la porte mais la douleur viendra, plus tard. Lorsqu’il ne restera plus que le corps à ressentir et que le brasier à l’intérieur de ma poitrine se sera mu en cendres. Je ne sais pas bien comment je parviens à retourner au campement, je ne sais même pas pourquoi j’y retourne jusqu’à ce que je m’y retrouve, jusqu’à ce que le premier brasero se retrouve à terre, jusqu’à ce que la première toile de tente s’enflamme. Morbide. Je m’échine en silence, sans une larme et sans un cri, méthodique, jusqu’à ce que la fumée et l’odeur me brûlent les yeux et la peau, jusqu’à ce que le lichen ait tout envahi. Eteinte, à l’inverse des flammes qui s’élèvent à perte de vue tout autour de moi, danger tangible que j’ignore totalement lorsque mes jambes cèdent enfin sous moi et que mes doigts s’enfoncent dans la terre boueuse des premiers jours de février.

Léonie, il est mort.

_________________


Miramaz
Nuit du 3 février, un port de France.

Descente à terre avec ses compagnons, l’escale qui s’avère nécessaire pour leur navire s’annonce aussi parfaite pour refaire le plein, d’alcool, de bouffe, d’air non iodé, pour chevaucher dans la campagne et dans un bordel, savourer quelques plaisirs simples avant de reprendre la mer. Le combat n’est pas fini, loin de là, et ils veulent continuer à prendre des risques, à jouer du canon, quelques jours à terre et ils repartiront.
En attendant Mira rêve de souffler, de trouver un tripot, picoler, parier, s’imbiber un peu, enchaîner dans un bordel, s’offrir un homme. Redevenir femme le temps d’une journée, d’une nuit, laisser la Cap’ et la GP au vestiaire. Il sera temps de renfiler les uniformes le lendemain. Liberté.
S’enfermer dans un tripot quand elle ne supportait plus d’être enfermée sur un rafiot peut sembler illogique, mais cela n’a rien à voir. De là, elle peut partir quand elle veut, se lever, refermer les pans de son mantel et partir où bon lui semble, en solitaire. Impossible de faire cela en mer, sauf à vouloir crever dans d’atroces souffrances. Elle se réjouit à l’idée de sa soirée, de sa nuit à venir, plus que quelques tâches à réaliser et elle pourra mettre à exécution la première partie de son programme, détente méritée.
Accostage et mise en cale sèche réalisés, la Tréflée s’apprête à aller transmettre ses consignes à l’équipage quand un coursier s’engage sur la passerelle et lui remet une missive.

Citation:
Objet Cendre et mort

Miramaz,

L'Antireflet de tes Morts n'est plus, ses cendres sont encore chaudes et je suis glacée. MontesVous savez. Vous devez savoir. Je ne...vous savez, n'est-ce pas ? IlJe ne peux l'écrire. La Normandie n'est pas loin. Venez. Une lice. Des ? Ce que vous voudrez.

Merci pour le mouchoir.


La missive n’est pas signée mais l’expéditrice ne fait aucun doute. Les mots sont ingurgités mécaniquement et intégrés rapidement. Echo de ceux reçus le matin-même « Ile paré queue sait la mairde ? Geai vu lannonsse queue Zazarr ilé maure. ». Minah après Mahé la veille, cette plaisanterie avait été catégorisée blague la plus moisie de l’année 1473, Zulma avait confirmé la veille, Montestier allait bien. Elle n’avait même pas répondu, prévoyant d’envoyer un savon à la Bestiole en arrivant à terre, un vrai de savon autant qu’un métaphorique. Mais Léonie… Cela ne pouvait être balayé ainsi. Jamais la Capitaine de la GR ne plaisanterait ainsi, pas sur cela.

Les mots s’enfoncent dans la caboche faisant leur ouvrage maudit, mais la volonté, la force du professionnalisme fait qu’ils sont repoussés en arrière-plan. Pas le moment, elle a des hommes sous sa responsabilité. Réparation de la caraque est organisée avec le Chef de port, les ordres à son équipage transmis par brève missive commune, comme si de rien n’était ou presque. Pernelle aura droit à un PS informatif, la blondinette étant tellement passionnée par le Roy qu’elle devait apprendre la funeste nouvelle avant de descendre à terre. Trix est le seul pour qui Mira fait un effort, cela reste concis, mais il a au moins droit à quelques mots plus personnels en supplément des consignes.

Responsabilité déléguée, la tréflée double-boutonne son manteau, jette un dernier coup d’œil au déchargement de ses hommes, de leurs affaires, et quitte les quais.
Direction le centre-ville, pour régler une formalité, « vous devrez réellement déménager, pour de vrai cette fois », a avait-t-il dit, et publiquement. Elle va donc faire le nécessaire, parce qu’il y aura suffisamment de problèmes à régler actuellement, sans qu’elle donne matière à quiconque d’en rajouter un de plus à la Dauphine. Achat d’une piaule, une de plus, et demande est faite par quelques mots jetés sur un papier pour veiller à ce qu’on l’enregistre bien comme son adresse de résidence et qu’on transmette ça à qui de droit, pour prouver sa… non-étrangéité. Puisqu’une seigneurie n’est pas suffisante pour cela, qu’il leur faut absolument une adresse « en ville », voilà qui est fait. Ici ou ailleurs, pour elle ce n’est qu’un endroit de plus, où elle ne mettra sûrement jamais les pieds.

Ne pouvant rien faire de plus ce soir-là, quitter la ville sans terminer de mettre leurs affaires ici en ordre n’étant pas une option, elle compte bien appliquer son plan initial, même si le plaisir et la détente n’y seront pas. Dans un état de neutralité absolue, présage sombre pour qui la connaît, elle prend la direction d’un bouge qui ne paie pas de mine, où elle s’installe en silence. Elle enquille rapidement les verres de whisky, pensant ainsi aux deux femmes lui ayant fait apprécier. Jeux de dés et autres passe-temps bons à vous ruiner sont enchaînés en s’imbibant. En silence. Les plaisanteries grasses volent autour d’elle sans qu’elle ne réagisse, aucun des hommes présents n’attire son attention. Pas de mercenaires blonds, pas de ténébreux truands, pas de marin roux, rien qui pourrait s’apparenter à une silhouette contre qui elle pourrait s’effondrer.

Chienne de vie. Pas le choix, ne tenant que moyennement sur ses pieds, celui de bois traînant plus qu’à l’habitude, elle rejoint un lupanar. La chose n’est pas inhabituelle pour la Tréflée, même s’il est toujours plus agréable de ne pas avoir à payer pour se réchauffer les chairs et l’âme, devoir vider ses bourses pour cela ne flétrit pas sa verve. Cette fois cependant, il n’y a aucune excitation, le premier catin libre est embarqué en silence pour un acte aussi bestiale que réflexe. Petite mort pour oublier la grande. Acte de vie pour contrer la faucheuse. L’affaire terminée, ses bourses vidées sur le lit, la Boiteuse quitte l’endroit, sans plus d’émotions visibles qu’en y entrant. Quelques heures ont passées cependant, et à l’intérieur les ravages sont bel et bien là.

Parcourant les ruelles pour aller s’effondrer dans sa piaule, afin de reposer le corps avant la prochaine chevauchée, à dos d’équin cette fois, elle ne fait attention à rien. En pilote automatique, elle trace sa route, bousculant ce qui la gêne sans sembler le remarquer. Jusqu’à la fois de trop, un homme moins bourré que les précédents, qui ne compte pas la laisser s’en tirer à bon compte. Dommage pour lui, même hébétée, s’il faut plusieurs secondes pour que l’esprit miramazien arrive à additionner 1+1, son corps lui n’est pas engourdi. S’ensuit un échange de gestes puant la rage froide dont la mercenaire ressort avec un visage tuméfié et des poings meurtris. L’homme ? Aucune idée, déjà elle s’éloigne poursuivant son chemin.

Retour à son logement, fraîchement acheté et garnissage de ses fontes de voyage pour le départ du lendemain. En elle, les charnières grincent de plus en plus, prête à ouvrir la porte à la douleur de la perte. Dehors de nouveau. Vite. Solitude et ivresse d’une chevauchée sauvage, voilà ce dont elle a besoin pour mettre de l’ordre dans ses pensées, expulser ce qui doit l’être, ré-enfermer le reste, et avancer. Ce n’est qu’une perte de plus, rien de grave, même pas un proche.

Un cheval est loué et la ville est laissée derrière elle. Sitôt qu’elle se sait hors de vue des remparts, la GPF talonne sa monture, tournant au hasard dans cette campagne qu’elle ne connaît pas. Elle choisit autant que faire se peut les routes les moins fréquentées, fonce sur les rares voyageurs croisés pour qu’ils dégagent le chemin. Elle trace sans se retourner, sans réfléchir à une quelconque direction, laissant peu à peu les émotions prendre le contrôle, submergée par la colère et cette incompréhensible douleur. Elle le détestait bordel, alors pourquoi ?

Des souvenirs tourbillonnent, du conflit Toulousain, du tournoi de Genève, de leur balade pré-campagne électorale, d’un musée tourangeau, de la campagne elle-même, du conflit berrichon, et les plus récents, plus rares aussi puisqu’elle est éloignée en mer depuis des semaines et des semaines. Sa colère à l’annonce de la destruction du Trèfle kikoulapic, les échanges ici et là, la cérémonie d’hommage… Chaque image, chaque sensation augmentent la colère. Crétin de moustachu bavard. Pourquoi... Et soudain s’impose l’image de la caraque, « Prenez soin du Azharr Forever » avait-il rétorqué pour répondre à ses propres moqueries quelques jours plus tôt. Soit. La caraque devait donc sombrer. Disparaître, comme lui.

L’esprit reprend les rênes, renvoyant le cœur en arrière-plan. Direction le port. Cavalcade rapide bien que plus discrète. Introduction en douce dans la cale de réparation. Hum. Comment faire sortir le navire de là, sans ameuter le chef de port ou ses propres hommes ? Le bref trajet a au moins donné le but de la manœuvre : Un naufrage sur un port irlandais, en solitaire. Un Azharr au fond des flots, sombrant au combat, l’image était parfaite. Restait le problème de la réalisation. Quelques instants passent, la capitaine Tréflée trépigne et parcourt la cale en long et en large. Attendre la marée descendante, hâler le navire en s’y harnachant à bâbord et son cheval à tribord, ça pouvait fonctionner. Plus qu’à attendre quelques heures en surveillant les mouvements de l’eau.

Elle se laisse tomber, autant reprendre des forces avant l’effort qui s’annonce. Autant tenter de somnoler aussi, la traversée sans équipage sera éprouvante, elle le sait, et c’est en Irlande qu’elle veut le fracasser, pas au milieu de la Manche. Les paupières sont maintenues closes de force, espérant s’imposer le sommeil. Peine perdue la respiration reste aussi désordonnée que les battements du palpitant, des spasmes parcourent les muscles tendus. Colère ne veut pas laisser la place. La plaque portant le nom du bateau est fixée avec rage. Azharr forever et cet ironique cœur vert. Foutu gascon et ses idées à la con. L’esprit part à la dérive, les souvenirs de ces derniers jours se faisant plus présents, les missives échangées avec la Capiblonde, avec la Humpfeuse… tout ça pour ça.

Les yeux se brouillent à force de fixer cette satanée plaque de bois. Trix. Elle pourrait lui demander de l’aide, nul doute qu’à deux plus le cheval, cela pourrait fonctionner plus facilement. Trogne secouée. Tu parles, il essaierait de l’en empêcher. Pour éviter qu’elle crève, autant que pour protéger leur nouveau jouet. Fais suer. Pernelle ? Rêve Mira. L’auvergnate aux oursins dans les poches n’accepterait pas plus qu’on sacrifie autant d’écus. Et le reste de l’équipage ? Pas mieux sûrement, et pas ses hommes, les risques sont trop grands. Seule donc.

Mais Trix, Pernelle… elle imagine leur déception en voyant le navire envolé, leur colère contre elle. Leurs yeux courroucés grandissent, deviennent énormes sous son crâne engloutissant tout le reste, faisant monter l’angoisse. Non, elle ne peut pas. Les décevoir, eux qui ne l’ont pas abandonné, qui sont encore là. Ce serait trop. Colère s’agite cherchant un exécutoire, et Boiteuse saute sur ses pieds et fuit. Encore. Se retournant au moment de passer les portes de la cale, hurlant au navire :

Je vous hais !
La monture est récupérée et de nouveau lancée au galop, avec une direction cette fois. Elle arrive, tant pis pour le reste.
_________________
Berenice

    Tournai, dimanche 2 février 1473.


    Les premières lueurs du soleil franchissent tout juste le sommet des remparts de la ville lorsqu’elle ouvre les yeux. Ils seront probablement chassés avant le déjeuner par la grisaille hivernale et à cette pensée, elle soupire. Ce matin encore, elle se maudit de rester là, encore, à passer un nouvel hiver par-delà les fraîches plaines du nord du pays. Au moins, depuis qu’ils ont rejoint Tournai, elle a délaissé le confort rudimentaire du campement militaire au profit d’une chambre convenable dans une auberge. La pièce n’est pas bien grande, ni très joliment décorée, mais le crépitement du feu et l’étouffante chaleur qui y règne aident à lui faire oublier, au moins un petit peu, que rien dans sa vie ne va comme elle l’imaginait avant. Elle n’a jamais été femme d’armes, bien que nombre de maîtres aient essayé de l’y éduquer, au grand désarroi de sa mère, chevalier. Et pourtant, depuis sa majorité, il lui semble avoir passé bien plus de temps à crapahuter sur les routes aux côtés de soldats, chevaliers, ou bien mercenaires. Un nouveau soupir. Tout ça pour un homme. Un homme à la moustache folle et à la couronne fleurie.

    La première fois qu’elle a croisé son chemin, c’était à Lyon, et elle l’a trouvé extravagant. Trop. Trop de grands discours. Trop de grands gestes. Trop de tout pour la Vandimion aux abords discrets. Plus tard, il lui a proposé de lui donner un cours de maçonnerie. C’était tellement inattendu qu’elle en a ri. C’était un rire sincère qu’elle n’avait pas cherché à dissimuler et il lui est apparu moins désagréable. Puis, ils se sont revus. Une fois, deux fois, de nombreuses fois. Souvent, son regard s’était attardé sur un col défait avait le don de l’exaspérer et de l’attendrir à la fois, comme s’il en avait fait exprès, et d’un geste timide mais presque autoritaire, elle venait le replacer. Landry savait. Landry l’a toujours su. Elle, elle n’a pas cherché à mettre de mots sur ce qui naissait entre eux, cela lui convenait sans doute ainsi. Sa présence lui était naturelle, agréable et douce.

    C’est l’été suivant que tout a basculé. Il ne semblait pas plus enjoué que ça à cette idée, mais il l’a accompagnée à Limoges, avec les Saint-Priest, avant qu’ils ne puissent aller visiter la Bretagne, s’égarer sur ses falaises et s’émerveiller du reflux des vagues qui viennent se fracasser sur les roches décharnées des côtes. La Bretagne ne vint pas, et Limoges commençait à les engloutir dans sa langueur estivale. Ils s’y sont éloignés, parfois, avant qu’il ne se jette à l’eau, un de ces derniers soirs d’été, sur les routes auvergnates.

    « Je crois que je vous aime, Bérénice. »
    « Cela fait plus d’un mot… » avait-elle répondu.
    « Vous êtes terrible, Bérénice » rétorqua-t-il.


    Ils passèrent les mois suivants à se découvrir, s’apprivoiser, voyager et rêver de voyage. Un jour, il l’emmènerait dans ces pays d’Orient qu’il a si bien connu. Pour l’heure, elle voyageait, pendue à ses lèvres, avec ses récits et ses grandes épopées, les doigts entrelacés aux siens. Elle avait fini par libérer les mots réciproques, sur les hauteurs de Sevrier, l’hiver venu.

    Toulouse vint et avec, de nouveaux projets et de nouvelles aventures. Valence. Et pourquoi pas la Sicile. Finalement, il n’y eut que Barcelone, entourés de compères d’armes. Ou encore, une petite escapade sur les routes languedociennes à deux. Le romantisme en temps de guerre…

    Ce printemps-là, au retour de Barcelone, à l’aube d’un nouveau combat, elle avait dit oui. Au bord d’un champ de bataille, au milieu d’une foule qui fourmillait autour d’eux et dont elle n’avait, en cet instant, que faire, il avait demandé sa main. Au diable les convenances, papa comprendrait.

    « Bérénice, je vous aime. Épousez-moi et mon trépas n’en sera que plus doux. […]
    Ici, maintenant, échangeons nos vœux et Zulma en sera témoin. Si mourir en Prince m’indiffère, j’aimerais, s’il vous sied,
    que ce soit en tant que votre époux. »

    « Je refuse que vous me fassiez veuve à dix-sept ans. […] Oui, je serai vôtre. Jusqu’à ce que le Très Haut en décide autrement. »


    Le Très Haut n’en décida pas autrement, il revint entier. Les conséquences de la guerre en choisirent, elles, autrement et ils finirent par s’éloigner. Juste un peu. Sans doute déjà trop. Cette fichue guerre leur prit beaucoup. A l’un, comme à l’autre. Leur héritage, leur énergie et le point final de leur histoire. Était-ce la peur de l’engagement, l’inquiétude d’un avenir incertain alors que son monde s’était effondré, la lassitude, ou bien l’envie de repartir à zéro ? Elle ne sut jamais dire ce qui fut la cause première, mais aux prémices de l’automne, elle quitta la ville sans le moindre mot pour celui qu’elle avait aimé, qu’elle aimait assurément encore et qu’elle aimerait sans doute toujours.

    Il devint roi, et il lui permit de retrouver l’héritage de sa mère. Elle avait refusé de voter, de le voir porter cette couronne bien lourde qui l’emporterait, un jour, avec elle. Ils se croisaient parfois, échangeaient avec maladresse. Ils éveillaient les souvenirs du passé, pansaient les peines d’autrefois. Quand le Louvre acceptait de lui offrir répit. Leurs lèvres s’étaient retrouvées, à plusieurs reprises. Ils avaient à nouveau partagé leurs nuits, une ou deux fois, et son cœur s’était à nouveau animé pour Montestier, avant que l’œil du cyclone ne l’avale à nouveau. La Couronne était amante exigeante, et les guerres, éternelles.

    Ils avaient écrit, ensemble, une jolie histoire, malgré tout. Un sourire traversa son visage et elle s’extirpa de ses draps. Comme un livre qu’il nous plait à relire encore et encore, jusqu’à en user les pages alors qu’on en connaît déjà la moindre péripétie par cœur. Elle s’était glissée dans de chaudes étoffes avant de quitter la chambre et d’affronter le froid et sa routine tournaisienne. A l’heure du déjeuner, elle avait aperçu la silhouette royale, au loin. Il y avait bien trop de monde pour qu’elle ne daigne venir le saluer. Ses sorties se faisaient, ces derniers mois, de plus en plus rares, tout autant que ses éclats de rire. L’absence de certains y avait contribué, mais cette énième mobilisation commençait à avoir raison d’elle, et si elle offrait du sobre sourire à qui la croisait, elle ne respirait pas le bonheur. Resserrant sur ses épaules les pans de sa fourrure, elle poursuivit sa route jusqu’à la bibliothèque. Quitte à se sentir prisonnière de ses engagements – qui ne l’étaient véritablement qu’à ses yeux – elle s’était mise en tête d’user de ce temps à bon escient et avait décidé d’apprendre le flamand dont elle ne comprenait pas le moindre mot.

    La soirée était bien entamée lorsqu’un coursier vint frapper le bois de la porte de sa chambre. Elle fronça d’abord les sourcils avant d’approcher silencieusement de cette dernière pour venir y coller son oreille. Il insista et elle sursauta.

      - Qui est là ?
      - C’est une lettre pour la demoiselle Bérénice. C’est urgent, on m’a dit !


    Le garçon avait été gratifié de quelques pièces et elle avait claqué la porte, la repoussant d’un coup d’épaule tandis qu’elle décachetait déjà le pli.

    Citation:
    Bérénice,

    j'ai la lourde charge de vous annoncer le trépas d'Azharr, il y a quelques heures à peine.
    Je ne veux pas que vous l'appreniez par annonce.

    J'ai mille fois cherché les mots à vous dire, mais comment dire l'indicible.
    Ma peine est immense, je sais que la vôtre le sera également.

    Bérénice, il est mort et nous l'avons perdu.
    Je crois que jamais je ne pourrais m'en remettre... Mais vous, avancez, vivez, soyez heureuse, il l'aurait voulu.

    Il vous a tant aimée.

    Z.



    Trépas. Elle s’était figée, et les doigts s’étaient crispés sur le papier.
    Azharr. Son ventre s’était noué si fort qu’elle eut l’impression de suffoquer, l’espace d’un instant.
    Bérénice, il est mort. Ses jambes ne parvinrent pas à la supporter davantage et elle se laissa glisser au sol.
    Perdu. Elle eut envie de crier, mais aucun mot ne sortit.

    Sous ses pieds, un monde s’écroulait. La perte de Montestier faisait, en elle, écho à celle de sa mère quelques années plus tôt. Elle avait tant retenu ses larmes que le deuil l’avait emporté avec elle de nombreuses années. Elle avait refusé de s’y confronter et elle s’était enfermée dans son château de solitude. Il avait tant compté, pour elle, et à son tour, il l’abandonnait. A nouveau, ses yeux relurent chaque ligne de bien trop nombreuses fois, jusqu’à ce qu’elles ne deviennent illisibles, parsemées des larmes qui, enfin, s’autorisaient à couler le long de sa joue.

    Il vous a tant aimée. Et son cœur se brisa. Bérénice eut la sensation qu’une flamme, brulante, était en train de lui consumer le creux de la poitrine tant elle lui était douloureuse. Était-ce vraiment ainsi que s’achevait leur histoire ? Il l’abandonnait, lui aussi. Et les mots de son frère lui revinrent en pleine figure. Les gens que l’on aime meurent. Et en cet instant, elle le détestait. Elle le détestait d’avoir tant raison. Elle détestait cette couronne maudite. Elle détestait cette ville qui n’offrait rien de bon.

    Il n’était plus, et elle se détestait. Elle aurait aimé, une dernière fois, glisser sa main autour de son bras pour une dernière promenade. Elle aurait aimé, à ses côtés, découvrir l’Orient. Elle aurait aimé lui dire une dernière fois combien il a compté.


Merci JD Azharr pour ces jolis moments de jeu ♡

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Merci JD Léonie
Finlams
Les hommages d'un mercenaire ne vaut rien. Le respect d'un soldat sans pays n'a aucune valeur politique. Et les voeux envers les familles de ceux qui restent d'un sociopathe ne comprenant pas les émotions comme une personne ayant été moins brisée par les expériences sont souvent creux car il ne sait pas ressentir le mal d'une perte comme un amant ou une amante perdant la source de son amour. Comme un parent perdrait un enfant. Pourtant, il a été dans chacune de ces situations. Mais il n'en est rien. Le contrat et sa loyauté et celle du client est tout ce qui compte. Rien de plus. Rien de moins.

Il était une verrue dans le louvre. Parfois acceptée pour ses compétences et sa moral douteuse. Souvent toléré par "fantaisie" d'un roi a part. Il était la lame la plus usée dans l'armée. Mais capable de faire les devoirs les plus honorables comme les corvées les plus immorales. Ce roi fantasque était aussi une protubérance tordue dans les règnes. Mais plutôt qu'une disgracieuse, elle était une amusante, qui donnait un charme et voulait améliorer une institution que le soldat juge mutilé et malade depuis des années. Comme le serait un moignon bien soigné après une horrible et douloureuse amputation.

Il est l'un des seuls a savoir ce qui est arrivé réellement bien qu'il n'a pas tout les détails. Il n'en a pas besoin. Il obéit et conseil. Et la cliente l'a contacté afin d'augmenter la durée du contrat malgré l'échec d'un des objectifs de ce dernier... Il avait dit a Azharr de ne jamais sortir sans lui... De lui faire boire chaque chose qu'il boit... De dire aux gardes ou serviteurs de s'assoir sur le siège des toilettes au cas ou un poison de contact serait présent. Et il est coupable d'avoir échoué a imposer cela. Mais le roi était resté un grand enfant mais avec les qualité d'un adulte. Positif. Passionné. Envie de liberté. Mais aussi responsable. Pragmatique. Et mesuré.

Il aurait préféré périr a sa place. Il sait que sa compagnie aurait été protégée et aurait trouvé du travail sous ce roi. Cela aurait été un point final et plus que positif a sa longue et horrible carrière. Mais il n'en est rien. Il va devoir trouver un autre moyen de protéger l'avenir des damnés de la Bannière Brune.

Les membres de sa troupe font des tournantes pour protéger la dauphine continuellement. Huit heure chacun divisé en des cycles de quatre heure. Lui ayant le plus d'heure afin de toujours garder deux personnes minimum avec. Autrefois, il pouvait tenir ce rythme. Mais il sent le froid de l'âge et la fatigue du repos final s'approcher et ce malgré les drogues qu'il use pour lutter contre l'entrophie.

Il a gardé son armure usée et bosselée partiellement peint des couleurs de la bannière brune. Cependant, par respect pour l'homme plus que par... Empathie... Il porte un capuchon baissé dont les couleurs ... Sont normalement gris si l'on oublie les tâches et les difficultés de tenir un équipement propre lorsqu'on vit continuellement sur la route. Continuant a être le chien fou qui n'attend que le moment ou sa laisse doit être lâchée afin d'arracher le gosier de l'ennemi de son maitre du moment.

Observant. Veillant. Et conseillant... De toute façon c'est impossible de se passer de son avis, il la ferme jamais.
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Kachina
[Quelque part en mer, à des lieues de là. A bord d'une caraque de guerre]




Compadres!

Le Roy est mort, vive le Roy.
Azharr nous a quitté, lui aussi frappé par la malédiction selon l'adage bien connu "la mort suit tout le monde et n'échoue jamais".
C'est encore plus vrai lorsque l'on porte le poids des âmes de tout un royaume issu de divers peuples sur ses épaules....

Kheldar
.


Kheldar est de ces capitaines qui prend soin d'informer du mieux qu'il peut son équipage. Et elle aime ça . Ils trouvent souvent au matin, affiché sur la porte de la cabine, les nouvelles du moment, accompagnant les consignes du jour.
Mais ce pli là, elle s'en serait bien passée.
Comme si ça ne suffisait pas qu'ils naviguent depuis des jours sans croiser le moindre One, comme si ça ne suffisait pas la lassitude qui parfois les envahit.... voilà qu'Azharr, leur fait faux bond....

Ils ne tireront aucun coup de canon pour lui rendre hommage. Ce n'est pas l'envie qui leur manque. Oh non !
Mais il est bon de rester discrets là où ils se trouvent.
Et puis d'ailleurs aurait-il aimé les hommages ce bougre d'homme ?

Elle sait bien que les plus beaux hommages qu'on peut rendre aux disparus, se trouvent dans le souvenir qu'on garde d'eux. Les évoquer de temps en temps : Tu t' souviens ? c'était au temps d'Azharr...
Elle n'a pas connu Azharr portant couronne.
Elle a connu il y a longtemps, à présent, celui qui fut duc de Bourgogne, tout comme elle a suivi un jour celui qui fut le capitaine de l'Azharréenne quand il fallait combattre Fatum en Champagne.


Ce qu'elle sait de lui, c'est qu'il fut un grand chef de guerre, un sacré bonhomme aussi, fantasque et plein de niaque. Imprévisible et déconcertant, insaisissable. Foutu emmerdeur à ses heures. Homme libre avant tout.

Il en reste peu qu'elle admire en ces royaumes. Le temps a terni les images des plus beaux. Mais celui-là s'il l'agaçait parfois , l'amusait souvent, ne laissait assurément personne indifférent.

N'est ce pas le propre des grands Roys ça ?


Adossée au bastingage sur le pont de ce navire de guerre qu'elle arpente depuis des jours et des jours, elle ressasse encore les quelques mots du capitaine.



Nous poursuivrons l'oeuvre d'Azharr qui fut de rassembler royalistes, nobles, roturiers, anciens brigands, angevins et autres téméraires jadis ennemis de la couronne à diverses époques, pour faire front commun face aux ONE.


L'instant n'est pas à sourire. Pourtant elle en sourit. Parce que c'est vrai qu'il a bien réussi son coup au final. Celui de réunir sous la même bannière portant couleurs de France cette faune hétéroclite venue de toutes les contrées du pays.

Il n'en n'a pas tiré orgueil. Et elle puise dans sa besace ce pli portant le sceau royal. Une réponse à ce courrier qu'elle avait envoyé pour évacuer sa frustration.... De mauvaise humeur ce jour là, elle lui avait fait reproches....
Elle avait osé s'adresser à lui avec familiarité. Il restait pour elle à jamais un frère d'armes.
Ce ne sont pas les titres qui font les hommes, mais leurs actes.




Azharr,

Majesté, vous déconnez. Vous déconnez grave même si j'ose me permettre.....
Vous avez foutu le boxon avec les One. Le propre d'un grand Roy de faire la guerre, tout le monde le sait. Je vous ai encore accordé un point sur l'échelle des monarques.

Mais....
Je suis montée à bord d'une caraque, menée par un vieil ami. Pour oublier mes déconvenues amoureuses. Et là encore ma foi, c'était tout bon...

Sauf que....
Nous naviguons depuis des jours.
J'en ai marre de ne manger que du poisson.
Nous n'avons pas chatouillé le moindre One pour l'instant
Mes compagnons se lassent. Amarante broie du noir, elle rêve d'être mise en procès, vous imaginez ?
Kheldar s'est fait virer de je ne sais où parce qu'il la ramenait trop.
Je rêve de me pavaner en robe de soie dans les ruelles d'une ville de France.
Je rêve d'un bain parfumé, d'un festin dans une auberge. De la terre ferme sous mes pieds.

J'en viens à prier pour que nous soyons abordés et que je revienne accrochée à une planche , mon lapin blanc sur la tête.... Regardez à quoi j'en suis réduite à ce jour ?
Je rêve même parfois - pardonnez moi pour ça - que vous trépassiez et qu'une nouvelle reyne qui sera certes un peu nunuche, et qui n'aura pas votre panache.... décide un cessez le feu.. Feu qui n'a jamais eu lieu jusqu'à ce jour........


Un juron s'échappe à sa bouche, quand elle cambre la nuque pour apostropher le ciel et un Dieu qui depuis l'automne semble l'avoir oubliée. .

- Foutre Dieu ! Vous ne m'avez pas prise au sérieux hum ? De toute façon, vous n'écoutez jamais mes prières, c'est connu.

Celui qui n'est plus aujourd'hui lui avait répondu. Et elle avait apprécié que du haut de son trône, il prenne la peine d'une réponse .



Kachina,
......Certains termes de votre courrier m'interpellent.
Vous ne pensez pas sérieusement que j'ai "foutu le boxon avec les ONE" quand même ?
Ils prévoient de nous envahir depuis des années.
Et je suis le mauvais roi au mauvais moment.
Ma personne leur importe peu, dans leur plan......


Un nouveau sourire à sa bouche. Malgré la peine... qui lui serre les tripes et le coeur.

Et dans un murmure , elle confie à l'immensité bleue qui l'entoure, comme un dernier message au vent mauvais.


- Vous aviez tort Majesté ! Vous n'étiez pas le mauvais roi au mauvais moment.
Vous étiez le roy qu'il fallait pour réveiller les conscience endormies, estourbir l'ennui dans lequel s'enlisait le Royaume de France, rendre fierté et orgueil à ceux qui n'y croyaient plus.
Beaucoup je suppose danseront sur votre tombe... Les gens de peu n'aiment pas ce qu'ils ne comprennent pas... ou ceux qui volent plus haut qu'eux.
Mais pour beaucoup d'entre nous, votre nom restera synonyme de Grand Roy.


Elle ne sait comment il est mort. Est ce que ça a de l'importance au final ? Elle l'imagine mourir l'arme au poing.... Rendre son dernier souffle dans les bras d'une femme aimée... Passer de vie à trépas en levant une dernière chope de bière avec ses compagnons fidèles. Mourir simplement dans son sommeil... il en aurait été bien capable, comme une dernière pirouette à la Camarde.

Peu importe, cette garce aura eu le dernier mot....

Alors, elle met de côté dans un coin de sa tête ses souvenirs. Et ses pensées s'en vont vers le royaume de France.
Elle croit presqu'entendre le glas sonner dans toutes les églises, et sait trop bien les voiles de deuil parant bannières et miroirs.
Elle imagine la détresse de ses proches.... le corps jadis si vaillant immobile et froid.

Et ça fait un mal de chien.

Alors, elle reste là, regard perdu sur la ligne d'horizon, sans vraiment se soucier de la pluie qui vient mouiller son visage et tremper sa tignasse sombre ramassée en une longue tresse battant son épaule. Elle ne la sent pas s'infiltrer dans les plis de ses vêtements....

Sale journée...... Azharr est mort !

_________________
Arthur.laurier
« La mort laisse une peine que personne ne peut guérir. L’amour laisse un souvenir que personne ne peut voler. »
*


Périgueux - Hôtel du Pâtissier - Le 3 février, peu avant l'aube.





Depuis son sevrage, de l'opium et toutes les autres substances qu'il a pu consommer, Arthur maintient une hygiène de vie stricte. Il sait que le manque est un monstre qui restera tapi au fond de lui jusqu'à la fin de sa vie, qu'une minute de relâchement suffira à faire s'effondrer les efforts qu'il fait depuis presque trois années maintenant. Alors après avoir caressé le ventre rond de sa femme, il a quitté le lit, il a enfilé des braies et une chemise, pour rejoindre dans la Cour de l'Hôtel éclairée de torchères et de braseros, Achille, le mercenaire qu'il a embauché après sa rééducation, après Edvald. Il aura passé une bonne heure à s'entrainer avec lui, ne ménageant aucun effort, toute frustration est passée dans cette heure qu'il passe tous les matins, la lame de l'épée qui fend les airs, le bruit qu'elle fait dans le creux de son oreille puis quand elle vient s'entrechoquer avec celle de son adversaire, est une catharsis miraculeuse. Brisant toutes pensées, ne reste que l'effort physique, les sensations du corps. Après avoir salué et remercié Achille, qui s'en ira à moment vaquer à ses propres occupations, le Prince aura pris un moment pour délasser ses muscles dans un bain parfumé et chaud, laissant au fond de l'eau les courbatures et le reste des quelques soucis qu'un homme à la tête d'une province peut avoir. De quoi bien commencer la journée. La veille, les crieurs en Périgord-Angoumois ont seriné la mort d'un Roy qu'il avait vu le jour même. Arthur d'un naturel cartésien ne croit pas aux rumeurs, préfère toujours revoir ses sources avant que d'affirmer ou d'infirmer un propos. C'est que la semaine d'avant, ils avaient criés contre lui et celle d'avant contre sa très chère Commissaire au Commerce, qui est pourtant la probité même. Alors, il n'y avait guère prêté attention. Habillé simplement, il avait commencé à travailler depuis son bureau personnel, tenant à assister au lever plus tardif de sa femme, voir son appétit grandissant lui procurait beaucoup de plaisir et il aimait à garder toujours, malgré leurs charges des instants rien qu'à eux, il profita donc du calme de l'Hôtel pour commencer à écrire quelques courriers tranquillement.



Toute cette journée commençait donc ordinairement, banalement pour lui. Un des pages du château pénétra comme à l'accoutumée dans le bureau du jeune homme et il déposa les dernières annonces en provenance des contrées voisines et du Louvre, une à une Arthur en fit la lecture, jusqu'à ce qu'il lise lentement les premiers mots : «Non fui, fui, non sum, non curo ». Sa gorge se serra mais ce que son esprit lui disait, son coeur ne voulut pas le croire. Le regard continua sur le parchemin qui lui sembla jauni. « En ce matin funeste du trois février de l’an de grâce mille quatre cent soixante treize, qu’il soit su de tous que Sa Majesté Azharr de Montestier n’est plus.» La main eut à peine le temps de trembler avant que de lâcher le vélin comme si celui-ci était empoissonné tandis que le corps entier de l'homme se levait, rejetant physiquement cette fois l'information, faisant un pas en arrière, s'éloignant de ce qu'il ne voulait croire, renversant le fauteuil qui tomba à la renverse alors que sa gorge avant que de s'étreindre sur elle même, sortie le seul mot qui s'entrechoquait dans les parois de son crâne.
«Non.» Ce n'était pas un «Non ! » estomaqué d'une nouvelle ou d'un potin surprenant. Ce n'était pas plus un «Non ?» interrogatif, s'interrogeant sur ce qu'il pouvait bien arriver. C'était le «Non.» de ce qu'il refusait impérieusement. Non, j'ai décidé que non. Non, je ne veux pas. C'est impossible. Je ne veux pas y croire. Tu n'as pas le droit. Il eut l'impression qu'il venait de recevoir un bon coup de pied dans le torse, qu'on lui enserrait le cœur avec violence tout comme une main invisible venait de se plaquer contre sa gorge pour la serrer bien fort, le réduire au silence et ne laisser plus passer qu'un mince filet d'air. Il était là, debout devant son bureau. Abasourdi. Tétanisé. Devant cette annonce qu'il n'osait plus toucher et qui s'était enroulée sur elle-même. Les minutes passaient sans qu'il ne puisse faire un seul geste. Un flot incalculable de mots assaillit l'intérieur de son crâne. Cette mort qu'il connaissait, qu'il avait toujours su, même sur le stand des élections face à Azharr, déjà à ce moment, il le savait pour l'avoir déjà vécu, la faucheuse avait touché son homme, elle avait déjà jeté son dévolu sur son ami. Il y avait pensé, comme il y avait pensé quand il l'avait revu lors de son hommage pour le Périgord-Angoumois et ce qui fût également la retrouvaille de son titre d'Altesse Royale. C'était d'ailleurs ce qui avait motivé en partie d'Arthur serra Azharr dans ses bras en salle du trône. Pour Arthur, qui avait perdu sa mère montée elle aussi sur le trône, ce siège portait malheur, cette couronne n'était qu'une couronne d'Epines du Christ et l'Euphorbia milii une fois posée sur le sommet de votre crâne vous inoculait un poison lent et toujours mortel. Il l'avait su dès les résultats tombés, malgré leur froid de l'époque, malgré leurs divergences, leurs différences, Arthur pleurerait de nouveau pour un Souverain depuis le décès de Feue sa Mère. La larme roula sur sa joue, libérant un peu l'étreinte de l'annonce funeste et puis vint une autre et une autre succéda encore.



Il inspira profondément avant de reprendre l'annonce et de la lire complètement. Puis du fond de son estomac vint une idée qu’il ne put soutenir. Celle de mains inconnues et sans amour s’occupant du corps de son ami défunt. Alors il rédigea un courrier à Zulma. Il ne supportait pas l’idée que l’on vienne encore dans la mort faire la moindre offense à Azharr. Il en avait assez subi durant son règne et bien avant par des personnes qui se cachaient derrière des mots comme la droiture ou l’honneur alors qu’ils n’en connaissaient pas le sens. Le pli partit. Rapidement. Arthur rangea l’annonce dans un tiroir et le temps de recevoir cette réponse, il fit de même pour ses larmes et son cœur. Il travailla. Et ce ne fût même que quelques jours plus tard, à la faveur de quelques heures seul à seul avec sa femme qu’il l’avertit de ce qu’il avait proposé à la garde du Prince qui devint Roy. La bretonne n’en fût pas étonnée et elle insista pour l’accompagner, souhaitant elle aussi rendre ses derniers hommages à l’ami. Et c’est ce même soir, qu’il reçut la réponse espérée. Ils iraient. Il répondit donc à Zulma tâchant de lui offrir quelques mots de réconfort.



Citation:

    Chère Zulma,

      Ne vous accablez pas de ne point m’avoir prévenu, je sais que vous deviez être abattue par le chagrin de sa perte et par les nombreuses choses que vous deviez faire alors. Je sais Zulma, je sais que l’air autour de moi ne sera plus jamais le même, que la nourriture me parait vaine et sans saveur, je ne peux qu’imaginer la profondeur de votre peine vous qui avez été avec lui depuis si longtemps. Vous qui le chérissiez tant. Je crois qu’il nous faut tenir encore, afin d’accompagner son corps jusqu’à sa dernière demeure selon ses volontés et permettre à son âme si volubile, si vivante et si fantasque de marcher vers le repos de ses prédécesseurs.

      Je crains que pour se faire, il nous faudra nous tenir les uns les autres afin de rester debout, de supporter cette douleur et ce vide qui se sont abattus sur nous depuis qu’il nous a été arraché. Un pas après l’autre. Un jour après l’autre. Nous tâcherons de continuer d’avancer même si notre démarche ne sera plus aussi solide et droite, nous trouverons dans la force des bras de nos compagnons d’infortune, le soutien dont nous avons besoin.

      J’arrive Zulma. Urya vient également. Nous arrivons. Faites moi savoir où nous pouvons vous trouver exactement et nous vous rejoindrons, nous prenons la route dès à présent. Je vous remercie de me permettre d’exaucer ce besoin que de prendre soin de lui jusqu’au bout, que de répondre de ma main et de mon cœur qui l’ont tant aimé aux rites funéraires d’usage et à ses dernières demandes.

      Et nous voulons pouvoir être près de vous, vous aider et vous soutenir dans votre chagrin immense et si vous en sentez le besoin dans l’exercice de la régence qui vous incombe désormais et dont je suppose vous vous seriez bien passée. Mais il l’aurait voulu Zulma, il avait depuis longtemps placé sa confiance dans votre bras et sur vos épaules qu’ils savaient solides.


    Arthur.



Arthur prévint sa femme de préparer ses affaires puis il s’empara de la trousse de sa mère ainsi que de quelques livres, il fourra quelques vêtements dans une sacoche et les chevaux furent pris. Durant la longue route qui les conduisit en Flandres, il reçut les indications pour les trouver. Des repos sont pris sur la route, sommaires. Pourtant il ne peut faire autrement que d’osciller entre son besoin viscéral de retrouver son ami décédé et ceux de sa femme enceinte. Cela lui semble incongru. Déplacé. Immoral. Intolérable. Que d’être touché par la mort, par cette dégradation, cette nécrose de la vie alors même que l’on s’apprête à la donner. Il a l’impression d’être à lui seul, deux choses antithétiques et en lui s’affronte celui qui va donner la vie et celui qui vient d’être touché par ce recroquevillement, ce désagrégement de la vie même. Comment ? Ses mains. Ses mains. Et lui qui veulent tout à la fois procéder à l’ouverture du corps de son ami décédé et accoucher sa femme. Car il l’a décidé depuis le début de sa grossesse, c’est lui qui accueillera de ces mêmes mains la vie qu’ils ont crée. C’est ainsi, il ne le comprend pas mais les deux se sont imposés à lui.


Les Flandres - Quelques jours plus tard.



Le voyage leur fit du bien, bien qu'Arthur détourna systématiquement le sujet quand il fallait parler d'Azharr et de sa mort. Il s'y refusait. Comme si son esprit refusait encore d'y croire. Ils parlèrent de la vie à venir, de leur future vie de famille, du printemps qui commençait à poindre, ils se retrouvèrent seuls comme ils aimaient à le faire, recréant autour d'eux une bulle dans laquelle la vie autour n'avait pas le même rythme, pas la même importance. Mais les deux entités combattirent en lui durant le voyage et au seuil de l’Hostel Flamand, le combat se tenait toujours. Il aida sa femme à descendre de cheval, prit leurs affaires qu’il jeta par dessus son épaule et passa enfin la porte.



« Arthur-Laurier Romanova et Urya Coatmeur de Guérande Romanova. Zulma... » Prenant conscience que l’homme ne doit sans doute pas connaitre le prénom de la Dauphine, il se corrige. « Son Altesse Royale, la Dauphine de France nous attend.»



* Anonyme
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Vladimir_kriev
3 février à l’aube, Tournai.

Elle a bougé. Sa main n’est plus sur ta hanche, son corps chaud n’est plus blotti contre le tien. Sans même ouvrir les yeux tu sais qu’il est tôt, trop. Les douleurs de ton corps massacré la veille par la Dauphine te le rappellent cruellement ; vous avez dormi quelques heures, à peine.
Il est trop tôt. A son absence, tu refuses d’ouvrir les yeux – laisse-moi dormir encore un peu. Un bruit de pas sur le parquet, le grincement léger des gonds de la porte. Le silence. Le sommeil, encore quelques précieuses minutes avant de quitter la couche dans un juron.

T’as eu la trouille hier. La vraie, causée par une – ô combien – illustre inconnue qui, d’une voix blanche, a annoncé la mort du Roi.
Pas possible. Foutaises. Et puis d’un coup la trouille : et Léonie ? Comment va-elle ?
C’est que tu connais trop bien le sens du devoir de ta comparse ; pour sûr, si on a attenté à la vie du Roi, cela ne peut être qu’en passant sur le corps de la Capitaine de la Garde.

Ce Roi, tu ne le connais pas ; à peine l’as-tu aperçu une fois ou deux en taverne, gouaille royale au coin du bec. Tu n’as même pas vote pour lui, faisant sans grande conviction campagne pour sa rivale par pure obligation familiale. Paraît que t’es Seigneur, époux d’une femme dont la politique est la passion & dont le nom est une obligation. N’empêche, t’as jamais pu te défaire de l’idée que ce n’est pas pour toi. Pas ton monde, pas tes intérèts. T’es condamné aux marges, à regarder tout cela de loin avec un air vaguement désabusé & force haussements d’épaules.

Un bruit de pas dans le couloir. Elle est partie depuis un moment déjà, assez pour te laisser replonger quelques minutes de plus dans les bras de Morphée avant d’émerger tout à fait. Assis sur le lit, t’es occupé à lacer tes bottes quand la porte s’ouvre.

- Décidément, en plus d’défendre ma gorge, t’es ma toubib personnelle. Va pour…

Problème. Cette lettre pue les emmerdes. Tu le vois à son teint soudain livide, à sa phrase qui meurt avant son terme.

- Léonie.

Tu l’appelles en vain, automate à la démarche mécanique, au regard que tu devines baigné par les larmes.
Tu ne sais pas, toi, que le Roi a succombé à la malediction, cruellement annoncée un jour trop tôt. Tu n’as aucune idée du lien qui peut unir cet illustre inconnu & ta compère, à peine un vague soupçon.

- Léonie !

Le camp. Tu as suivi, sans chercher à la retenir. Peut-être est-ce Zulma qui a trouvé la mort, ou Miramaz, ou… Ou tu n’en sais rien. Cela ne peut pas être le Roi ; le sort n’est pas si cruel, pas une journée après qu’on ait annoncé sa mort.

Les flammes, partout. L’âcre fumée qui brûle les yeux, la cendre qui vole, triste neige. Loin, très loin, par-dessus le ronflement des tentes en feu, tu devines les cris d’alerte des paysans. Qu’importe.

-Léo…

Effondrée, prostrée. C’est à toi de la porter, Kriev, de la soulever dans tes bras avec l’énergie de l’adrénaline. Viens. Il n’y a plus rien à faire ici.
La porter. S’éloigner au trot, s’écarter au dernier moment de la gerbe d’étincelles causée par l’effondrement d’une tente. Vous êtes noirs de suie et gris de cendres ; sur ses joues, les larmes ont creusé deux sillons dans la crasse. Un garde aux fleurs de Lys ; derrière vous, dans les ruines du camp, les hommes d’armes combattent déjà – trop tard – l’incendie.

- Zulma ! Ou est Zulma ?!

Tu hurles par-dessus le chaos de l’incendie et les cris des hommes ; amener Léonie à Zulma, vite. Elle saura bien ce qu’il se passe, elle.
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Xalta
    Quelques mois de cela.
    Une tente, certainement. Ils sont tous les deux.
    question pourquoi moi pour GMF?
    Parce que vous êtes multi-tache, j'ai tout de suite souhaité vous trouver une place, mais je ne savais pas laquelle vous confier
    L'occasion faisant le larron..

    et je suis contente d'avoir accepté
    même si j'avais un peu peur de l'accueil

    Pour quelle raison ? Le statut d'ancienne adversaire ?
    oui, et je sais ce que les gens pensent des royalistes comme moi
    Mais moi je m'entoure de gens raisonnablement intelligents ! Capables de différencier les boons des mauvaaaais royalos
    j'ai vu, ils le sont tous intelligents,et ils ont tous été sympas avec moi
    En même temps, ça me semble bien normal, je vous catégorise plutôt comme étant waouh, si je puis m'exprimer en ces termes.

    Puis, un brin par jeu,, par provocation, une histoire d'observer la moustache après avoir confié que la pilsoté faciale masculine était une faiblesse ou plutôt que cela exerçait un fort attrait sur sa petite personne. De manière très improbable, ils s'étaient rapprochés. taquins l'un et l'autre, parfois pudiques, parfois très tendres, et pour ceux qui savent de nombreux fous rires...

    Ils étaient assez complémentaires, elle lui râlait dessus, lui donner des ordres du jour, il lui faisait ses yeux tout tristes auxquels elle ne savait pas résister.
    Une relation professionnelle et une relation personnelle basée sur la complicité, l'absence de prises de tête aucune, jamais de crises, des heures de discussions, elle avait appris à découvrir l'homme derrière l'apparence affichée.

    Parfois quelques petits mots entre eux circulaient. "Pourquoi a-t-il fallu que nous nous rencontrions réellement une fois que l’insouciance n’était plus possible ?" Oui pourquoi avait il fallu qu'ils se découvrent si tard ? Parfois, ils imaginaient s'enlever l'un l'autre pour disparaître, ne plus être contraints par leurs obligations propres à leur fonction. Et en même temps chacun gardait son indépendance. Et surtout ils étaient restés à leur fonction jusqu'au bout. Un bout qu'elle n'imaginait pas arriver si vite.

    Elle avait passé une bonne nuit, et une agréable surprise au réveil un petit mot de Son Roi, qu'il avait signé " Votre Azharr". Sa bouche s'était ourlée en un grand sourire à lecture de ses quelques mots. Il savait etre concis et direct. Elle lui avait répondu à son tour, pour le remercier à son tour. Se laisser aller à la tendresse, parfois, cela avait du bon. Elle n'était pas la plus douée pour cela. Une matinée qui avait été assombrie par des personnes qui avaient popagé de funestes rumeurs, mais elle avait pu le retrouver en taverne et pour une fois, bien qu'en public, il l'avait serrée fort contre lui. Geste assez rare de sa part et qui n'avait que plus d'importance. Puis chacun était retourné à ses occupations, elle savait qu'il irait se promener avec Zulma. Elle lisait son courrier quand...

    Ma dame, j'ai un mot de la Dauphine.

    Elle scrute le messager, prend le pli. Elle est tentée un instant de le mettre sur la pile avec les autres courriers. Puis mue par je ne sais quelle intuition, elle l'ouvre. Le temps se fige. La tête lui tourne et son coeur qui éclate dans sa poitrine compressée par le souffle qui lui manque. Tout tourne.
    Xalta, il est mort.
    Sous la violence de l'émotion qui la submerge, la terrasse en cet instant, ses mains , ses horribles mains brulées, et toujours gantées se ferment en un poing, serré. Puis un cri s'élève dans la solitude de sa chambre d'auberge, un cri qui n'a rien d'humain. Un cri qui exprime sa douleur. Puis elle se laisse glisser au sol, elle se recroqueville sur elle-même. Tout son petit corps est agité par les sanglots violents mais désormais muets.

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Le_iench
La vie est une chienne qu’elle dit parfois la Grande. J’crois qu’elle a raison, c’est chouette la vie ! Chuis là tout content à m’promener avec le Bipède Bavard qui m’envoie des bâtons, avec la Grande qui rigole. On est heureux tous les trois, moi j’suis là, aux aguets, j’trottine tranquille, y’a pas de Ouane dans l’coin, j’surveille. Chuis un bon chien de garde. Et y’a pas d’chats non plus. Ces crétins y z’aiment pas l’froid. Y préfère roupiller d’vant les ch’minées. Sont fourbes et feignasses. Pas les Ouane, eux chais pas, mais ces débiles d’chats.
On est là, on rigole, le Bipède Bavard dit encore qu’il veut me mettre dans un chenil pis y’m’tapote la tête en récupérant l’bâton. Y râle en s’essuyant la main dans un mouchoir « récupérez votre gargouille » qu’il dit comme ça à la Grande. Moi quand chuis content, j’bave, c’pas d’ma faute, chuis un chien chuis fait comme ça.
J’les laisse un peu, bipède c’nul, ç’marche pas vite avec leurs grandes jambes là, j’pars devant avec mon bâton dans la gueule. Parce que, tu m’connais, j’commence à avoir la dalle, et comme y z’ont dit qu’on rentrait, j’prends d’l’avance. Plus vite on rentre, plus vite on graille.

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La vie est une chienne qu’elle dit la Grande. Tu vois comme on était heureux ? Ben là c’plus trop marrant.

Y z’ont voulu m’sortir de la chambre du Bipède Bavard qui parlera plus jamais. La Grande a gueulé. Alors chuis resté. Le Bipède Bavard, il est parti pour la grande sieste. Y reviendra pas, on sent ces choses là nous les chiens. Les gens y croient qu’on voit rien, qu’on ressent rien. Y croient que l’amour d’un chien pour son maitre ça compte pour rien, alors que y’a pas plus fidèle que moi.
C’est le roi qui disaient les autres, moi j’étais juste heureux qu’y’m regarde ou qu’y’m jette un bâton.
C’était ton roi, ben moi c’était mon maître.
Alors j’fais la seule chose qu’j’peux faire, j’lui ai déposé mon bâton sur lui, pis j’m’suis allongé à ses pieds. Tant qu’suis là, j’veille, et j’crois qu’il le sait. Les chiens ça a pas d’âme, mais la sienne à lui chuis presque sûr qu’elle m’a tapoté la tête quand j’dormais.
En vrai j’crois qu’y voulait pas vraiment mettre dans un chenil.

C’était ton roi. Ben moi j’étais son chien.
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Urya
Partagez la charge et elle sera plus légère.*


Périgueux - Hôtel du Pâtissier - Le 3 février, tard dans la matinée.




Pour une fois depuis plusieurs nuits, elle a bien dormi. La veille, elle s'est échappée toute la journée, seule, revêtant sa saie blanche, laissant ses pieds nus malgré la neige, malgré le froid, malgré sa condition de future mère. Son bâton gravé en main, héritage familial, elle est partie en forêt, rejoindre la Mère, pour fêter Emwalc'h, se purifier de la noirceur qu'elle a fait remonter pendant la Saison Sombre, pour se laver aussi de la poisse humaine, nauséabonde, cruelle, crasse. Savourer le silence pour retrouver la quiétude intérieure. S'asperger d'eau vive et claire pour nettoyer son corps et son esprit. Se fondre dans la Nature sauvage sans plus d'artifice, pour se ressourcer de l'intérieur. Se confronter à la rigueur hivernale, à la morsure du froid sur ses pieds dénudés, à travers sa saie, jusque dans son ventre... Connaître sa vraie place dans ce monde et l'apprentissage commence tôt. De retour le soir à l'Hôtel où ils logent, elle est restée silencieuse. Louis a discrètement veillé sur elle pendant que son Karantez l'a remplacée à la Prévôté. Elle a mangé léger après une rapide toilette, s'est réfugiée dans le lit conjugal, sombrant dans le néant abyssal d'un sommeil sans rêve.

C'est un page en premier, qui est venue la trouver en cette fin de matinée du trois février, pour qu'elle signe les salaires des maréchaux et organise les groupes selon l'emploi du temps établi. Paperasse vite rédigée sans un regard pour lui. Elle redouble d'efforts pour rester sage alors qu'elle aimerait claquer des dents devant sa face pour qu'il disparaisse au plus vite. Son esprit est encore là-bas, son âme refuse de revenir à la civilisation. Elle a trop chaud, elle manque d'air, elle veut y retourner, les pieds nus dans la neige, à l'état sauvage, loin de ce que l'on appelle communément la civilisation et de ses activités, si futiles à ses yeux. A nouveau seule, elle se lève d'un bond malgré son ventre rond, va ouvrir les fenêtres, ferme les yeux, ouvre grand la bouche, inspirant profondément comme si elle manquait d'air, voulant retrouver les sensations de la veille, y plonger à nouveau. Pendant un quart de seconde, elle y croit. C'est sans compter les crieurs qui, comme trop souvent, déversent le fiel de lâches qui n'ont rien d'autre à foutre que de les payer grassement. C'est ainsi qu'elle apprend la mort d'Azharr. Une triple claque parce que tout fonctionne par trois dans son monde à elle : d'abord à ses oreilles, se répercutant dans sa tête pour finir sur son cœur qui en a manqué un battement. Le retour au quotidien est fulgurant et douloureux. Souffle coupé, elle aimerait gueuler pour les faire taire mais à quoi bon... Ils ne font que leur travail. L'expiration la résigne et elle referme les battants de la fenêtre avec une violence telle que Louis fait rapidement son apparition dans la chambre. La Bretonne prend encore sur elle, regard aussi fuyant que sa personne envers quiconque ces derniers jours. Le majordome l'a bien évidemment remarqué, lui demandant doucement si elle désire quelque chose. Elle reste figée plusieurs secondes, bataillant intérieurement entre la fuite mentale et la dure réalité. Les yeux se ferment, les poings aussi, luttant encore avant de lâcher prise, corps et âme, résignée. Les azurs viennent se planter dans le regard de l'intendant de la famille, encore hagards, pas encore totalement présente lâchant le seul mot qui lui est essentiel, le premier qu'elle arrive enfin à prononcer depuis plus de vingt-quatre heures .


Arzhur ?

Il est parti répondre à ses obligations, à leurs obligations, évidemment. Il sait tout avant elle, d'autant plus que depuis quelques jours elle s'isole, ne s'intéressant plus au monde qui l'entoure. Ils doivent partir le soir-même pour Angoulême. Elle profite de la journée pour préparer le voyage en silence avec Louis. Du blanc, elle est passée au noir pour marquer le deuil, s'affairant dans son atelier pour confectionner une coiffe. Retrouver l'abbaye, leur nid, permettra à la Dimzell de reprendre pied, de s'activer elle aussi dans du constructif, de préparer l'arrivée prochaine de leur progéniture, de prendre de nouveaux repères, de se changer les idées et elle y parviendra. Petit à petit, elle se montre à nouveau en public, le retrouve en taverne et pour souper, préparant ensemble leurs repas. Un soir, elle ose aborder le sujet, indirectement, savoir comment il va mais il n'est pas prêt à se confier. Alors, elle veille, elle attend patiemment qu'il s'ouvre, l'observe, surveille ses gestes, ses silences, à l'affût. Il souffre, énormément, c'est une évidence. Aux yeux de la blondinette, Arthur et Azharr sont comme des frères. La disparition de Montestier est tangible lorsqu'elle se trouve près de son Karantez. Elle ressent sa peine abyssale, se fait donc plus présente pour le soutenir sans pour autant l'envahir, sans plus lui poser de question. Quelques jours passent, elle reprend quelques habitudes à la Prévôté, retrouve le sourire, les discussions légères et quand enfin il aborde le sujet, Urya l'écoute, prend connaissance des dernières volontés d'Azharr. En tant que médecin, elle propose immédiatement son aide. Arthur veut la protéger d'un nouveau stress, la Dimzell insiste : pas question de laisser Zulma seule en ces circonstances, c'est inimaginable. Le reste n'est que futilités. Elle apportera l'aide qu'on veut bien lui permettre et c'est tout. Ni plus ni moins. C'est son cadeau, son hommage, l'ultime qu'elle peut offrir à Azharr qui aimait tant arranger tout le monde et elle compte bien agir de la même manière. Arthur s'est chargé d'écrire à Zulma et la réponse est parvenue rapidement. Ils iront ensemble. Dès qu'elle en prend connaissance, la Guérande se prépare rapidement, ajustant les effets de sa trousse médicale, reprenant les habitudes de l'Officier Royal qu'elle a été, la fusicienne qu'elle est toujours, sans plus se poser de question. Ses vêtements de voyage sont vite adaptés à sa nouvelle physionomie. A chaque arrêt, elle s’enquiert de l'humeur de son époux, l'entoure de douceur, d'amour, de cette bulle hors du temps où ils aiment se réfugier. Elle se fait louve, savourant ces moments à deux bien trop rares à ses yeux depuis qu'ils se sont lancés dans la politique du Périgord Angoumois. Alors elle savoure, redouble d'attention envers lui, se tait quand la discussion bifurque sur le souverain défunt, attend de voir s'il souhaite en parler mais à chaque fois, il prend un chemin de traverse. Qu'importe, elle respecte son deuil, ne cherche pas plus loin qu'à prendre soin de son époux autant qu'elle le peut. Elle lui parle de ses projets à venir, des aménagements qu'elle souhaite, le préparant à cette nouvelle vie qui s'impose déjà à elle. Elle l'interroge aussi, sur des questions pratiques, poussant son esprit à s'évader un peu, à prendre la tangente, bien plus loin que la bifurcation qu'il s'impose. L'ancrer dans le futur pour lui éviter de trop ressasser, l'embarquer sur le navire de leur avenir pour apaiser ses tourments. Bien sûr qu'il est tiraillé, elle le voit, elle le sent encore mais elle ne peut rien faire d'autre tant qu'il ne voudra pas s'épancher un peu.





Arrivés dans les Flandres



Le froid dans cette partie de la France est encore plus saisissant que ce qu'elle a connu en Champagne. Pourquoi Montestier est venu se perdre ici, elle n'en sait fichtre rien. Trop occupée par la sécurité du Périgord-Angoumois, de changer son fonctionnement chaotique, de libérer la Prévôté de l'emprise de quelques perturbateurs, elle se rend compte qu'elle est passée bien loin de ce qui se passe à l'extérieur, n'ayant que quelques informations communiquées par Arthur. Alors que son Karantez l'aide à descendre de cheval, elle plonge son regard dans le sien, cherchant un indice dans le regard saphir, lui montrant par le même qu'elle est là encore, toujours, avec lui. Une expiration s'en suit diffusant entre eux un petit nuage éphémère s'évaporant presque immédiatement. Il se presse à rejoindre l'entrée, elle le suit et une fois à l'intérieur se tient à ses côtés. Rien besoin de porter, toujours prévenant, il a pris sa trousse médicale alors, les mains libres, elle vient entourer sa taille de son bras, le passant sur ses reins, marquant encore son soutien alors qu'elle incline le museau vers l'homme à qui Arthur les présente. Les azurs détaillent l'environnement, s'imprègnent de l'ambiance et son corps suit. L'atmosphère est étrange, elle s'y concentre en attendant réponse, de voir un visage connu, un indice alors que son cœur palpite plus fort, nerveux, éveillant l'enfant qu'elle porte bien au chaud en elle.



* Proverbe celtique
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Zulma
[Bien plus tard…]




Zulma resserre un peu sa cape autour de l’enfant. Il ne faudrait pas que la petite attrape le mal. Elle est encore si petite, une âme toute neuve, point encore gâtée par la cruauté et la bêtise des hommes. Quelques instants plus tôt, Almeria était encore dans les bras de sa mère, mais Zulma avait demandé à la prendre. Elles avançaient seules, comme la reine l’avait demandée à Léonie. Juste quelques minutes avec l’enfant pour une chose importante.
Zulma s’arrêta devant la pierre. Une pierre simple, sans signe extérieure de richesse ni de noblesse.
    Montestier, je vous présente votre fille. Almeria.
Elle ne savait ce que cette enfant avait de lui, outre son sang. Mais elle était le lien entre son passé et l’avenir. Entre la mort et la vie.

Elle resta là, l’enfant serrée contre elle, sous le vent d’hiver, devant cette tombe.

Un jour, Almeria, tu seras assez grande pour que je te parle de ton père. Du grand homme qu’il était.
Je te dirai son humour, sa mauvaise foi, son art de la stratégie militaire. Je te raconterai la quête du Grand Khan, et cent histoires de batailles dans lesquelles il s’illustra.
Je te parlerai de son art de la rhétorique, de son charisme et de son intelligence.
Peut-être que je t’avouerai qu’il était plus difficile à appréhender qu’on ne le voyait. Qu’il avait peur de la solitude et qu’il lui semblait souvent ne point comprendre ses semblables.
Almeria, tu es son sang, et une petite partie de lui, de son âme, de son histoire. Je veillerai sur ta mère et toi, comme j’ai veillé sur lui. Tout ce qu’il m’a appris, je te l’apprendrai. Tout ce qu’il m’a donné, je te le donnerai.

Un jour, Almeria, je t’emmènerai voir l’arbre à Jasmin, celui qui regarde le Nil. Tu courras pieds nus dans les ruelles poussiéreuses des villes millénaires des portes du désert, tu mangeras des gâteaux dégoulinants de miel, et tu t’endormiras à l’ombre des hauts murs blancs tendus de toile.

Almeria, tu seras heureuse et tu seras libre. Car c’est ce qu’il aurait voulu pour toi.

Zulma baisse son regard borgne vers le bébé qui s’est endormi. Puis elle regarde de nouveau la tombe.
    Je crois qu’elle va bien… Léonie. Sa mère.
Elle inclina légèrement le buste, en veillant à ne point réveiller la petite, avant de retourner vers son escorte.
Elle reviendrait. Elle avait encore bien des choses à lui dire.


      Je chante aujourd'hui
      À la gloire des femmes dignes
      À la gloire des femmes sorores
      Unies jusque devant la mort

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Zulma
[Février 1474]




Île de Marie (Béhuard), Anjou


    Il va neiger.
Zulma sourit tout en énonçant sa prévision météo. L’air angevin était plus doux que plus au nord, mais il était piquant malgré tout. Et le ciel gris semblait bas. Comme chez moi, pensa la Reyne qui se dit que voilà bien longtemps qu’elle n’était point retournée dans les Flandres. Mais pour l’heure, c’est vers le Sud que le petit convoi se dirigeait.
Toute Reyne de France qu’elle était, Zulma avait demandé une escorte légère et depuis près de deux semaines, elle retrouvait plaisir à chevaucher avec quelques proches à travers la campagne. Chaque soir, avant que la nuit ne tombe, ils s’arrêtaient dans un lieu différent, monastère, château d’un seigneur local, auberge.
Ce jour, la Reyne avait insisté : il passerait la nuit dans un petit village de pécheurs, sur une petite île de la Loire, au sud d’Angers.
Sur cette île, un roi des temps passé avait fait construire une chapelle, puis un logis royal.

    Vous savez Léonie qu’un roi a failli se noyer à plusieurs kilomètres d’ici, il a imploré Notre Dame de lui laisser la vie sauve. Précisément la Notre Dame que l’on voit là…
Elle indiquait l’église en face d’eux, construite sur la roche, la beauté de la nature et celle de la construction des hommes se mêlant en une chimère de pierre à l’aspect sévère.
    … il a réussi à regagner la rive. Et en remerciement il a fait agrandir l’église et y a adjoint un logis. C’est là que nous allons passer la nuit avec Almeria et Luce. Et vous aussi Agnès.
Zulma jeta un oeil à la nourrice de l’enfant, qui semblait toujours la juger défavorablement. En cet instant, elle n’y manquait pas et contemplait la sombre bâtisse accolée à la chapelle d’un oeil désapprobateur, peu convaincue que ce soit un lieu adapté à un nourrisson.
    Hmmf… vous verrez, c’est simple mais confortable. Et notre arrivée à été annoncée, nous allons pouvoir aller nous réchauffer devant un bon feu.
Les chevaux sont confiés aux palefreniers, les gardes se répartissent les rondes, et chacun des membres de l’escorte rejoint son lieu de villégiature pour la nuit.


Soirée au logis royal

C’est une Reyne rassasiée, gavée de porée au lard, de terrine de sanglier et de fromage qui étend ses jambes vers le feu et qui entonne d’une voix forte un chant dans lequel il est question d’un moine qui aime un peu trop son âne.
Mais ! Agnès vient de lui écraser le pied, non ?

    Hmmf ? De ? Mais enfin, c’est un bébé, elle s’en fiche des moines qui... hmmf… Ah ! Regardez ! Elle s’endort, ça prouve bien que ça lui plait.
Zulma se lance dans le deuxième couplet, le moine y rencontre un cheval, qui lui tire une curieuse analogie sur la taille du mandrin de…
    Aïe ! C’est bon j’arrête, j’arrête…Mais n’allez pas me transformer la petite en nobliotte coincée et chichiteuse. Elle est taillée pour l’aventure, ça se voit.
    Allez donc la coucher que je vous plume aux cartes, Agnès. Léonie aussi, vous n’y échapperez pas. Luce ?
Elles jouèrent plusieurs parties, pendant lesquelles la nourrice se montra particulièrement habile, raflant la mise avec une satisfaction évidente au grand damn de Zulma qui détestait perdre au jeu et ronchonnait avec une mauvaise foi que n’aurait pas renié Azharr.
    Vous avez bien de la chance qu’il soit tard, sinon vous ne coupiez pas à la revanche.


Milieu de la nuit, logis royal


Un couinement. Zulma marche dans un grand champ de blé sous un soleil pâle. Un petit cri. Elle avance encore, elle suit une silhouette, loin là bas. Un cri plus fort. Zulma tourne la tête. Elle doit suivre l’ombre là bas, au milieu du blé mûr. Elle ne doit pas être distraite. Le cri se transforme en pleurs. Le champ s’assombrit, le soleil laisse place à l’obscurité. Zulma ouvre les yeux. Il lui faut un instant pour se souvenir où elle est. Il fait noir, seules des braises rougeoient encore dans l’âtre. C’est suffisant pour qu’elle puisse s’y diriger et allumer une bougie.
À l’autre bout de la pièce, Luce dort d’un sommeil profond, le Chien contre elle, qui ronfle comme un sonneur.
Léonie s’agite dans la couche, Almeria s’est tue.
    Dormez, ce n’est rien, Agnès doit la nourrir.
Et en effet, dans la petite chambre attenante, la nourrice fait son office, calmant l’enfant qui tète vigoureusement. Zulma se pose à leurs côtés, dans un fauteuil, contemplant le paisible tableau en silence.
Mais la paix ne dure pas, Almeria, nourrie, changée,câlinée refuse de s’apaiser, son petit corps gigote, se crispe, l’enfant pleurniche, luttant contre le sommeil. La malheureuse nourrice marche dans la pièce pour tenter de la bercer mais rien n’y fait.
    Passez la moi, je vais tenter de la calmer. Promis, je ne la ferai pas tomber. Donnez-moi juste une seconde.
C’est qu’il ne fait guère chaud, Zulma enfile ses bottes, son gilet de laine et se saisit d’une capeline épaisse qu’elle jette sur elle puis elle revient vers la nourrice en tendant les bras afin de saisir l’enfant qu’elle enveloppe dans un pli de la cape afin de la tenir au chaud.
    Recouchez-vous, je vous la ramène tout de suite. Nous allons aller regarder les étoiles un instant.
Et avant que la nourrice puisse protester, Zulma rabat le capuchon sur sa tête et disparait avec l’enfant, soufflant la bougie et laissant la pièce dans l’obscurité.


Sous les étoiles


Il fut facile de sortir par la porte du bas. Une silhouette encapuchonnée, portant la capeline de Léonie, le bébé de Léonie qui manifeste sa rebellion au chaud sous la cape. Qu’aurait-on pu voir d’autres qu’une jeune mère épuisée tentant de calmer son enfant en pleurs en l’éloignant du reste de la maisonnée.
Zulma s’éloigna dans le dédale des rues du village. La lune était pleine et éclairait suffisamment pour qu’elle voit où elle posait les pieds.
    È per questo che non riesci a dormire. C'è la luna piena. Ma guarda, Almeria: sta nevicando!*
Zulma marchait tranquillement dans les rues du village endormi, elle berçait l’enfant qui se calmait petit à petit. La Reyne aimait la neige, cela atténuait les sons et donnait une allure irréelle aux maisons, aux pierres, aux chemins. Si cela continuait à tomber ainsi, demain peut-être resteraient-ils une journée de plus.
Un bruit lui fit tourner la tête.
    Hmmf ?

*C’est pour ça que tu n’arrives à dormir. C’est la pleine lune. Mais regarde, Almeria : il neige !

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Eddwyn


      L’Anjou, comme il est heureux d’avoir retrouvé l’Anjou. Ses habitants, les paysages, mais surtout la Loire. C’est que le poète est un ligerophile. Son rêve ? Avoir un foncet et remonter la Loire de la source jusqu’à Saint-Nazaire. Depuis qu’il a quitté la Bannière Brune, le poète n’a plus qu’une chose en tête : reprendre une maison dans le quartier naturiste de Saumur et s’investir de nouveau dans les institutions angevines.

      Aussi, lorsque le cortège royal resserré passe près de lui en direction du sud, c’est avec un grand plaisir qu’il saute sur l’occasion pour passer un peu de temps avec la Reine et Anne, qui doit également retourner sur Saumur.

      Jusqu’ici, depuis le retour de l’Anaon, Eddwyn a déploré son propre départ d’Anjou. Jamais officiellement, jamais publiquement, mais secrètement. Anne est la vassale de Calyce, et lui l’est également. Ils sont tous deux voisins sur le duché de Brissac, et pourtant, il ne peut profiter de cette présence sur les terres de sa mère, parce qu’il a rompu avec l’Anjou.

      Alors, à présent qu’il est revenu, il n’a qu’une hâte : retrouver ses terres, retrouver son cheval, laissé en pension sur les terres de sa voisine. Si Phinomène le permet, il pourra même y emmener sa fille et lui montrer son élevage de canards postaux.

      Ce soir-là, il préfère l’auberge à l’église. Rien de bien surprenant : bien qu’angevines, les églises lui laissent toujours un goût amer en bouche. L’aubergiste n’a plus qu’une seule chambre ; tant pis, ils vont devoir la partager avec Anne. Fort heureusement, la chambre possède deux lits simples, c'est qu'il est pudique le poète et dormir avec une "amie de môman" il l'a déjà fait et il en a gagné une enfant et un divorce : plus jamais. D'autant qu'il lui semble couver une maladie et qu'il ne voudrait pas contaminer Anne.

      En effet, cela fait bien deux jours qu’il se sent affaibli et que son ventre le fait souffrir. Si les symptômes ne sont pas sans lui rappeler ceux de l’épidémie traitée en Normandie, il se félicite de ne plus être auprès d’Ahenor, qui n’aurait pas manqué de lui rappeler qu’elle lui avait bien dit de prendre une essence curative pour se protéger.

      Mais comme toujours, il n’en fait qu’à sa tête et préfère tout donner aux malades sans rien garder pour lui. Au fond, quel autre médecin n’aurait pas fait de même ?


    Milieu de la nuit, à l'auberge


      Quelque chose d’anormal se passe en lui. Son ventre produit des borborygmes, une douleur intense le prend au nombril et son esprit se brouille. Comme fiévreux, le poète se lève, espérant ne pas réveiller Anne, et surtout pas avec un bruit disgracieux qu’il n’aurait su retenir. Il s’habille en vitesse et préfère enfiler ses bottes dans le couloir. L’escalier des chambres donne directement sur l’extérieur et, dans la pénombre, il ne voit pas la neige.

      Alors il glisse, se rattrape au mur et évite de dévaler l’escalier.


      Fais attention.


      Hein ? Qui est là ?

      La lune, qui éclairait si bien le petit village angevin, s’est cachée derrière d’épais nuages qui crachent des flocons comme un fiel laiteux, produit pour réduire le monde au silence. Et cela fonctionne. Tout est silencieux.

      Les maisons ne sont plus que des ombres gigantesques qui se dressent comme des monstres, prêts à lui bondir dessus et à l’avaler en une seule bouchée. L’oreille tendue, il cherche la Loire ; elle saura l’apaiser.

      Au détour d’une rue, une fenêtre à l’étage est éclairée par la flamme vacillante d’une bougie. Dans la nuit, on ne voit plus qu’elle, et elle semble flotter dans les airs. Une fenêtre volante, échappée de sa maison pour vivre d’indépendance. Il l’imagine, elle et ses nouvelles aventures, avant qu’elle ne disparaisse d’un seul coup : la bougie a été soufflée.

      Alors il reste là, entouré des maisons-monstres, à chercher le chant de la Loire. Mais le crissement d’un pas dans la neige attire son regard. Une forme indistincte se tient au bout de la rue. Si les monstres précédents ont été réduits au silence par le manteau de neige, celui-ci non. De petits cris désagréables suivent sa marche et, comme s’il était un rat et que les pleurs de l’enfant étaient le chant d’une flûte, il les suit, happé par ses mouvements, oubliant la douleur de son ventre et la chaleur anormale de son front.


      Hmmf ?
      Léonie ?

    _________________
    Anaon

         

         La lueur de la pleine lune filtrant à travers les nuages forme une drôle d’opalescence. Une grisaille profonde, mais point un noir total. Des ombres luisantes, tramées par la chute indolente des flocons ventrus. Quelques traces de lumière fauves accrochent les arêtes de ce paysage endormi. Une fenêtre “volante” que l'on a oublié d’occulter ; des volets mal jointoyés qui laissent filer leurs lueurs, traçant des interstices mordorés dans cet argent trop noir.

         La nuit se fait blanche pour bien des âmes. Séléné, dans ses célestes coulisses, semble mettre en place un bien drôle de théâtre, tirant de ses ficelles d’insomnies ses marionnettes hors de leur lit. Voir la Roide errer dans la nuit n’était pas chose rare, l’esprit toujours rempli de mille et une pensées jouait les repoussoirs et Répit prenait la fuite. Des calculs, des inquiétudes, de vastes prévisions ; du noir que l’on broie et des douleurs amères, des courbatures du coeur qui ne se soignent jamais. L’Anaon, depuis le temps, avait su faire avec ses nuits hachées, et si cela faisait longtemps qu’elle n’en portait plus sous les yeux les plus éloquents ravages, elle n’avait jamais réussi à garder Morphée fidèle dans son lit.

         Aujourd’hui, elle a décidé de quitter la chaleur de leur nid bien avant tout autre, pour chercher dans la froidure le silence qui manque entre ses tempes. Trouver l’agréable gelure des sens. La pipe, noyée par les flocons tombés dans son fourneau, s'est alourdie au coin de ses lippes. Elle a laissé le blanc s’accumuler sur ses épaules et ses cheveux, lui tracer une dentelle au bord des cils. Ce froid humide la brûle, mais rendra sans doute son retour à la chaleur à ce point délectable qu’elle ne pourra que sombrer de bonheur une fois lovée dans son lit.
         Un regard se glisse à travers la nuit, vers le Sud. Là, au bout de la petite rue, il y a la Loire et après seulement quelques brasses aventureuses ou savants battements d’aile : Denée. Elle imagine les remparts du Mantelon recouvert d’une percale de coton et, un peu plus loin, dans le bourg même, le Clos de la Chabotière qu’elle occupe pendant l’hiver. Il ne lui aurait guère fallu plus d’une heure de voyage pour regagner son fief et dormir dans son “chez elle”. Mais elle avait promis à Eddwyn qu’ils rejoindraient Brissac ensemble, terre-mère de leurs seigneuries respectives. Et Eddwyn avait voulu cheminer avec la Reyne de passage par l’Anjou : l’Anaon avait alors suivi, sans rechigner. Là voilà donc passagère involontaire, tenue à distance de ce cortège inhabituel et scellé d’une bonne garde. C'est ainsi qu'elle a fini ici sur la petite île de Béhuard, dont les berges embrassent par la Loire celles qui sont siennes depuis maintenant dix ans.

         Reniflement bref. Les bleus toujours perdus dans le noir blanchi de la nuit, elle savoure le silence si particulier des jours de neige. Une quiétude absolue. Les sons étaient comme pris dans une ouate, les odeurs muselées par la simple humidité. Nul autre agitation ne venait troubler la vue que la nonchalante chute des flocons. Seul Toucher s'exacerbait sous le froid avant de s’engourdir. Cela semblait assourdir jusqu’à son âme.
         Mais dans cette surdité blanche où tout est étouffé, la moindre agitation finit par dénoter.

         Roide croit percevoir avant de les entendre, ces petits cris de chats furieux connus de toutes mères. La tête se tourne à peine en direction du logis où dort la Reyne et sa suite. A travers le voile de neige et d’ombres, une silhouette encapuchonnée se distingue. Léonie cherche sans doute à calmer sa petite avant qu'elle ne réveille toute l’escorte. L'Anaon ne cille pas, ne fait point remarquer sa présence, contemplant en silence la mère qui s'éloigne en emportant avec elle son petit trésor. Elle est saisie par l’étrange vigilance mêlée de tendresse qu’éveille l’instinct des mères. Pour la sicaire, les larmes d’un enfant sont comme un appel… Mais alors que les pleurs s’amenuisent, emportés par la distance et les bercements, une autre marionnette, tirée de son lit par la lune trop pleine, approche.
         Les cobalts se posent sur la longue silhouette par trop reconnaissable. Le nez levé en l’air, Eddwyn, à la santé peu vaillante, affronte lui aussi la nuit. De quoi laisser l'Anaon surprise... Infime froncement de sourcil. Comme un papillon de nuit, le poète semble captiver par la fenêtre éclairée. Quelques instants de suspensions, avant que le halo ambré ne s’évanouisse brutalement.
         Séléné vient d'éteindre sa lumière, sonnant là le début de son intrigante pièce. Les rideaux de nuage n’ont pas été écartés. Les trois coups n’ont pas été portés.
         Et Public reste endormi, caché dans son logis.



    Musique : "Premier Flocon " du groupe Ez3kiel.


    | © Images Sources : Inconnue & Ellen Jewet |

    A    N    N       A    N    A    O    N

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