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[RP] Rien de bon ne peut advenir désormais

Zulma
      Vous finirez seuls et vaincus, grands éructants rudimentaires
      Insouciants face à nos errances sur la rude écale de la Terre
      Indifférents aux pulsations qui lâchent laisse à l’espérance
       
      Vous finirez seuls et vaincus car longue longue est la mémoire
      Des pieds des peaux des au-revoir, et de ces temps itinérants
      Où devisant et divisant, vous créez un monde en noir et blanc

La main s’était portée au pommeau de l’épée à sa gauche. Opération malaisée lorsqu’on porte un enfançon dans les bras. Fort heureusement pour Zulma, ce n’était point un dangereux malandrin.
    Eddwyn ?
Zulma fit un pas vers la voix. Le Poète de la Cour se rendrait vite compte qu’elle n’était pas Léonie, si la voix ne lui avait pas déjà confirmé la chose.
    Vous non plus vous n’arrivez pas à dormir ? Vous étiez souffrant je crois ? Vous vous sentez mieux ? L’air frais fait des miracles.
Il faisait sombre, et il lui était difficile de distinguer si l’angevin, qu’elle avait quitté pâle, les traits tirés et peut-être même un rien fiévreux en début de soirée, avait meilleure mine.
    Almeria ne semble pas vouloir dormir. Elle est anormalement agitée. La pleine Lune, ma mère disait que j’étais infernale ces nuits là.
Elle lâche un petit rire.
    A bien y songer, ma mère me trouvait infernale, pleine lune ou pas.
Tout en discutant avec Edd, la Reyne berce l’enfant qui ne se calme que par intermittence, se refusant au sommeil qui l’apaiserait pourtant. Il y avait souvent regards étonnés de voir cette grande et lourde flamande aux manières un rien brusques manier un si petit enfant avec délicatesse et dextérité. C’est qu’il est des choses qu’on n’oublie pas. Peu le savaient, mais Zulma fut mère. Il y avait bien longtemps désormais. Si longtemps qu’elle avait oublié le visage de ce petit garçon blond comme les blés mûrs, son rire, son odeur. Même l’image atroce de son corps calciné et pendu - tel qu’elle l’avait retrouvé en revenant chez elle ce jour là après quelques jours d’absence - avait disparu, ou se confondait avec moultes abominations que les guerres lui avaient fait voir depuis. De ce fils qui avait été le sien, il ne restait à Zulma qu’une sensation, une frêle silhouette gambadant dans les champs qui venait parfois la visiter dans ses rêves.
    Marchons, voulez-vous ? Cela l’aidera peut-être.

_________________
Eddwyn


      Ah, Zulma. C'est vous.

      Les yeux du poète se posent sur la capeline, puis sur l'enfant. Du moins, sur la forme de l'enfant sous la dite capeline. La lune, voilée par les nuages et la neige qu'ils crachent, ne lui permet pas de bien distinguer les traits de la Reine, mais la voix qui s'est adressé à lui ne laisse peu de place au doute.

      Je.. Non, je n'arrivais plus à dormir.

      À vrai dire, Eddwyn ne sait plus bien ce qui l'a réveillé. Une main monte par automatisme à son front, lorsque la maladie est évoquée. Il est brûlant, mais comment bien le savoir lorsque les mains sont si froides ?


    Elle n'est pas qui elle prétend être, tu le sais.


      Après avoir manqué une respiration, le blondin se retourne, comme pour chercher l'origine de la voix. Ses yeux se ferment alors que sa main droite vient serrer un petit canard de bois couvert de piques dans sa poche. Il inspire.

      La lune, oui.

      À la proposition, les pas du poète suivent ceux de la Reine, crissant dans la neige.
      Il en tombe tellement que les sillons tracés par sa cape disparaissent presque aussitôt. Devant eux, se dresse un énorme rocher faisant face à une petite maison, l'espace entre les deux est aussi large qu'une ruelle et offre un passage vers l'église, qui, dans l'obscurité et sous le ballet des flocons, ressemble à un gigantesque monstre, prêt à les dévorer. Nouvelle respiration manquée, tandis que ses épaules commencent à s'agiter. Était-ce un frisson ou bien un tic nerveux ?


      Vous faites bien de partir au sud, le temps est catastrophique ici. Et lorsque toute la neige aura fondu, du mont Gerbier jusqu'à Chinon, je pense que nous risquons d'avoir des surprises.

      Le jeune visage du Sidjéno se lève, essayant de visualiser les torrents d'eau d'une Loire incontrôlable venant s'écraser sur l'Anjou et y noyer ses campagnes.

      Remarquez, rendre nos terres navigables fera peut-être venir les ONE, ainsi, ils n'auront plus d'excuse. Si ça se trouve, ils ont tous un pied-bot et c'est pour ça qu'ils ne viennent jamais à terre.

      Un rire s'échappe de ses lèvres en formant un nuage de vapeur.


    Et si elle profitait que vous soyez seuls pour te tuer ?


      Je me fiche de mourir.


    Elle ne te tuera pas.
    Elle prendra ton visage.

    Elle prendra ta fille.

    Alméria d’abord. Puis Parnassie.

    Phinomène saura.
    Elle saura que tu as regardé ailleurs.
    Que tu n’as rien fait.

    Parce que tu es lâche.

    Pas fatigué.
    Pas malade.
    Lâche.

    Un père inutile.

    Parnassie aurait mérité mieux.
    N’importe qui.
    Même la milice du détersif.

    Même des étrangers.

    Surtout pas toi.


      Les différentes voix s'entrechoquent dans sa tête, venant s'écraser à l'intérieur de son crâne comme des vagues déchaînées. Les mots ne hurlent plus. Ils tombent.
      Un à un. Ses mains viennent attraper ses cheveux. Les avant-bras devant le visage. Il chancelle. Manque d'air. Sa respiration s'accélère. Ses genoux cèdent. Il glisse. Le rocher est froid. Le sol aussi.

    _________________
    Zulma
        Vous finirez seuls et vaincus, vos cris vos cors et vos crédos
        Autorité en toc et broc ne sauront vous sauver de rien
        L’éclat de nos vies entêtées éblouira vos en-dedans
         
        Et vos enfants joyeux et vifs feront rondes et farandoles
        Avec nos enfants et leurs chants et s’aimant sans y prendre garde
        Vous puniront en vous offrant des petits-enfants chatoyants

      Je suis lasse, Eddwyn. Si je m’écoutais, je réveillerais Léonie et Luce, nous chargerions les chevaux et nous partirions. Loin, ailleurs, je ne sais où.
    Zulma se demandait comment le Royaume de France, autrefois si glorieux, s’était transformé en une administration ennuyeuse et fade. Les hommes et les femmes de conviction manquaient. Les Grands Feudataires n’étaient pour beaucoup que des gestionnaires de leurs provinces, les assemblées nobiliaires étaient moribondes. Leurs titres, leurs fiefs, leurs privilèges. Et leur fameux honneur, dont ils se repaissaient jusqu’à l’écoeurement. Oh il y avait bien des exceptions, mais éparses et dont les voix ne portaient point assez fort.
      Le peuple, Eddwyn, ce sont bien les seuls qui valent. Il y a bien plus d’intelligence, de courage et d’engagement dans une Minah, un Lephil, un Edvald, qu’en ces nobliottes froufrouteuses ou en ces lâches braillards qui n’osent jamais s’opposer vraiment.
      Je déteste la noblesse…
    La phrase fut lâchée sur le ton tranquille du simple constat. Personne ne l’entendrait, mais qu’importait, personne n’en aurait été surpris.
    Et seul un imbécile se serait mépris sur sa signification.
      Hmmf ?

    Et elle, avait-elle peur de mourir ? Elle ne savait guère.
    Quelques mois auparavant, elle aurait répondu non. Avec fermeté et assurance. Peut-être même aurait-elle éprouvé un soulagement certain à l’idée de sa fin.
    Le regard borgne se baissa vers Almeria qui s’était enfin apaisée et la fixait de son regard curieux. Les bébés voient à travers les âmes, Zulma le croyait. Elle sourit légèrement à la petite. Ce n’est point mourir qui lui faisait peur à présent, c’était abandonner ceux qu’elle devait protéger. Elle avait déjà échoué avec le père. Elle n’avait plus droit à l’erreur.
      Eddwyn ?
    Elle voit le poète chanceler, tomber. La fièvre. Il n’aurait jamais du sortir dans cette nuit d’hiver.
      Vous n’auriez jamais du quitter votre couche.
    Almeria bien calée sous la capeline, contre son flanc droit, Zulma se penche vers l’angevin pour l’aider à se redresser, lui tendant son bras gauche comme support.
      C’est…
    Un éclat fugace.
    Comme un éclair d’argent dans la nuit.
    Comme un coup de tonnerre silencieux.
    Non.
    Elle comprend.
    Pas comme ça.
    Pas par lui.
      … folie…
    Elle tombe à genoux. Sans douleur. L’instinct primal est là, elle resserre l’étreinte de son bras sur l’enfant qui se remet à pleurer.
    La main gauche qui voulait aider et secourir, s’abat sur l’épaule du poète. Le corps bascule.
    Les pleurs d’Almeria redoublent. L’enfant manifeste son inconfort à être ainsi coincée contre le corps d’une reine qu’elle ne connaitra jamais.
    Le sang royal souille la neige blanche.

    Et elle, avait-elle peur de mourir ?
    Le regard se brouille. Se trouble. Se fige.
    Le bras relâche l’enfant.

    Elle avait échoué. Pour la dernière fois.


    Petite précision - inutile puisque vous êtes tous des joueurs au top : personne ne sait, ne saura, ne pourra savoir qui est l’assassin de Zulma.
    Sauf Anaon.
    Pour les autres, pas de « j’étais là et j’ai vu par la fenêtre », pas de « j’étais sur une barque sur la Loire », « je suis un poisson chat » ou autre fantaisies. Même le Iench ne saura pas, c’est pour dire
    .

    _________________
    Eddwyn


      Et ça m’attriste, je crois pas qu’ils m’aiment vraiment
      Ils craignent que je devienne dément


        Combien de temps est-il resté au sol, à supplier en silence que les voix se taisent ?
        Il l'ignore et il aurait aimé qu'elles se taisent, qu'il puisse simplement partager cette promenade nocturne avec elle.

        Même s'il l'avait d'abord prise pour un homme, lors de leur première rencontre, voilà bien quatre ou cinq ans, le blondin avait tout de suite apprécié Zulma. Parce qu'en premier lieu, on lui avait présenté le duo comme celui d'un Prince et de sa.. garde ? Amie ? Protectrice ?
        Qu'importe, il n'avait jamais vraiment réussi à se fixer là-dessus.
        Mais que sa mère, Calyce, semble tant apprécier un Prince, l'avait rebuté dans son esprit de jeune Angevin qui grimace à la vue de la royauté, comme il aurait grimacé devant une assiette d'épinards.
        Mais Azharr n'était pas comme Eddwyn s'était imaginé qu'un Prince puisse être. Déjà, il n'était pas blond, ni bellâtre. Pédant, oui, mais de la bonne façon. De celle qui fait sourire.
        Et puis si Calyce l'appréciait, c'est qu'il devait être appréciable. Pourtant, Eddwyn n'avait jamais trop réussi à vraiment l'approcher. Au fil des années, à force de se croiser, il arrivait qu'ils échangent des mots, mais rien de plus que des banalités. Ce n'était pas un regret, il n'avait pas cherché à creuser plus que de raison pour créer un lien particulier avec le Montestier.
        Non, des Montestier, Eddwyn préférait Adonis.
        Et d'Azharr, il préférait Zulma.
        Et de Zulma, le chien, sans doute. Comme il préférait Mog à Vran, comme il avait toujours préféré les chiens à leurs maîtres.
        Et comme la Reine préférait les gueux, à la noblesse.

        La borgne, il l'appréciait vraiment, parce qu'elle était apparue sans apparat, sans masque ni rien pour cacher ce qu'elle était, lorsqu'ils s'étaient rencontrés pour la première fois. Et il n'avait qu'un regret, c'est de ne jamais avoir eu le temps de creuser ce lien.

        Ce soir, le temps était là, l'échange également, ainsi que les confidences.
        Si seulement elles se taisaient et lui laissait le temps de répondre qu'une fuite est parfois la bonne solution. Que son année passée loin de l'Anjou lui a fait du bien, et qu'il est bien plus serein à l'idée de vivre si proche de sa fille et de ceux qu'il aime. Qu'il prend même du plaisir à reprendre le siège de Duc et que des fois, il faut juste une pause, plus ou moins longue.


      Ce n'est pas elle.

      ¿ ǝʅʅǝ ʇᴉɐʇǝˌɔ ᴉs ʇƎ

      C̬ͥe͔͇̩̍̊̚ ̳̍ň̘̹̥ͯ̽'̗̼̎́eś̬ť̬ ̟̹ͮͪpͭaś̝̣͑ el̉ͦl͇͆e̤̿.

      ̶̶J̶̶e̶̶ ̶̶n̶̶e̶̶ ̶̶v̶̶e̶̶u̶̶x̶̶ ̶̶p̶̶a̶̶s̶̶ ̶̶f̶̶a̶̶i̶̶r̶̶e̶̶ ̶̶ç̶̶a̶̶.̶̶

      C͕ͩe̙͍̖̯̭͚̦ n͒͆͆͂ͫ̒'̠̯͕̙͑̒͌ͩe̟̬͕ͩͥ̅s̎ͩ͑̐t͌̚ ͔͍̻͚͐ͪͫ͗pa̼̣͉s ̙̣͋͌ẹ̖̲ĺ̏̇͒͐l̙̘̦͚̣̻̬e.


      ELLE MENT.


        La main tendue de la Reine ouvre son cœur et c'est à cet endroit que la dague du poète vient creuser et se planter. N'est-ce pas finalement, par le cœur, que l'on creuse une amitié ? La chaleur du sang qui coule le long de son poignet semble l'avoir figé et alors que la main de Zulma s'abat sur son épaule que la respiration d'Eddwyn s'accélère, comme habitée de sanglots, il la fixe, d'un regard qui lutte contre lui-même.
        Un regard qui exprime d'abord de profonds regrets, puis une haine farouche avant de revenir à la peur et aux regrets.

        Lui aussi est à genoux dans la neige carmine, le bras armé soutient le corps de Zulma par son cœur et empêche l'enfant de tomber de la capeline. Il n'entend plus rien, pas même sa propre respiration saccadée, ni même les pleurs de l'enfant.
        Tout se fige autour de lui et la neige continue de tomber, comme si rien ne venait de se passer, comme si la Reine ne venait pas d'être tuée.

      _________________
      Anaon

           

           Les cobalts ont suivi l'avancée du poète sur quelques mètres. Une mine vaguement inquiète. Assurément, il ne devrait pas sortir dans son état, mais l’Anaon se voyait mal surgir de son coin pour lui faire la morale. Alors elle l’observe un instant avant de lui laisser l’intimité de sa flânerie et de lever le nez au ciel. Elle se plonge dans l'irréelle nuée nimbée de clarté. Les pleines lunes neigeuses paraient le monde d’une aura bien surnaturelle. Les cils clignent pour chasser les flocons qui s’y logent. Elle laisse une pensée voguer vers Albumin, qu’elle n’a plus revu depuis bientôt deux lunes. Elle sait qu’il aime, comme elle, l’étrange silence des jours d’hiver. L’immobilisme mouvant du paysage gelé. Elle n’a aucune certitude quant à l’endroit où il se trouve depuis son voyage à Montpellier. Elle a bien une hypothèse qu’elle n’a pas encore vérifiée, mais… elle espérait surtout qu’il n’était pas en train de crever de froid quelque part… Une vague crispation du front, un coin de bouche qui se resserre. La tête à nouveau se baisse.
           Roide consent enfin à briser pleinement son état de statue. Une main sort de sous sa cape pour attraper sa pipe et la retirer de son bec. Elle la retourne et la secoue de quelques coups secs pour en dégager le plus possible le fourneau embourbé. La petite mélasse de neige sombre s’échoue presque sans un bruit, formant une tache disgracieuse sur le tapis lilial. Elle en perçoit le contraste dans la pénombre et s’affaire à l’écraser de sa botte pour l’aider à disparaître sous l’immaculé. Il lui faudrait se déraidir les jambes et songer à rentrer, même si Morphée ne semble pas décidé à la rejoindre. A trop traîner dans le froid, elle finira par en être malade. Et un fiévreux dans la chambre, c’est déjà bien suffisant.
           L’attention de la balafrée se plonge dans la ruelle tandis que ses mains rangent sa pipe dans son escarcelle. Eddwyn a dû rejoindre Léonie, sans doute se sont-ils engagés un peu plus loin vers la Loire. Elle pourra s’y rendre à son tour sans les croiser et risquer de les importuner. Un tour du pâté de maison et retour à la chaleur.

           Madone s’ébranle et emprunte doucement le même chemin que les deux autres noctambules. Mais très vite, la quiétude de la nuit se trouble, à nouveaux, de pleurs étouffés. L’Anaon se tend dans un réflexe, comme une biche aux aguets. Le son est différent, quelque chose l’interpelle. Un bébé ne s'exprime pas de la même façon selon ce qui l’assaille… Une subtilité instinctive que l’on finit par reconnaître. Sicaire s’approche un peu, jusqu’à voir se détacher sur l’horizon poudré en mouvance une drôle de scène. Deux formes trop près du sol d’où s’échappent les pleurs sourds de la petite Alméria. Il lui faut quelques secondes pour comprendre ce qu’elle regarde. Sous l’oeil de Sélénée, voilée par sa mantille ennuagée, on distingue bien plus que par une nuit sans neige, mais les détails restent grossiers. Elle n’arrive pas à démêler les formes à cette distance. Léonie aurait-elle trébuché ? Elle n’aurait pas fait choir sa petite quand même ! Peut-être est-elle témoin d’une intimité qu’elle ne devrait pas voir… Elle s’immobilise dans l'expectative.
           Quelque chose ne va pas.

           Sous eux, il y a du sombre encore plus sombre qui n’est pas dû à leur ombre.



      Musique : "Rite of Passage " composée par Christophe Beck pour la série "Agatha All Along"


      | © Images Sources : Inconnue & Ellen Jewet |

      A    N    N       A    N    A    O    N

      Eddwyn


          Depuis combien de temps tient-il le corps au bout de sa dague ? Impossible à dire.
          Le temps ne semble plus exister, puisqu'il ne l'entend plus s'écouler.
          Sa main est toujours refermée sur le manche de la dague, plantée dans le cœur de la Reine.
          Le corps semble reposer en ce point précis, le bras du poète et la lame qu'il tient sont devenus une sorte de pilier fragile qui empêche la chute.

          La neige continue de tomber, elle se pose sur ses doigts et fond aussitôt, se mêlant à autre chose. Quelque chose de chaud, de poisseux. Le manche en est couvert et les doigts de l'Angevin continuent de le tenir fermement.
          Il ne bouge pas, il apprécie le silence.
          Car les voix se sont tues, plus de reproches, plus d'ordres, plus personne pour lui expliquer ce qu'il vient de faire, ni pourquoi il l'a fait et pourquoi maintenant, il est trop tard.

          Rien.

          A la place des voix, il y a ce battement. Est-ce son sang qu'il entend ? Ou celui de sa victime qui s'immisce sournoisement en lui pour le punir ? Mais le punir de quoi ?
          Il n'ose regarder le visage tombant de la Reine. Le regarder, c'est réaliser. Réaliser qu'il vient de prendre la vie d'une personne qu'il apprécie. Qu'une fois de plus, les voix l'ont mené à faire ce qu'il déteste le plus : tuer.
          Mais à faire surtout, ce qu'il redoutait le plus : tuer un proche sans raison.
          S'il regarde, tout cela devient vrai, s'il regarde, quelque chose va se remettre à parler.
          Alors il fixe sa main et apprécie le silence.

          Il ne perçoit même plus la Loire si proche et son éternel froissement contre les berges gelées. Elle pourrait bien sortir de son lit, qu'il ne l'entendrait pas. Le monde a perdu sa voix, comme si quelqu'un l'avait étouffé sous un coussin.

          Quelque part, des pas crissent dans la neige. Ou alors, c'est juste dans sa tête ?
          Il n'en est pas sûr. Il n'entend toujours rien d'autre que le sang. Même lorsque la pression change, lorsque le poids contre sa main devient différent.

          La main tremble enfin et alors que l'arme est lâchée, le corps tombe dans la neige.
          Le silence est toujours là, et pour la première fois, Eddwyn ne sait pas s'il doit souhaiter qu'il dure ou le craindre.
          Ce n'est que lorsque les pleurs d'Alméria résonnent à ses oreilles qu'il ose enfin regarder.
          La capeline et ce qu'elle contient de mort, comme de vivant.

          Alors il se baisse pour ramasser l'enfant, tâchant le visage de la braillarde avec le sang de sa protectrice, il part. Laissant là Zulma, du moins ce qu'il en reste.

        _________________
        Anaon

             

             Une reptation froide qui lui comprime la colonne. Au creux de la nuque la tension qui se noue d’inconscience. Son corps comprend ce qu’il se passe avant que son cerveau n’en formule les pensées.
             L’une des masses s’écroule quand l’autre, escogriffe, d’abord inerte, fouille et se redresse. Les pleurs d’Almeria s’élèvent. Le sang de la sicaire ne fait qu’un tour. Elle ne comprend pas ce qu’il se passe… tous ces gestes n’ont aucun sens... Mais l’instinct perçoit l’odeur de drame qui empuantit soudain ce décor inodore. Eddwyn est trop calme. Aucune panique n’accueille la surprise d’une Léonie qui s’est effondrée. Pire, le voilà qui s’éloigne en emportant le bébé.

             L’immobilité de la sicaire se brise. Elle se jette vers le corps échoué. Sa main cherche par réflexe à sa cuisse droite : elle n’a assurément pas pris sa percemaille juste pour aller faire un tour dehors. Quand elle atterrit, genoux au sol près de la silhouette inerte, sa méprise lui saute au visage avec surprise. Dans la femme affalée dans la neige, il n’y a rien de léonin. Sur la moitié du visage qui ne s’est pas enfoui dans le manteau froid, un œil caché ne peut la contempler.
             La Reyne est là…
             Elle a l’impression qu’un cortège d’échardes lui passe entre les veines.
             La Reyne est là…
             Immobile dans la neige.
             Une chose qui ne devrait y être, à demi sortie de sa poitrine.
             Un frisson d’épouvante lui secoue la chair. Tandis que le cerveau carbure, cherchant à mettre des mots sur l’incommensurable, ses mains se défont rageusement des gants qu’elle jette à côté d’elle. Elle pousse la large épaule de Zulma pour la remettre sur le dos, cherche du regard une réaction sur ce visage dont la pénombre bouille les détails. Elle plaque une main sur la joue encore chaude de la borgne, puis au-dessus de sa bouche. Elle se suspend, cherche à percevoir l’humidité chaude d’un souffle sur sa peau.
             Rien.
             Ses mains fourragent dans le col pour trouver le cou, capter l’infime pulsation d’un reste de vie. L’Anaon se tient coite un moment. Ses narines se crispent un brin. Elle abandonne la gorge trop sage de la Reyne et s’emploie à un geste qu’elle sait inutile... mais le froid aura peut-être rendu ses doigts gourds. Insensibles. La vie peut être aussi ténue que le fil qui la retient. Quand elle empoigne la fusée de la dague pour finir de la dégager, elle sent la poisse sous ses doigts. À peine l’acier quitte la chair que la balafrée presse ses deux paumes sur la plaie mise à jour.
             Les cobalts s’arriment à ce visage désormais impavide, qu’elle n’a eu l’heur de rencontrer que durant ce court trajet depuis Angers. Cette Reyne que l’on apprécie un peu trop en Anjou, pour le plus grand mépris des plus chauvins… Elle n’en connaissait bien que les « on dit », mais elle avait bien compris l’affection qu’on pouvait lui porter. Et ce grand roc était là, effondré sous ses mains sur la petite île de Béhuard.

             Que s’est-il passé ? Roide n’a entendu aucune querelle, aucun grabuge. Elle n’était pas si loin : la moindre incartade aurait porté jusqu’à ses oreilles ! Ce n’est pas là un assassinat que l’on prémédite : l’Anaon est bien trop rompue à la chose pour le reconnaître. Quelle est donc cette folie ?

             Latence.

             L’étrange mélange d’une remontée acide et d’un froid saisissant. Ces moments qui charrient dans les veines un sang vif qui croise urgence et clairvoyance. L’Adrénaline.
             L’attention revient à ses mains : il n’y a pas de sang neuf qui sourd entre ses doigts… La Reyne est morte. Tuer de la main de celui qui semblait tant l’apprécier.

             Les prunelles bardées de bleus se plantent dans le rideau de neige qui s'opacifie de blanc avec de plus en plus d’ardeur. La silhouette brouillée d’Eddwyn s’y est faite avalée, les pleurs d’Almeria s’y sont éttouffés comme calfater dans de l’étoupe.
             Une contracture dans le cœur.
             Mère-cenaire se rassoit sur ses talons. Sans décrocher son regard de la direction prise par Eddwyn, elle attrape une poignée de neige pour retirer frénétiquement le sang de ses mains. Elle fait de même avec la dague avant de sécher l’ensemble dans un bout de cape. On ne peut avoir aucune prise sur une poigne qui glisse... Roide renfile ses gants d’un geste sec, puis empoigne la dague.
             Elle se redresse brusquement, contourne le corps de la Reyne et emboîte le pas au poète en errance. Les pensées s’enchaînent avec une netteté froide durant les enjambées qui lui font fendre la neige. Pourquoi ? Les questions et les suppositions se bousculent, mais elle les chasse avec méthode. La tête à la froideur des grands drames. Il n’y a pour l’heure qu’une seule et unique priorité : récupérer le bébé.

             Edwwyn, qu’avez-vous fait ?

             Il ne faut guère de temps pour atteindre les bordures de l’île, là où les maisonnettes laissent place à une bande d’arbres et de fourrés. En contrebas, de ce petit escarpement, Behuard déroule une lande de sable humide que la neige peine encore à recouvrir. La sicaire s’arrête sur la hauteur, cherche à travers la clarté laiteuse et diffractée de la lune, la grande stature de blond. Elle l’accroche de la prunelle et ne le lâche plus. Ses bottes avalent rapidement la courte pente que l’on a pavé de grosses pierres pour en faire un escalier bien sommaire.
             Ses pieds se posent sur la berge. Le craquelin change de son sous sa semelle. L’Anaon avance, réduit son allure quand elle se rapproche du jeune homme. La dague est tenue à senestre, dans le prolongement de son bras, plaquée contre son corps pour ne rien dévoiler. Sa main droite s’est arrimée au pan de sa cape, qu’elle tient serrée contre sa poitrine, comme si elle avait froid.


             - Eddwyn ?

             La voix se nimbe de son habituel velours ; ses traits de la placidité de tous les jours. Ses yeux sont cinglants d’advertance. Ils cherchent d’un seul mouvement la silhouette de la petite Almeria.

             - Vous allez bien ?



        Musique : "One Mor Breath" composée par Christophe Beck pour la série "Agatha All Along"
        Il nous faut finir de mettre en place le contexte, pour le bien de ce RP. Les personnages présents à Behuard auront ensuite tout l’heur d’intervenir.
        Merci pour votre patience ;)


        | © Images Sources : Inconnue & Ellen Jewet |

        A    N    N       A    N    A    O    N

        Eddwyn


            L'enfant placée contre son épaule semble se calmer et les pleurs cessent enfin alors qu'il s'avance en direction de la Loire. Ses pas sont guidés par une force supérieure qu'il ne saurait expliquer, une sorte de conviction profonde, une certitude : Il doit faire offrande à la Loire.
            Offrir une Reine à la Loire aurait été du plus bel effet, mais le corps de Zulma est trop lourd. L'enfant est de sang royal, elle fera l'affaire.
            Il n'entend plus le vent et la neige, ni même ses propres pas ou la respiration secouée des sanglots d'Alméria.
            Non, il n'entend plus qu'un léger bourdonnement qui tente de s'amplifier, masquant même le chant du fleuve.
            Quand enfin, Eddwyn gagne la rive, il ressent un besoin impérieux de se retourner, c'est alors qu'il la voit.

            Anne, le regard posé sur lui.
            Le bourdonnement cesse et les sons reviennent d'un coup, agressifs.
            Sous le poids du silence rompu, il chancelle, puis se reprend, le regard perdu posé sur sa voisine de fief.


            - Anaon ? Que..

            Que faites vous là ? C'est ce qu'il pensait d'abord lui demander avant de se poser la question à lui même.
            Que fiche t-il ici ? Pourquoi est-ce qu'un bébé se retrouve lové à son épaule ? Et la Loire ?
            Le regard du poète se porte tour à tour sur tout ce qui l'entoure et l'interroge.

          _________________
          Anaon

               

               Quand elle le voit vaciller, l’Anaon avance d’un pas brusque, craignant qu’il ne lâche la petite ou ne s'affale sur elle. Mais Eddwyn se reprend ; elle s’arrête immédiatement. Ses yeux vont de l’enfant au poète, analysent à la volée son attitude soudainement perdue. Almeria semble, à première vue, ne rien avoir... Elle le croit. Elle l'espère. Lui, ne semble pas avoir d’autres armes visibles.

               Ses bleues s’arriment à leurs homologues plus clairs. Qui donc lui a répondu ? Un assassin ? Un fou ? Seulement Eddwyn ? Elle n’a pas toutes les clefs pour comprendre ce qu’elle a vu. Prudence parle encore à travers sa bouche :


               - Vous me semblez… fatigué. Je pourrais peut-être prendre Almeria pour vous soulager ?

               Elle lâche calmement le pan de sa cape, pour ouvrir la main droite vers lui, comme pour l’inciter à lui passer l'enfant.

          Musique : "Liminal Space" composée par Christophe Beck pour la série "Agatha All Along"


          | © Images Sources : Inconnue & Ellen Jewet |

          A    N    N       A    N    A    O    N

          Eddwyn


              Le regard perdu du poète ne quitte pas Anaon. Il ne la voit pas vraiment, il voit une silhouette cernée d’ombre, un reproche vivant, une présence qui le traverse comme une lame froide. Ses pupilles dilatées semblent chercher quelque chose derrière elle, au-delà d’elle, comme si la réalité s’était fendue et qu’il tentait d’en rassembler les éclats.

              Avant même qu’il en ait conscience, avant même que sa volonté ne se soit formée, ses bras se tendent. L’enfant glisse vers l’avant, offerte dans un geste tremblant, fragile, presque suppliant. Ses doigts desserrent leur étreinte.

              Puis son visage se crispe.

              Un spasme tord sa mâchoire. Ses traits se déforment sous l’assaut de tics nerveux qui agitent ses paupières. Sa respiration se hache. La petite Alméria est brusquement ramenée contre son torse, pressée trop fort, comme si le monde entier tentait de la lui arracher.


              Non, il ne faut pas.

              Il faut.


              Non !

              Ses épaules se contractent. Il secoue la tête, comme pour chasser un insecte invisible. Son regard, affolé, accroche enfin celui d’Anaon.

              Anaon aidez-moi pitié.

              Une lutte interne, violente et dangereuse, déchire son esprit. Deux volontés s’y affrontent et s'entrechoquent comme les vagues d'une tempête en mer. L’une supplie qu’on lui arrache l’enfant des bras avant qu’il ne soit trop tard. L’autre murmure qu’elle doit être offerte à la Loire.

              Le corps de Zulma gît à quelques pas, la neige imbibée de rouge. Le silence autour d’eux est lourd, obscène.

              Dans les bras d’Eddwyn, Alméria ne pleure plus. Ce calme soudain n’a rien de rassurant. Son petit corps est balloté au rythme des tremblements du poète, secoué par ses hésitations. Sa tête bascule dangereusement lorsqu’il vacille ; il la rattrape de justesse, ses doigts maladroits glissant contre la nuque fragile pour la soutenir, il est père, il sait tenir un enfant si jeune.

              Ses genoux plient. Son souffle devient un râle..


              Il.. il faut m'aider je ne veux pas le faire, mais il veut l'offrir à la Loire.
              Au secours, il faut m'aider.. il faut m'aider... pitié Anne.


              Ses mots se perdent dans l’air glacé. Ses yeux brillent d’une détresse si nue qu’elle en devient presque insoutenable. Il est à genoux au sol, replié sur l'enfant qu'il protège de ses bras, sans s'arrêter de trembler. L’homme qui a tué la Reine ce n'est pas lui, et pourtant si. Le poète est t-il toujours là ? À sa place, il ne reste qu’un esprit fissuré, prisonnier d’une tempête intérieure, tenant dans ses bras une vie qu’il pourrait sauver… ou jeter dans les courants affamés de la Loire.

            _________________
            Anaon

                 

                 Ses nerfs semblent se suspendre quand elle voit les bras d’Eddwyn se tendre. Ils se préparent à accueillir le soulagement de tenir l’enfant en leur giron. Mais tant qu’elle ne peut éprouver le petit poids entre ses bras, la tension de l’Anaon ne se relâche pas. Calmement, la main tendue se rabat sous sa cape. Elle tire sur sa ceinture pour y coincer discrètement la poignée de la dague et être parfaitement libre de ses mouvements. Puis elle ressort ses mains à découvert, les tend à nouveau vers Almeria en avançant avec une impatience contenue.

                 - Non, il ne faut pas.

                 Suspension.

                 - Non !

                 Qu’est-ce qui se déforme sous la lune ?

                 - Anaon aidez-moi pitié.

                 Une ombre qui se tord et qui tremble sur le faciès secoué du poète. La balafrée ne répond pas. Elle reprend sa marche, comble avec méfiance les quelques pas qui les séparent encore. Une inspiration profonde gonfle la poitrine féminine. Le bout de ses doigts frôle la petite. Eddwyn chancelle, les mains de l’Anaon se précipitent pour soutenir la tête déjà rattrapée par le jeune homme. Il se recroqueville : elle l’accompagne, refusant de lâcher ce toucher enfin posé. Soudainement accroupie devant lui, elle darde un œil réflexe sur sa poitrine, puis sur les mains masculines. Trop près. Mais il n’a pas d’autres dagues, sans doute pas d’autres armes...
                 Rester alerte.
                 Une pensée froide s’immisce alors dans l’esprit professionnel : si elle avait eu percemaille à main droite, elle aurait frappé Eddwyn au flanc. La lame aurait percé les côtes jusqu’à tâter le cœur. Pas besoin de tergiverser, même dans cette semi-clarté, elle l’aurait touché sans dévié ni risqué de blesser Almeria. Elle aurait mis le petite hors de tout danger... Mais la percemaille n’est pas là. Et il tremble en elle une corde qui l’empêche encore d’envisager un tel geste.

                 Eddwyn est en crise… Une crise qu’elle n’avait pas revue depuis le solstice d’été où elle avait dû jouer les camisoles, aidée de deux autres pour maintenir ce forcené qui voulait s’en prendre à Eireen. Ils avaient, depuis, longuement échangé sur le sujet de cette folie. Mêlant leurs confidences, nourrissant encore, chez la mère-cenaire les émotions contraires et compliquées qui la prenaient quand elle côtoyait le poète…
                 Des œufs seraient bien plus solides que son esprit. Elle doit pourtant le fouler de ses mots sans l’écraser… improviser sans se tromper. Une main gardée sur sa jumelle qui soutient la tête de l’enfançon, l’autre glisse avec douceur sur la seconde. Geste plein de reconfort qui pourrait aussi saisir : maintenir ou arracher.


                 - Je vais vous aider Eddwyn. Vous avez raison… Personne n’a le droit de vous dire ce que vous voulez faire. Et puis… Almeria est trop petite… ce ne serait pas un joli cadeau. Eddwyn, avez-vous sur vous…

                 C’était quoi déjà ?

                 - … votre petite sculpture ? Le canard ?


            Musique : "Liminal Space" composée par Christophe Beck pour la série "Agatha All Along"


            | © Images Sources : Inconnue & Ellen Jewet |

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            Eddwyn


                Il tremble encore quand viennent les mains de l'Anaon.
                Le poète n'oppose aucune résistance lorsqu'elles viennent lui prendre l'enfant des bras, il reste là, à genoux dans la neige à trembler et chercher le canard de bois dans sa poche.

                L'animal couvert de piques est toujours là.
                C'est Anaelle qui lui a conseillé de toujours en avoir un sur lui. De le serrer dans son poing lorsque les voix l'assaillent, la douleur du bois qui s'enfonce dans sa peau ayant tendance à le ramener au réel.

                Jusqu'ici, cela a toujours fonctionné.
                Mais jusqu'ici, il n'a pas eu à lutter contre une crise d'une telle force.
                La dernière aussi violente datant du mois de juillet.
                Alors, il se concentre sur ce qu'il entoure et il récite alors dans sa tête.


                "Cinq choses que je vois :
                Anaon, Alméria, mes mains, la neige, l'église, la Loire."


                Comme pour l'empêcher de se calmer, les voix reviennent l'assaillir, les paroles sont indistinctes et lointaines.

                "Quatre choses que j'entends :
                Mon cœur, la neige qui tombe, la respiration de l'enfant,
                les vo..
                non..
                les..
                La Loire, j'entends la Loire."


                La respiration s'accélère et il tente de se concentrer sur le bruit de la Loire pour se calmer.

                "Trois choses que sens :
                La neige qui fond sous mes genoux, la boucle de ma botte qui appuie sur ma jambe, une larme sur ma joue."


                Il ferme les yeux, se concentre.

                "Deux choses que je sens : Le sang.
                Le mien ?
                Non.
                Le sien."


                Une respiration est loupée, le brouhaha lointain de son esprit semble revenir.

                "Le lait"


                Sur lui, figure toujours l'odeur particulière de lait caillé des bébés, Alméria n'y coupe pas, et le bruit s'estompe alors qu'une larme roule jusqu'à sa lèvre.

                "Une chose que je goûte :
                Le sel."

              _________________
              Anaon

                   Le silence les enveloppe. Sous sa poigne qui se veut aussi ferme que douce, les mains d’Eddwyn se relâchent. Alors sans forcer, mais en s’immisçant dans l’ouverture qui se dessine timidement, l’Anaon assure sa prise sur Almeria... jusqu’à la retirer pleinement de l’étreinte masculine. La sicaire se relève sans attendre et recule de quelques pas prudents pour prendre le temps d’inspecter le nourisson. Elle devine les grands yeux ronds mouillés des gros chagrins, les joues rougies par les larmes et le froid ; une tâche trop sombre qu’elle sonde du bout du doigt. Ce n’est pas son sang…
                   La tension qui lui bandait les nerfs se relâche soudainement. Se laissant alors aller à la tendresse des mères, elle plaque ce petit corps contre le sien, sa joue contre sa tempe. Elle la couvre au mieux de sa cape, tout en murmurant des mots doux aux accents de Bretagne qu’elle aurait pu livrer à sa propre chair… Essayer de distiller un peu de chaleur et de réconfort, contenir de nouveaux pleurs. Elle entame les cent pas que les parents répètent mille fois, ces aller-retour à bascule, qui donnent l’impression d’une nerveuse douceur.
                   L’attention de la sicaire agrippe à nouveau à Eddwyn. Il n’a pas bougé, recroquevillé autour du petit objet qu’elle le voit serrer entre ses mains. Muet. Fouetter par la neige comme une chose bien fragile… Il n’a pourtant rien de petit… Il possède la grandeur des jeunes années, que l’âge ou la vie n’ont pas encore étoffé de carrure. Qu’elle se tasse un brin et il pourrait lui poser le menton sur la tête sans plus d’effort. Mais il avait toujours, et plus encore à l’instant, l’allure délicate d’un enfant.

                   Un enfant qui vient de tuer…

                   Le visage couturé se crispe. Elle détourne les yeux comme pour l’arracher à cette image trop pathétique et se heurter à la dure réalité : Eddwyn est dangereux. Réellement dangereux.
                   Fou.
                   Ses yeux reviennent à lui, puis le quittent à nouveau. Oui, fou. Oh ! Elle n’aimait pas ce mot : on y fourrait toute l’ignorance du monde, toutes les dérives des superstitions… mais non, Anaon, Eddwyn n’était pas fou comme on le disait de ta fille qui ne pouvait point parler… Cette folie-là s’exprime. C’est de la maladie, de la possession... Mais tout se soigne ou s’exorcise, non ? Astana et Sadella s’y sont déjà acharnées l’année passée…
                   Elle continue de scander sa marche chaloupée, prise dans les circonvolutions de ses émotions contraires. Eddwyn lui était trop proche sur bien des points qu’elle feignait d’ignorer. Garder une distance était ce qu’il y avait de mieux pour se protéger… Au milieu de ces considérations par trop sentimentales, le pragmatisme pointe aussi le bout de son nez.

                   L’Anjou venait une fois encore de tuer la France… en plein cœur de ses terres, cette fois.
                   Quelles conséquences pour l’Archiduché ?

                   Les cobalts glissent un bref instant vers les masures du petit village de pêcheurs. Vers Angers plus à l’Est. Au-delà du drame : un cataclysme diplomatique. La ride du lion se creuse plus encore sur le front de la Roide. Elle tourne à nouveau le dos aux terres et au vent qui chasse les lourds flocons en oblique. Protégeant le nourisson de son dos et de sa main sur ses cheveux. Un regard vers la Loire qui déroule son flot goulu, insensible à la tragédie qui se joue sur ses berges. Une pensée vers Denée, là juste en face. Vers ses fils qui doivent y être paisiblement endormis.
                   Elle se tourne à nouveau vers Eddwyn. Elle entend, le son discret des sanglots… et ça lui remue le cœur. Roide chasse cet élan de tendresse qui frôle l'inconvenance. Peut-on dire que tout cela est réellement de sa faute ? Est-ce le débat d’ailleurs ? Si elle n’avait pas été là, le bébé serait-il déjà gelé et noyé dans la Loire ? Un mépris douloureux abîme les traits souvent trop insensibles de la sicaire… Mais l’image de ce grand blond en détresse s’immisce dans une lézarde. Une fine ligne qu’elle porte à la poitrine et que beaucoup ne voient même pas. Elle coule dans cette béance, cachée dans les replis de sa vie. Comme une eau s’infiltre par la fissure rocheuse d’un toit. Elle se glisse à l’intérieur et chaque goutte qui y tombe fait résonner le silence d’un sépulcre.
                   Les grands yeux bleus se ferment. Ce n’est pas sa fille... Et ce n'est pas plus son fils... Pourtant, aurait-il les yeux un peu plus délavés encore qu’il serait du même gris. Ce blond, si clair, dans lequel elle avait fourragé tant de baisers… Il était déjà grand. Son père était délié. Aujourd’hui, il serait plus vieux qu’Eddwyn… Aurait-il eu la même taille ? Peut-être.

                   Alméria mouine contre elle. Dans sa tête de mère, deux mondes se superposent.
                   Pour la sicaire, les larmes d’un enfant sont comme un appel…
                   Et il y en a un, sorti d’outre-tombe, qui résonne toujours entre ses tempes… auquel elle n’avait pas pu donner réponse… et qui hantera toujours la frontière de sa conscience.

                   « Elle avait échoué. » Pour la première fois…
                   Et durant cette nuit de Décembre, elle aurait tout donné pour que ce soit la dernière...

                   Ce soir, elle pouvait sauver Eddwyn…

                   Ce serait folie, oui. Mais elle sentait gonfler cette déraison dans sa poitrine. Le myocarde qui se contracte d’un élan viscéral. Prend-elle consciemment sa décision quand elle s’approche à nouveau d Sidjéno pour ployer le genou devant lui ? Quand, sans lâcher l’étreinte d’Almeria contre sa poitrine, elle pose à nouveau une main sur les siennes ?


                   - Eddwyn ?

                   Elle cherche ses yeux des siens qui se sont floutés de souvenirs lointains.

                   - Eddwyn ? Je suis là pour vous… Vous vous souvenez, cet été ? Dans la Vienne... J’avais dévoré la lune et vous aviez avalé le soleil… À nouveau, j’effacerai tout… mais vous devez me faire confiance. Vous devez vous ressaisir et me suivre.

                   Est-ce donc cela qui vous sauvera toujours, Eddwyn ? D’avoir la tête du gamin de tout le monde...

              Musique : "Hold Your Hand In Mine" composée par Christophe Beck pour la série "Agatha All Along"


              | © Images Sources : Inconnue & Ellen Jewet |

              A    N    N       A    N    A    O    N

              Eddwyn


                  Normalement, il s'endort.
                  Après des émotions fortes comme celles qu'il vient de subir, il s'endort. C'est ainsi que son cerveau a décidé de fuir certaines situations, l'éteindre et attendre que ça passe.
                  Ces derniers jours, la fièvre n'aidant pas, il s'est beaucoup endormi : en taverne, chez Francis et Ahenor, sur les rives de la maine, dans la rue sur un tonneau, et le plus souvent, dans son bureau ducal.

                  Lutter contre les voix, lutter contre soi-même, c'est épuisant.
                  Le froid l'engourdit.
                  La fièvre l'enserre comme des bras maternels.
                  Et le sommeil vient.
                  Dans les larmes qui coulent le long de son visage avant de s'écraser au sol, se trouvent ses dernières forces, il se vide dans une sorte de purge salutaire.

                  Anne l'appelle, il lève une tête pitoyable et presque inhabitée vers elle, l'écoute.
                  Du moins, il essaye : l'écouter, c'est souffrir. Dormir, c'est s'éteindre.
                  Mais quelque chose, au fond de lui, dicte au poète qu'il ne doit pas choisir la facilité, que s'il s'endort, il se réveillera enchaîné et enfermé. Il doit faire un effort et suivre Anaon.

                  Elle était belle cette journée d'été à Limoges, quand ils avaient avalé lune et soleil.
                  Au souvenir, la chaleur de la journée l'enveloppe et le berce... Non !
                  Tête secouée, il se dresse sur ses pieds, hoche la tête pour toute réponse et suit Anne dans les ruelles obscures du village.

                  Ses pieds semblent avancer tout seuls, lui n'a qu'à s'empêcher de dormir et la suivre. Alors il serre le canard dans sa main pour se maintenir éveillé et sans poser de question, continue à marcher.

                _________________
                Anaon

                     

                     Une poupée de chiffon.
                     L’Anaon craint un moment de ne pouvoir le sortir de sa prostration, que son immobilisme ajoute à sa propre hésitation... mais Eddwyn se fait plus que docile entre ses mains. Elle l’incite à se relever puis le pousse, sans attendre, à quitter la berge.

                     La déraison à pris une décision.
                     L’esprit se met alors froidement en branle.

                     Ils remontent le petit dévers, par la volée de pierres qui perce taillis et fourrés. Elle les arrête une fois sur la hauteur, sous le couvert des arbres. Autour d’eux, la neige brouille le décor avec une véhémence rare en Anjou. Malgré la lueur bienveillante de Séléné, elle craint qu’ils finissent par ne plus pouvoir se repérer. Droit devant eux, au bout de l’allée qui longe le cimetière, il y a l’église trônant sur son siège rocheux. Sous son regard : Zulma, allongée dans son catafalque de neige, lentement recouverte d’un linceul du même froid.
                     L’Anaon ne veut pas qu’Eddwyn la voit… alors elle le pousse de l’épaule pour lui faire longer la bordée végétale avant de remonter au centre du bourg par une autre ruelle. Le village de pêcheur n’est pas bien grand : il n’y a guère de chemin plus court ou plus direct qu’un autre. Tout se rejoint et s’intrique en quelques petites ruelles vaguement délimitées où il est bien aisé de contourner ce que l’on veut éviter. Ils traversent alors le silence comme deux ombres pressées, la première tantôt tirant, tantôt poussant la seconde. Elle ne rase pas les murs, ne cherche surtout pas l'abri sommaire d’une avancée de toit. Autour d’eux, tout est toujours clos, les paupières de bois résolument baissées sur les yeux endormis des maisons Le petit escalier de pierre qui court à flanc de mur, marque l'arrivée à leur modeste refuge. Roide pousse Eddwyn a le gravir et la lourde porte de leur chambre est passée avec précaution.

                     La tiédeur de la pièce contaste violemment avec la froidure du dehors, lui donnant l’impression d'entrer dans une masse palpable de chaleur. Assurément, ils auraient bénéficié d’un meilleur confort dans le logis Royal, mais l’on avait trouvé à leur donner une chambre bien décente dans cette bâtisse. Une toute petite cheminée, qui aura vaillamment lutté contre l’humidité toute la soirée, crache encore un reste de feu contre l’un des murs. Une première couche, réchauffée à la bassinoire, occupe le centre de la pièce, une seconde seconde se trouve à côté. Sans attendre, Roide s’agenouille pour attiser le foyer et tenir Almeria au plus près de sa chaleur. Elle lance au poète avant de se retourner :


                     - Eddwyn ?! Vous avez du sang sur vous ?

                Musique : "Morning Keep The Streets Empty For Me" interprétée par Fever Ray.


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