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[RP] Rien de bon ne peut advenir désormais

Eddwyn


      Eddwyn ne répond pas.
      Il reste près de la porte, la main posée sur un meuble comme s'il craignait qu'il ne disparaisse. La chaleur de la pièce lui monte au visage avec une lenteur nauséeuse. Chaque parcelle de son corps picote, une douleur mêlée de fièvre et d'un changement brutal de température.
      Il vacille.

      Du sang.
      Le mot met un instant à trouver sa place.
      Alors il baisse les yeux sur ses mains, les observe comme s'il s'agissait d'objets qu'on lui aurait confiés. La droite en est maculée jusqu'au coude sur lequel s'est écoulé le sang royal. Ses genoux aussi présentent des tâches brunes.


      Je...

      Sa voix s'éraille avant même d'avoir commencé à franchir ses lèvres.
      Il cligne des yeux.
      La chambre se trouble. Non, pas maintenant, il ne faut pas dormir.
      Dans une nouvelle lutte contre le sommeil, ses yeux ne quittent pas le sang. Obnubilés.


      Ce n'est pas à moi ?

      Il lève enfin le regard sur Anaon et porte machinalement les doigts à son nez.
      L'odeur le heurte de plein fouet.
      Le fer.

      Une image surgit et le fait vaciller de nouveau.
      Une tâche sombre dans la neige. Un sourire sous un cache-œil.


      Elle...

      Les mots ne veulent pas sortir, un seul s'échoue.
      Il déglutit, la fatigue l'appelle avec douceur.
      S'il ferme les yeux, tout s'éteindra. Tout deviendra flou et supportable.
      Alors les yeux du poète se ferment et le sommeil l'enveloppe de ses bras dans un cocon de chaleur et de calme. Quelque chose bouge et l'appelle à l'extérieur, mais il n'y entend rien, il ne veut pas sortir de cette torpeur réconfortante.
      Ici, la colère n'existe pas, la peur non plus.
      Plus rien n'existe, il n'y a que le silence et le repos, comme lorsqu'il va seul en forêt durant des jours pour trouver le calme et la paix.
      Mais ce bruit, cette sensation soudaine, n'est-ce pas un arbre qui s'écroule ?

      Il ouvre les yeux juste avant de perdre totalement l'équilibre et de rejoindre le sol de la chambre d'auberge. Il se rattrape de justesse et retire ses vêtements maladroitement avant de gagner sa couche et de s'endormir aussitôt.

    _________________
    Anaon

         

         L’attention se partage entre le poète hébété et le bébé qu’elle peut contempler enfin en pleine lumière. Une bouille plissée par l’inquiétude qui essaie de comprendre ce qu’elle peut bien faire là. Du sang, il y en a sur elle. Sur la main d’Eddwyn… Sur le gant de la sicaire, par transfert... qu’elle a à nouveau transposé sur le linge d’Alméria. Soit... Elle libère ses mains et pose le cuir avec précaution à côté d’elle.
         Un regard un peu plus dur couvre le grand blond tandis qu’elle s’emploie à frictionner le petit corps contre elle. Ce n’est pas l’œil du reproche… mais celui de l’intransigeante rigueur. Balafrée a basculé. Le mode survie est enclenché. Chaque minute compte désormais, chaque réflexion doit être la bonne. Les vieux rouages s’activent avec une évidence presque déroutante.
         Rien n’est rouillé, ni oublié.
         Un vague sursaut la cueille quand elle croit voir le poète s’effondrer à nouveau, elle suit d’un air dubitatif son maladroit effeuillage puis son abandon sur le lit.


         - N’met… gast !
            - Mais… putain !

         Ce n'était vraiment pas le moment de sombrer dans l'inconscience ! Elle hésite un instant avant de dégrafer sa cape pour y improviser un matelas sur lequel elle dépose Alméria. Dans le cortège royal, elle n’a bien vu que le chien de la Reyne dont la taille l’empêcherait sans doute de courir une piste dans ce paysage neigeux de grand nord. Et elle doutait qu’il puisse y avoir dans le village de pêcheurs autre chose que des clabauds à qui l’on n’avait jamais appris à quêter... Pour autant, Roide voulait éviter de répandre l’odeur du nourrisson dans toute la pièce. Elle embrasse avec douceur et chaleur les petites mains qu’elle a mises à nu avant de les lover dans le cocon de laine épaisses, puis de se relèver pour s’approcher du lit. Son front se plisse.
         Dextre attrape la houppelande délaissée avec les chausses par son porteur, la mouille au broc déposé dans un coin de la chambre, puis lave avec hâte la main masculine encore empoissée du sang de Zulma. La tunique du dessous est intacte. Balafrée s’inspecte alors de même, dégage la dague qui ne porte plus trace de sang. Ça a l’air d’aller…
         Elle fouille ensuite dans les bagages de Sidjéno, cherche des vêtements de rechange. Personne ne retient la tenue des autres quand elle n’a rien de spécial… Elle place ses trouvailles au pied du lit et remet la dague dans son fourreau.
         Sicaire s’arrête une fois de plus, ses cobalts se posent sur la silhouette assoupie d’Eddwyn. Elle réfléchit. Vite. Elle s’en surprend même… les années « d’oisiveté » n’ont laissé aucune trace dans sa vie de raclure. Sans un accroc, ses méninges intriguent et échafaudent, pragmatiques, méthodiques... comme si elle n’avait jamais arrêté d’honorer des contrats et les plus basses besognes. Professionnelle. Elle ne sait si elle doit s’en féliciter ou s’en effrayer...
         C’est une vie indélébile dont on ne peut, visiblement, jamais se départir...
         Un pouce pensif redessine le ciselage de la large bague à l’escarboucle qui orne son index droit. Hésitation. Les talons pivotent et c’est dans ses propres fontes qu’elle se plonge un instant.
         Après un court moment, elle revient au chevet du poète. Almeria, somnolente, aura fini par succomber à la tiédeur enveloppante de la petite chambre. La balafrée se pose sur le bord de la couche, déposant sur le plancher le pot d’aisance encore vide.


         - Eddwyn… Vous allez devoir m’aider à vous aider…

         Roide connaît les étranges sommeils du jeune homme. Elle le secoue par le col… Avant de juger que l’heure est bien trop grave pour s’enrober de délicatesse. Une claque cinglante s’abat sans vergogne sur la joue ducale.

         - Eddwyn ! Réveillez-vous encore trente seconde et faites-vous vomir ! Et avec conviction, ou c’est moi qui vous enfonce les doigts dans la gorge !

    Musique : "High Priestess" composée par Christophe Beck pour la série "Agatha All Along".


    | © Images Sources : Inconnue & Ellen Jewet |

    A    N    N       A    N    A    O    N

    Eddwyn


        Plus rien.
        Le sommeil l’enveloppe, tiède et lourd comme une sieste de dimanche après-midi. Aucun songe pour troubler ses paupières, aucun frisson, seulement ce vide paisible dont son corps et son esprit ont un besoin vital.

        Mais la quiétude se déchire.

        Une douleur brûlante le traverse et l’arrache aux bras réconfortants de Morphée. Il frissonne. Il a froid.

        Dans ses yeux se mêlent la peur et la stupeur lorsqu’ils se posent sur Anaon. Puis l’incompréhension.


        V… vomir ?
        Sa voix tremble.
        Je ne veux pas vomir… Je veux dormir. Pourquoi me réveillez-vous ? Laissez-moi… je vous en prie.

        Il a oublié.
        Sans quoi, il serait encore en train de sangloter et de demander de l’aide..
        Non.
        C'est le Duc fiévreux et innocent qui vient de se réveiller.
        Celui qui n'a jamais quitté sa chambre.
        Et qui n'a jamais tué la Reine.

           Regard fixe de la mercenaire. A avoir passé sa vie à servir tous les râteliers, on en devient bien versatile. On peut passer, sans effort, du franc langage de poissonnier au verbiage envolé de ceux que l’on dit bien né. Alors l’Anaon suit, sans même y réfléchir, les tortueux méandres des personnalités d’Eddwyn. Ou plutôt de ses dépersonnalisations...

           - Justement ça vous fera le plus grand bien ! Soit vous m’écoutez et me faite confiance, soit je vous y force.

        Le Duc cligne des yeux.

        L’aurait-on empoisonné ?
        Est-ce pour cela qu’il brûle ainsi ?
        Est-ce pour cela qu’Anaon insiste pour le faire vomir ?

        Sa main glisse vers son ventre, palpe, presse. L’estomac est tendu.
        Cette même main, qui quelques minutes plus tôt, était encore maculée du sang versé dans la nuit, remonte jusqu’à son front. Il est toujours brûlant. La main, elle, est propre.

        Le jeune médecin s’examine avec hâte, presque méthodiquement, comme s’il s’agissait d’un autre que lui. Puis il relève les yeux vers l’autre médecin.


        Ce n’est rien. Inutile de provoquer le vomissement. Il me faut seulement du repos.

           Mercenaire était bien Mère-cenaire. Et sans doute qu’aucun mot ne viendra jamais mieux la décrire que celui-là. Elle avait la fibre tendre, mais le croc rude et prompt à mordre sans remord pour le bien de ses protégés. Ses menaces n’étaient jamais faites au vent... Eddwyn semblait déjà avoir occulté son geste ? Très bien ! Mais si l’Anaon ne montait pas pour lui un alibi potable, on n’allait pas tarder à le lui rappeler d’une bien douloureuse manière. Alors elle ne tergiversera pas plus : une main tire au col pour rapprocher le minois fiévreux avec une force qu’on ne lui soupçonnerait peut-être point. La botte décale d’un coup sec le pot d’aisance. Dextre harponne nuque et cheveux d’une poigne de fer quand senestre étouffe la protestation à venir de deux doigts qu’elle lui enfonce brutalement dans la gorge.


        C'est qu'il avait plutôt prévu de dormir lui.

        Naïvement, il avait pensé qu'Anaon l'aurait écouté et laissé tranquille. Elle n’en fit rien.
        Avec une force surprenante, elle le saisit par les cheveux et le manipule à sa guise pour le faire vomir.

        Son corps se cabre contre l’intrusion. Ses mains s’agrippent au bord du lit, les jointures blanchissent. Un premier spasme le plie en deux, l’air lui manque, sa gorge se referme, il étouffe.
        Un son rauque lui échappe, involontaire, presque animal. Les larmes brouillent sa vue.
        Le second spasme brise toute résistance. Un flot brûlant jaillit de sa bouche, heurte le pot, éclabousse la couche.
        Il tente de protester, d'appeler à l'aide face à l'agression, mais déjà un autre haut-le-cœur le saisit et l’arrache de nouveau à lui-même.

           Une grimace tord les lèvres couturées. Compatissante tout de même, face à cette douleur qu’elle lui impose. Le nez se froisse sous le remugle acide qui envahit immédiatement la chambre. Elle glisse une œillade vers Almeria qui n’émet plus que le son de sa petite respiration. Un regard vers ses doigts luisants de salive. Bienheureux qu'Eddwyn n'ait pas eu l'idée de la mordre... Puis elle revient au Duc qui convulse les derniers restes de son repas. Elle se fait la pensée déplacé que le dernier à lui avoir souillé les bottes lui devait toujours une robe... Dextre libère la nuque et vient tapoter le dos tressautant du poète au supplice.

           - Désolée, mais c’est pour votre bien...

           Sans plus de sommation, elle embrasse sans pudeur le crâne au blond trop clair, comme on le ferait pour un enfant que l’on réconforte d’une bien pénible tâche. L’Anaon se lève pour s’affairer quelques instants sur la petite table près du lit. Puis elle se tourne, tenant un godet d'une main et une petite écuelle dans l’autre. Du bout du pied, elle pousse un tabouret près de la paillasse et y dépose l’écuelle dans lequel trône un morceau de pain. Elle amène un genou au sol. Sa voix retrouve tout son velours.

           - Buvez si vous le pouvez. C’est le bochet que nous avons préparé. Je vous rapprocherai la bouteille… Et si jamais votre estomac le réclame, prenez un peu de pain...

           Les cobalts cherchent leurs homologues avec une drôle de gravité. Espérant que pour cela, Eddwyn ne rechignera pas…

           - Reposez-vous, Eddwyn... Je veillerais sur vous...


        S’il avait d’abord songé à hurler et à fuir la chambre, le baiser suffit à l’apaiser.
        Abruti par la fièvre et la fatigue, il cligne des yeux et écoute.

        Anaon est bien aimable de l’inclure dans la préparation du bochet. Il ne s’était pourtant senti d’aucune utilité, sinon pour ajouter le miel à la fin.

        Il jette un regard vague au pain, hoche la tête, puis se redresse pour boire le verre qu’elle lui tend.

        Ensuite, il se rallonge. Se glisse sous la couverture encore souillée de bile.
        Le sommeil revient, lourd et irrésistible.
        Lorsqu’Anaon lui promet de veiller sur lui, il dort déjà.


      Écrit à 4 mains avec jd Anaon.

      _________________
      Anaon

           Une étrange quiétude s’est emparée de la chambre.
           Le craquement discret des brandons. La lumière douce et enveloppante. Les respirations assoupies… Il n’y a que l’aigreur qui révulse la narine et prend à la gorge pour rappeler la tempête qui couve au dehors. Debout, contre la couche, l’Anaon s’accorde cet instant de calme en couvrant Eddwyn d’un long regard. Elle a bien évidemment empoisonné le verre et le pain… De quoi le tenir plus bas que terre pendant un long moment. La ride du Lion se creuse plus encore. Elle espère qu’il ne recèle en lui aucune faiblesse cachée… mais elle sait jouer de ses venins depuis bien longtemps. Elle n’a pas à douter maintenant.

           Elle veut laisser courir un peu de temps, que la neige recouvre les traces de leur passage. Mais elle se doute qu’on ne tardera plus à rechercher la Reyne partie dans la nuit avec un bébé sur les bras… Il faut jouer la juste mesure. Alors Roide reprend sa mise en scène avec diligence. Elle attrape la pauvre houppelande qui ne fera qu’office de serpillière ce soir, et s’emploie à effacer, au mieux, les traces de leur sortie. Elle retire la neige sur la cape et les bottes Eddwyn, puis les place près de la cheminée. À genoux, elle frotte les taches humides laissées par leurs pas et que le vieux plancher commence à absorber, sans toucher aux vomissures qui forment une galaxie douteuse autour de la cuvette.
           Quand elle juge que c’est assez, elle rassemble les habits souillés en une boule la plus compacte possible puis se rapproche d’Almeria. Ses mains retrouvent ses gants et un sourire attendri point devant ce spectacle si simple et si touchant. Elle défait le petit paquetage fait de sa cape pour reprendre le trésor qui y dort. Almeria se laisse faire sans se réveiller, geignant mollement pour protester contre ce dérangement inopiné. Elle venait enfin de trouver le sommeil qui lui manquait tant et on l’en perturbe ?! Diable ! Mais c’est d’une cruauté ! La sicaire renfile sa cape d’une main avec le moins de heurt possible puis attrape le baluchon de vêtements et de quitte la chambre.

           A la lueur encore diffuse de la lune, au craquelin qu’elle sent à nouveau sous ses pieds, elle comprend que l’hiver aura été de leur côté. Les flocons, qui s’échouaient du ciel en avalanches, se sont calmés pour reprendre un ballet plus lourd, perturbé par quelques jeux du vent. Mais la neige, dans sa chute folle, aura suffisamment comblé leurs précédentes traces. Pour autant, elle s’efforce de marcher dans leur sillage enseveli pour regagner la lisière du village. Le regard accroche l’ombre des maisons, cherchant à distinguer une lueur qui n’était pas là tout à l’heure, un volet que l’on aurait ouvert… Tout semble encore solidement scellé dans le sommeil.
           Elle rejoint la berge, où la nuit a réussi à recouvrir le sable humide d'un linceul scintillant. En se rapprochant près de l’eau, elle remarque la forme sombre d’une barque que les pêcheurs auront oublié de ramener pour l’hiver. L’Anaon n’attend guère pour tester son ancrage. Elle s'arcboute contre le bois humide pour mettre la petite embarcation à l’eau, essayant de lui donner assez d’élan pour la faire emporter par le fleuve. Elle espère que le courant ne l’échouera pas pitoyablement quelques brasses plus loin… Ma foy, tout ce qui peut troubler une piste sera bon à prendre.

           Une trouée se forme un instant dans le ciel vaporeux, laissant passer un pur rayon de lune qui éclaire sans détour la peau mouvante de la Loire. Roide se tient coite, sa propre buée lui voilant la vue, les cobalts plongés dans la direction de Denée.
           Un instant de doute.
           Elle s’était déjà sortie de bien de guêpiers et de situations inextricables. Régicide, elle l’était elle-même et de longue date... mais elle avait alors pu préparer son intrigue durant de précieuses semaines. Des mois même. Des manigances plus que huilées pour un attentat plein d’élégance… Aujourd’hui, il lui fallait bricoler sans se tromper…
           En dépit de toutes les conséquences.

           Les prunelles cherchent alentours et se posent non loin, sur la silhouette d’une autre barque à demi démantelée, entourée par quelques buissons envahissants. Elle s’en approche et s’agenouille pour l’inspecter dans cette semi-obscurité. Roide décolle alors le visage d’Almeria de son épaule. Elle devine, son petit visage froissé dans sa somnolence, contrarié par la fraîcheur qui contraste bien trop avec la précédente tiédeur. Une douleur lui empoigne lentement le cœur. Les traits balafrés se plissent dans le sourire contrit des mères qui oscille entre l’excuse et la tendresse. Quelques secondes encore où elle hésite… puis elle pose ses lèvres et ses mots doux sur le front de l’enfant.

           Elle n’a pas le choix…

           Elle la soustrait avec regret de sa chaleur pour l’allonger au fond de la carcasse de bois, appuyant sur le petit corps pour marquer son empreinte dans la neige qui y fait une litière. Les mots d’excuses s’échappent en murmure des lèvres balafrées, plus pour elle, sans doute, que pour le bébé qui n’y entendra rien. Les mains la délaissent, le temps de jeter au plus loin dans la Loire, la boule de vêtements qu’elle a prise avec elle.
           Une inspiration glacée lui emplit le poumon. Un moment de silence. Puis dans le calme retrouvé de la nuit, les couinements d’Alméria s'élèvent. Sicaire revient auprès d'elle. Au fond de la barque, la petite se tord pour chercher à voir à droite et à gauche et se soustraire à la froidure qui la gagne. Roide ne bouge pas, serre les dents à s’en fendre l’émail.
           Doucement, la dextre se lève vers le buisson qui tend ses branches au-dessus de l'épave et, du bout des doigts, les fait trembler comme on ferait vibrer les notes sur une harpe. Une poudre glacée tombe soudainement sur le petit corps qui accuse le contact d’un sursaut. Et sous la brûlure qui soudain l’assaille, le bébé ne peut faire qu’une seule et unique chose pour se défendre : hurler au secours de sa mère.
           Les entrailles de la Roide se vrillent.
           Un peu, encore un peu…
           Jusqu’à ce qu’elle juge que c’est suffisant, que plus loin serait trop dangereux. Qu’elle tremble elle-même bien trop pour maltraiter plus avant cette enfant... Elle soustrait Almeria en larmes et en cris de la froide humidité ; époussette la neige tombée sur son visage ; pose un long baiser d’excuse sur son front en un pitoyable réconfort. Et sans attendre, elle fait demi-tour à grandes enjambées.

           Son cœur s’emballe dans sa poitrine. Point pour l’épreuve à venir, mais par celle qu’elle vient de faire subir. Elle court à demi, frottant mécaniquement le corps de la petite qu’elle tient serré contre elle. Qu’elle braille et alerte : cette fois ça ne fait rien. Elle se dirige vers le Logis royal.

           Cherche-t-on déjà la Reyne ? Ignore-t-on encore qu’elle repose là, sous un tertre blanc ? L'entendra-t-on quand elle hèlera “À la garde” ?

           Cette fois Sicaire, il faudra mentir sans froidure. Délaisser le sang-froid et la maîtrise qui gèlent par trop tes traits. Que l’anxiété qui t’aiguillonne transparaisse, naturelle. Par le fait elle est bien vraie : s’il sombre, tu sombres avec lui.
           Tu joues ta vie et la sienne, au plus près du couperet.

           Mourir pour le seul crime que tu n’as pas commis serait trop ironique…


        | RP désormais ouvert ;) |

      Musique : "Sacrifice" composée par Christophe Beck pour le (très bon) film d'animation "Nimona".


      | © Images Sources : Inconnue & Ellen Jewet |

      A    N    N       A    N    A    O    N

      Leonie
      Le trône vorace encor ose réclamer.
      Patience, aux jours consumés, l'aurore brûle ;
      Puissent ses griffes à ma roche s'agripper,
      Que le sort ainsi s'émousse et un temps recule.

      __________________________________
      – Il n’y a pas d’amour, il y a des moments d’amour –
      Île de Marie (Béhuard), Anjou



        Il va neiger.
      Je lève le nez sur le ciel qui nous surplombe de sa grisaille, dubitative. Point tant sur l'affirmation que sur mon appréciation de celle-ci : c'est froid. Pas de cette sensation de fraîcheur qui nous oblige à nous revêtir chaudement et à apprécier de bonnes flammes dans l'âtre le soir venu, non c'eut été trop simple. La neige me ramène irrémédiablement sur les eaux flamandes dont la surface se craquelait sous nos pas, à nos rires légers, trop abreuvés de liberté et d'espoir. Est-ce que, s'il venait à décéder, vous supporteriez l'idée de n'avoir rien dit pardi ? Les Flandres et leurs flocons, dont le souvenir s'insinue encore trop souvent malgré l'année écoulée, et cette glace au-dedans qu'aucun brasero n’a su dissoudre. Léonie, il est mort. Mes doigts s’accrochent aux revers de mon manteau, je le réajuste sur mes épaules en opinant vers la borgne, comme si mon derme n'était pas parcouru de ce frisson devenu familier, et je m'efforce de revenir au présent :
        Vous savez Léonie qu’un roi a failli se noyer à plusieurs kilomètres d’ici, il a imploré Notre Dame de lui laisser la vie sauve. Précisément la Notre Dame que l’on voit là…
        Je l'ignorais, Majesté.
      Là, un sourire mine de rien, et une découverte de plus : l’Archiduché d’Anjou m’est encore étranger ; ce n’est que la troisième fois que mes pas en foulent les frontières — et la seule qui ait duré plus d’une journée. J’écoute donc la Reyne avec intérêt, m’arrêtant à ses côtés et suivant ses indications du regard tandis qu’elle me conte l’histoire d’un Roy frôlant la mort, fort à propos en cette période. Ironie, quand tu nous tiens. Mes réflexions intérieures ne m’empêchent pas de profiter de sa bonhomie sans la moindre vergogne, le semblant de solitude retrouvée ces dernières semaines y est sans nul doute pour beaucoup et les choses seront bien différentes lorsque nous regagnerons le Louvre ou la guerre. J’ai ainsi acquiescé sans surprise au choix du village, trop habituée à ses élans et partageant son affection pour la simplicité, en me réjouissant secrètement à l’idée de partager un même logis. Je ne suis certes plus Garde Royale, mais nous avons dépassé ce cadre depuis longtemps et il m'est difficile de me considérer autrement que comme sa garde, quelles que soient mes fonctions officielles. Présomptueuse ? Si je devais l’admettre à voix haute, je concéderais peut-être un doute par acquit de conscience, mais au fond, je n’en éprouve aucun. C'est ainsi, voilà tout : Reflet & Antireflet, un lien étrange né d'un premier sourire de juin, consolidé dans la boue, puis dans la mort. J’observe donc l’église incrustée dans la roche, satisfaite de savoir que je serai assez proche pour la protéger s'il devait advenir un malheur — même si je n’aurai sans doute pas à lever le petit doigt, pas avec la Bannière Brune et la Garde qui veilleront aux alentours. Agnès goûte peu à tout cela ; je parierais qu'elle se maudit chaque jour d'avoir accepté cet emploi, avant d’oublier ses regrets à la vue de la bourse hebdomadaire. Une nourrice qui se formerait aux armes pour protéger les enfants dont elle a la charge pourrait-elle être considérée comme une mercenaire ? La question me taraude un instant, et je ne manque ni son expression, ni le regard royal posé sur elle.
        Hmmf… vous verrez, c’est simple mais confortable. Et notre arrivée à été annoncée, nous allons pouvoir aller nous réchauffer devant un bon feu.
      Je souffle un rire, mais ne lui emboîte pas le pas, cédant plutôt la place à son Écuyère pour m'enquérir de ma nourrice, qui n'a guère besoin d'ouvrir la bouche pour exprimer ses pensées. Elle le fait tout de même, et je dresse un sourcil un peu plus haut à chaque question - excellentes au demeurant, j'ai toujours préféré la compagnie d’esprits vifs et volubiles à celle des sots.
        Cessez vos inquiétudes, Agnès. L'endroit est tout à fait convenable, Sa Majesté n'aurait pas choisi un tel lieu autrement. Pour la nuit, faites comme en Bretagne d'accord ? Si l'île est attaquée, nos assaillants auront affaire au Commandant, au Capitaine, et leurs hommes. Nous serons rapidement informées, et vous aurez tout le loisir de vous enfuir avec Almeria pour aller retrouver Vaudalm. Ou Sorensen oui, si vous ne la trouvez point. Tout ira.
      Après tout, comment une si belle journée pourrait-elle mal tourner ? L’Archiduché devenu allié, la Garde et la Bannière au complet, Lucidie toujours attentive, et Le Chien… fait son office. Les dangers sont réduits ; la Reyne est au mieux de sa forme, nul ici n’a de grief à son encontre, et fol serait celui qui tenterait une attaque en pareille configuration. Par précaution, je m'en vais toutefois glisser quelques mots au Guerin afin qu'il s'assure que la borgne soit suivie de loin s'il lui venait l'idée d'une baignade hivernale, puis je lance un coup d'œil à Notre Dame et m’aventure à mon tour dans le logis.


      Vous qui avez ouï la supplique d’un Roy,
      Entendez à présent la voix qui vous implore ;
      Gardez ma Reyne de périls et d'effrois
      Veillez ses jours, qu’elle ait maintes aubes encor.

      __________________________________
      – Et à ce moment-là, je jure que nous étions infinies –
      Soirée au logis royal


      Écuyère et Reyne discutent et j’écoute d’une oreille en souriant tandis que ma plume gratte le vélin ; sauf lorsque je bute sur une rime et plisse le nez. Je me suis écartée pour me consacrer à ma tâche secrète, prétextant quelques plis urgents à traiter afin de n’être point dérangée, comptant discrètement jusqu’à douze sur mes doigts — exercice moins aisé qu’il n’y paraît lorsqu’on n’en possède que huit. L’absence du Sidjéno me pèse un peu, mais il saura bien m'apporter quelques conseils lorsque nous reprendrons la route, car qui mieux qu’un poète pour juger d’un poème ? Wycaert dispose d'écus et des meilleurs artisans du Royaume pour forger lames et armures ; c'est en y songeant que l'idée m'est venue. Reste que l'exercice ne m’est guère naturel : les mots ne sont pas un présent que j'aurais instinctivement choisi, néanmoins une première année de règne s'honore — et je veux la surprendre. Je crois que le trône de France est le Siège Périlleux. Il viendra un jour quelqu'un qui répondra à ses attentes et qui ne périra point. Et si Cerbère avait eu raison ? Si cette femme était celle qu’il attendait ? J’inspire et m’efforce d’enfouir cet espoir dangereux, trouvant enfin la rime qui me résistait. Ciel… écrire de la poésie est une chose incroyablement peu satisfaisante, je ne sais comment Eddwyn parvient à y prendre plaisir ; mes vers me paraissent d’un ridicule absolu. Par chance, la voix royale se fait plus forte et me déconcentre ; j’esquisse un sourire et ne relève la tête qu’à l’entendre s’interrompre. Là, je dresse un sourcil sans comprendre, mes azurins vont d’Agnès à Zulma, puis se posent sur Almeria qui donne raison à la seconde et me retient d’intervenir. À la place, je fais jouer l’extrémité douce de ma plume contre mon menton et observe la scène, lâchant au deuxième couplet un rire qui s’étrangle dans ma gorge : le geste de ma nourrice, cette fois, ne m’échappe pas. Je souffle sur le vélin pour faire sécher l’encre plus vite tout en me levant, puis ferme le pot d’encre et abandonne l’ensemble sur le rebord de la fenêtre, bien décidée à avoir une discussion avec elle. Ou pas.
        Allez donc la coucher que je vous plume aux cartes, Agnès. Léonie aussi, vous n’y échapperez pas. Luce ?
        Laissez Agnès, je m'en occupe et je vous rejoins ensuite.
      Remettant la discussion à plus tard, je m’approche de la nourrice et tends les bras pour récupérer ma fille, enveloppée dans sa couverture mauve où le jasmin se mêle à l’asphodèle. Je disparais ensuite dans la chambre attenante afin de la coucher comme souhaité, gardant toutefois en main le Zulmochet confectionné par sa tante. Je le rapporte avec moi pour m’attabler aux côtés des trois femmes, le pose sur mes cuisses une fois assise, puis attrape prestement les cartes déjà distribuées afin de découvrir mon jeu.
        Je suis là, je suis là. Quelle est la mise ?

      Reyne hardie entre heaumes et armures.
      Sous la toile battue par le vent des tourments,
      Elle mange debout, loin des palais mouvants,
      Femme d'armes entière en dépit des dorures.

      __________________________________
      – On rencontre sa destinée souvent par les chemins qu’on prend pour l’éviter –
      Milieu de la nuit, logis royal


      Sont-ce les insomnies récurrentes de ce mois de février, l’endroit fort agréable, la présence des gardes et soldats aux alentours ? Nul ne saurait le certifier, toujours est-il qu’une fois déplumée, et la revanche reportée au lendemain, chose rare, je dors. La borgne ne peuple jamais mes nuits, l'onirique s’y trouve tout entier dévolu à mes craintes et à mes cauchemars. Et qu’est-il de plus terrifiant que l’espoir ? C’est à une autre table, perchée au sommet d’une tour trop haute, que je prends place. Et, une fois encore, ce n’est point à moi de tirer les cartes.
        Je ferais bien une soirée cul de chouette avec la Dauphine, je suis certaine qu'on pourrait bien s'amuser.
        Vous devrez vous contenter de moi Elyria ! Allez, expliquez-nous les règles de votre jeu. Majesté, vous jouez ?
        N'est-ce pas en quittant le chemin tracé qu'on fait les plus belles découvertes ?
      Ce que roi veut, roi obtient : nous jouons donc, règles acquises ou contournées sur le tas, n’interrompant la partie que pour tendre l’oreille aux pleurs qui se font entendre. Agnès doit la nourrir. Ou peut-être n’est-ce que le vent qui s’engouffre le long des pierres. Je fronce les sourcils en portant ma main à ma poitrine, troublée par une gêne sourde, puis inspire en secouant la tête pour me reconcentrer. Fichtre, il va gagner. Mais la partie continue, et je me concentre davantage, bien décidée à ne pas la perdre.
        Hmmf ?

      Fatalement, elle se tiendra au seuil sombre.
      Las, je ne suis plus ombre, pour autant je veille
      Sur ses aubes, prête à mon ultime pénombre,
      Par l’évidence crue d’un serment sans sommeil.

      __________________________________
      – Aimer, c'est perdre le contrôle –
      Perdue


      Je me redresse dans un sursaut, encore engourdie, et lutte un instant avec les draps rêches, aveugle en l'absence de lumière. Les braises dans l'âtre sont presque cendres, mes doigts glissent dans mes cheveux lâches tandis que j'essaie de discerner les formes, celles des meubles, celles des gens. Le Chien ronfle, une seule respiration. Hmmf ? Peut-être n’était-ce qu’un mauvais rêve : ils sont récurrents, la période est propice aux souvenirs que l’on voudrait tout à la fois garder et oublier. Celui-ci s’efface déjà, pourtant la gêne revient, et je fronce les sourcils, pressentiment que je ne puis nommer. Je me lève et traverse la pièce sur la pointe des pieds, pour trouver la couche de la borgne et m'y pencher sans trop oser. Une seule respiration. Me redressant, j’inspire pour apaiser la pointe de panique qui fend mes côtes, respire. Il n'y a aucune raison de s'inquiéter, nous sommes en sécurité, alors pourquoi je pressens que ça ne va pas, que ça ne va même pas du tout ? Hmmf ? Je pénètre tout aussi discrètement dans la chambre attenante, déçue de découvrir l'absence de la silhouette royale dans le fauteuil. Combien de fois la Wycaert a-t-elle profité de la nuit pour veiller sur la petite ces derniers mois ? Rien de surprenant, pas en ce début d’année, pas avec ce qui est arrivé l’an passé, et mes yeux grands ouverts maintenant habitués à la luminosité, je frôle le berceau, aussi vide que le siège. Hmmf ? Retournant à l’entrée, j’attrape mes bottes et interpelle Lucidie sans plus de manière, même si Le Chien râle d'être ainsi dérangé et que je risque de réveiller Agnès. Entend-elle la tension dans ma voix ? Nous n’échangeons guère plus, je me chausse et cherche ma cape pour me couvrir, mais dans l’obscurité devenue coutumière, force est de constater qu'elle n’est pas là. Un instant étonnée , je songe que je vais bêtement sortir en chemise de nuit et croiser la Wycaert qui moquera mon affolement. Cette pensée n'éloigne pourtant pas cet instinct qui me dicte qu'il a gagné, que les cartes étaient battues en avance et les dés pipés. Léguant la raison au diable, mes doigts trouvent mon épée lorsque je tire le battant et l'air hivernal me gifle le visage, ma prise blanchit sur la fusée, le tissu que je porte ne m'étant d'aucune protection contre le froid. Je peste de méconnaître ces rues que je parcoure avec une hâte qui s’accentue de minutes en minutes, ayant à peine conscience de l'Écuyère et du chien qui m'accompagnent, mon monde finalement réduit à un enchaînement de pierre et de neige sans trace de vie. Nous ne croisons personne ; je ne sais quelle chance nous évite de tomber sur la Garde ou la Bannière dans leurs rondes, et je grimace à l’idée qu’il puisse s’agir d’une malchance folle. Non. Elle a forcément rencontré l’une ou l’autre, qui l’aura suivie en la découvrant seule. Hmmf ? La neige me mord les mollets, s’accroche à ma peau nue et remonte lentement, pour se ficher au creux de ma poitrine, où la gêne et l’urgence ont trouvé place.

      Je vous en veux, vous le savez n'est-ce pas ? Parce que vous étiez avec lui, lorsque c'est arrivé. Parce que vous ne m'avez pas laissé être là, l'un comme l'autre, alors que j'aurais pu agir là où vous en étiez incapable. Ce que je vais dire ne changera rien aux ressentis que je devine dans vos silences, mais vous n'êtes pas responsable de ce qui est arrivé. Vous étiez plus que sa protectrice, vous étiez son bras, son pilier, son amie la plus fidèle et dévouée.

      Idiote.
      Parce qu'au fil des mois, elle a cessé d'être la Dauphine, elle a cessé d'être la Reyne, pour n'être que Wycaert.
      Parce qu'elle est devenue mon pilier, et qu'elle a gardé le bras que je lui avais déjà abandonné depuis long.
      Parce qu'elle est devenue une amie.
      Incapable.

      Vous n’êtes pas dupe, vous savez qu’à choisir entre ma vie et la vôtre, vous l’emporteriez haut la main, et vous savez également ce qu’une telle chose impliquerait pour l’enfant qui croît dans mon ventre. Il n’est pas raisonnable de continuer à vous protéger, pas en sacrifiant deux vies et non juste la mienne, et si mon instinct de femme et de garde me pousserait à me positionner entre vous et la lame qui vous menacerait, qui sait ce que me dicterait mon instinct de mère ?

      La question rhétorique, posée à la mi-septembre, trouve ainsi réponse peu glorieuse, une part de mon esprit martelant que la borgne n'est pas en sécurité, l'autre murmurant seulement que ma fille est avec elle. La femme et la garde, la garde et la mère, la mère et la femme. L'Antireflet occupe toute la place alors que j'avance, ma peau gelée tiraillant. L'aube est proche, cela se ressent à l'agitation naissante derrière les portes fermées, devant lesquelles nous ne faisons que passer. Je me dépêche, profitant du calme relatif du village, guettant les sons et les voix qui pourraient nous parvenir, au milieu de nos pas étouffés et de nos souffles courts. Pauvre Écuyère, qui ne doit pas bien comprendre, mais comment lui expliquer l'intangible ? Je sais. L'on cherche et l'on s'interroge, en vain. Peut-être qu'elle est allée visiter ceux qui ne sont pas en service, peut-être qu'elle a profité d'une soirée avec la Josselinière, ou avec le Sidjéno ? Si quiconque s'est aventuré ici dans la nuit, les traces ont été recouvertes, et peu à peu se mêle l'espoir au désespoir. Espérer est dangereux et la chute d'autant plus brutale lorsque l'on se laisse à croire au possible plutôt qu'au probable ou au certain, mais que faire quand l'incertitude est provoquée par un instinct trop souvent éprouvé ? Nous approchons de l'église, seul point d'ancrage dans cet océan blanc et gris, mon épaule heurte l'angle d'une masure et j'expire sous le choc. Le Chien bronche et renifle, je le discerne à peine alors qu'il nous devance, mes azurins posés sur le vermeil qui teinte la neige. Combien de temps ? J'avale ma salive en balayant les lieux sans trouver le moindre signe de vie. Quand ? La brise hivernale frôle mon derme qui se hérisse et je reviens au corps inerte, maculé de flocons qui ne fondent pas, ma roche se fendant juste assez pour me laisser franchir les quelques pas qui nous séparent. Elle doit avoir froid. Il fait froid, non ? Mes jambes ploient et je sens la neige carmine imprégner le tissu à mes genoux, mes bras se tendent et se figent. Vide. Froide.
        C'était pourtant un ordre clair Wycaert : ne soyez pas morte et ne mourrez pas.
      Murmure trop pragmatique, trop froid, trop tout. Seule. Où est ma fille ? Je ne parviens pourtant pas à détourner mon regard du corps. Vide. Le Chien geint et s'allonge entre le bras mort et le buste immobile, tandis que ma main droite cherche un appui au sol, humide et tiède. Une chaleur résiduelle, à peine perceptible, j'en ressens malgré tout la brûlure alors que je nettoie délicatement les joues blêmes de la neige accumulée, ignorant mes tremblements et les fissures, la voix qui hurle en silence dans mon crâne et mon souffle qui se noie dans ma gorge. Méfiez-vous, vous allez devenir atrocement sentimentale. Je penche la tête en venant caresser la capeline de l'index, ajoutant une tâche supplémentaire au tissu, sourcils froncés. Ma capeline. Chance ou Malchance ? J'oscille et inspire profondément, puis passe ma main sous la nuque royale, la soulevant juste assez pour rabattre la capuche sur le visage inexpressif. Chance ou Malchance ? Je reste ainsi quelques secondes supplémentaires, incapable de relâcher cette nuque, de quitter cet œil qui fixe un monde mort. Les villageois vont bientôt affluer, mais je ne m'en inquiète guère : la neige a brouillé toutes les pistes avant même notre arrivée. Trop tard. Elle ne peut pas rester là. Mes doigts cherchent les plaies à soigner, quand bien même il n'y a rien à faire : nul souffle ne s’échappe des lèvres royales. La seule buée naît de ma bouche, la seule chaleur émane de mon corps glacé et du reliquat de sang qui s’écoule. Fol serait celui qui tenterait une attaque en pareille configuration. Mes pensées vont au poète, à sa folie et à sa lame que je ne connais que trop bien, et je sens cette colère devenue trop familière s'agiter à l'intérieur. Non, ce ne peut être lui. Il se porte mieux depuis des mois, il n'est pas de raison que... Mes iris vont d'allées en allées, ruelles et rues s'éveillant aux lueurs de l'aube noire. L'absence de traces, le tissu. Almeria. Si le Sidjéno était...s'il avait... pourquoi me prendre ma fille ? Cela ne fait pas sens, les voix qui l'habitent ne l'auraient pas laissé partir sans qu'il ne termine sa tâche, alors pourquoi ? Il n’était pas visé… c’était moi… Et si elle avait tort, depuis le début ? Je me résous à la logique et ravale ma question, à laquelle nul ici ne peut répondre. Je dois trouver ma fille. Cette capeline est la mienne, et cette enfant est la sienne. Dans l’obscurité, avec quelques mèches blondes échappées de la capuche, Almeria dans les bras… est-il possible que ce ne soit pas la Reyne qui repose là ? Qu'il ne s'agisse que d'un terrible jeu de hasards ? Je ne dis rien de mes pensées à Lucidie, l'ascendance d'Almeria restant un secret qu'il me faut garder, et mes azurins reviennent à la borgne. Elle ne peut pas rester là. Vous fûtes sa main gauche avant de devenir celle qui reste, vous êtes tout ce qui me reste et je ne suis pas prête à vous laisser partir encore, pas sans avoir tout tenté pour l'empêcher. Non, je n’ai pas le droit de culpabiliser. De protectrice à protectrice, je n’aurais pas agi différemment, et elle le sait. Savait. Il n’y a plus rien à empêcher. Almeria. Ceux qui l'ont emportée peuvent être n'importe où, courir seule à sa recherche me paraît bien inutile. Et peut-être qu'au fond, l'idée me soulage un peu. Peut-être que la chute est inévitable dès lors qu'un pilier s'écroule. J'aurais bien assez de culpabilité, plus tard, lorsque la mère-cenaire ramènera mon enfant et que je me refuserais à lui accorder un regard. Ce devrait être mon corps, inerte et glacé, non le sien. Ne l'est-il pas déjà ? J'ignore mes lèvres bleuies, ma peau rendue insensible et mon âme trop sensible, tandis que l'aube darde son crépuscule sur la neige maculée. Reflet & Antireflet. Je me décale et ajuste mes appuis, un bras sous sa nuque et l’autre sous ses genoux ; je la ramène contre mon buste et la soulève, ignorant les mouvements alentours comme mes épaules qui tirent et mes cuisses qui protestent. Elle est plus lourde que je ne l’aurais cru, ce qui est idiot : c’est une guerrière après tout. Ma langue claque, appelant Le Chien, et mon regard survole Son Ecuyère en un échange muet, lui signifiant qu'il est temps de rentrer. Chez nous.

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      Vous savez Léonie qu’un roi a failli se noyer à plusieurs kilomètres d’ici, il a imploré Notre Dame de lui laisser la vie sauve. Précisément la Notre Dame que l’on voit là…
      Je m'en détourne et reviens sur mes pas, le sol craquelant sous mes bottes, mon épée abandonnée dans la neige vermeille. Notre Dame peut bien aller se faire cuire le cul.


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      Guerrière borgne, digne d’ancienne geste,
      Elle affronte le trône et l'épée du destin,
      Couronnée d'or, et de boue fragrance jasmin,
      Wycaert fut Sa Main Gauche, et celle qui reste.

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      Merci JD Zulma, pour tout.
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      Il n’y a pas d’amour, il y a des moments d’amour – A. Ferney
      Et à ce moment-là, je jure que nous étions infinis – S.Chbosky
      On rencontre sa destinée souvent par les chemins qu’on prend pour l’éviter – La fontaine
      Aimer, c'est perdre le contrôle – Paul Coelho

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      Gerard.noe.lamayon
      [Garde Royale]

      Cette nuit-là, il faisait froid. Un froid mordant, sec, presque coupant, le genre de froid qui annonce la neige avant même que le ciel ne s’y décide. L’air semblait vibrer d’une tension glacée et chaque expiration de Gérard formait un nuage pâle qui se dissipait aussitôt dans l’obscurité.

      Appuyé contre sa hallebarde, il s’ennuyait.
      Une lassitude tranquille, presque confortable, celle qui s’installe quand rien ne se passe depuis trop longtemps.
      Au loin, la Loire roulait son grondement sourd derrière les arbres nus, comme une bête massive qui dort d’un œil. Le logis de la Reine, autour duquel il tournait inlassablement depuis deux heures, demeurait plongé dans un silence tout à fait habituel. Les murs sombres, les fenêtres closes, les toits givrés : tout respirait la paix et l’immobilité.
      Rien ne pouvait arriver cette nuit. Et puis, l’aube n’allait plus tarder à pointer le bout de son nez.

      Torche en main, le Garde Royal avançait d’un pas mesuré, profitant des lueurs ci et là de la bâtisse pour y voir clair. Les flammes vacillaient sous les bourrasques, projetant des ombres mouvantes sur les pierres.
      Il se trouvait non loin de l’entrée lorsqu’il reconnut immédiatement la capeline. La capuche rabattue, le tissu sombre, elle avançait, tête inclinée, comme pour protéger Alméria du vent. La neige commença à tomber en fines particules, d’abord timides, puis plus régulières.
      La démarche le fit hausser un sourcil. Un pas plus lent, plus pesant. Mais entre la fatigue, l’obscurité, la neige qui brouillait les contours et l’habitude de voir Léonie sortir pour endormir sa fille, il balaya le doute d’un mouvement de la main.
      Il commença à la héler, par réflexe, puis s’abstint. Ce n’était pas l’heure de la déranger. Si elle était dehors à cette heure, c’est qu’elle tentait de bercer Alméria depuis longtemps déjà. Inutile de risquer de réveiller l’enfant.
      La silhouette glissa devant lui sans le voir, sans même tourner la tête, et disparut au coin d’une maison, avalée par la nuit et les flocons. Gérard resta un instant immobile, la torche levée, comme pour s’assurer qu’il n’avait rien manqué. Puis il reprit sa ronde, méthodique, silencieux, fidèle à son devoir.

      Les trop nombreuses minutes suivantes s’étirèrent, lentes et monotones. Tantôt il neigeait, tantôt il ne neigeait plus, comme si le ciel hésitait entre deux humeurs. La pleine lune brillait au-dessus de lui, ronde et froide, éclairant par moments les toits et les chemins d’une lueur laiteuse. Elle allait bientôt se coucher, glissant derrière l’horizon pour laisser place à un soleil d’hiver pâle et une journée de route tout à fait banale.

      Gérard, lui, n’avait plus pensé à la silhouette. Ou plutôt, il croyait ne plus y penser. Mais quelque part, au fond de sa mémoire, un détail restait accroché, discret, obstiné, comme un flocon qui refuse de fondre. L'aube confirmera son doute.
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      Zulma
          Vous finirez seuls et vaincus car invincible est notre ardeur
          Et si ardent notre présent, incandescent notre avenir
          Grâce à la tendresse qui survit à ce passé simple et composé


      Voyez là, le grand gibet des enfants
      Il est aussi bien cruel que clément
      Car il ne fait pas de distinction
      Sa vue est une bénédiction


      Le silence. Un vrai silence. Rare. Surnaturel. Plus rien ne bouge, plus rien ne bruit. La neige ne tombe plus, la Loire ne coule plus, Eddwyn ne parle plus.

      Un silence apaisant.

      Almeria ne pleure plus.

      Un silence pénétrant.

      Le ciel n’est plus noir. Il est clair et illuminé de milliers d’étoiles.
      Un sourire.
      Vous avez vu ça, Eddwyn ?
      Almeria, regarde comme c’est beau !

      Un silence assourdissant.

      Zulma fait quelques pas. Croit-elle. Ses bottes ne laissent aucune empreinte dans la neige nimbée de ce gris bleu tombé du ciel.
      Elle regarde Eddwyn. Elle regarde Almeria. Elle regarde le corps allongé.
      Un corps massif.
      Un regard borgne.
      Une étrange familiarité.

      Un silence glaçant.


      Au-dessus de nos têtes amusées
      De tout petits pieds innocents pendouillent
      Ils sont fils de nobles, de roturiers
      Admirez ici, leurs belles dépouilles


      C’est donc ainsi, mourir ?
      Zulma aurait songé que cela était plus difficile. Plus douloureux. Plus dramatique.
      Elle regarde le corps désormais seul.
      Plus d’Eddwyn. Plus d’Almeria. Juste elle et son double sous ce ciel de plus en plus grand, de plus en plus étoilé.

      Et maintenant ? Ne devrait-elle pas voir un chemin s’ouvrir ? Ou la faucheuse arriver sur son destrier décharné pour la ravir ? Ou…

      Luce… Léonie ?
      Léonie, tu ne me vois pas. Enfin si, tu vois ce corps mort qui fut jadis l’abri de mon âme et de mon esprit. Je ne suis plus, Léonie. Tu le réalises. Et moi je vois ta souffrance. J’entends ton coeur se déchirer. Ça résonne dans l’espace infini qui m’entoure.

      Et je ne peux plus rien y faire.

      Je sais. Je me souviens. Un peu. Pas vraiment. Mais suffisamment. A chaque mort, l’on perd un petit morceau de son âme. Un petit bout de soi qui ne reviendra pas.
      Ne pleure pas Léonie. Je tends la main vers toi, je voudrais balayer ta douleur comme tu as essuyé la neige sur mes joues.
      J’entends le sang qui bat dans tes tempes. Je sens le froid qui prend possession de toi. Pleure Léonie. Pleure, hurle, crie ta rage, ta colère et ta tristesse. Mais ne laisse pas le froid te glacer l’âme et le coeur.
      Léonie, je ne peux plus te dire ce que je réalise bien tard.
      C’est quand on perd les choses qu’on réalise leur importance.
      Ne pleure pas Léonie. Je vois ta souffrance. J’entends ton coeur se déchirer.

      Et je ne peux plus rien y faire.

      Léonie… ma main sans substance se pose sur ton coeur.
      Il bat. Il souffre. Il lutte.
      Je resterai là. Promis.


      Ce fils de Savoyard est égorgé
      Il en coule du sang et du fromage
      Dois-je me servir, prendre une gorgée ?
      Ou bien écrire sa vie, rendre hommage ?


      Zulma s’éloigne. De Léonie. De Luce. Du monde des vivants.
      Là bas, un ailleurs l’appelle, l’attire.

      Mais avant… Zulma s’agenouille. Croit-elle. Elle tend à nouveau sa main qui n’est plus.
      Elle caresse la tête de son fidèle compagnon.
      Un jour, Le Chien, nous nous retrouverons. Va, veille sur elles. N’attend pas mon retour. Un jour, Le Chien. Mais pas aujourd’hui.

      Adieu Léonie. Adieu Luce. Adieu mon Chien.
      Pardonnez mon abandon.
      Je vous ai aimés.

      Le silence.
      Le ciel gris et immense. Les étoiles.

      Et là bas… ?


      Je ne sais pas comment me comporter
      Tout ce que je sais, de ces petits morts
      C'est que même pendus et attachés
      Il y en a plein qui chantent encore

      Poème « Le grand gibet des enfants » par JD Eddwyn.
      Merci à vous pour ce beau dernier RP… et pour le reste
      .

      _________________
      Amarante.
          [ Le 26 février - Lyon ]


        Les volets de l'appartement étaient fermés depuis deux jours. Malgré les enfants, elle se sentait désespérément seule ... Kheldar l'avait quitté voilà quatre mois. Cet homme, qui avait partagé sa vie durant plus de deux ans, lui manquait terriblement.

        Maintenant Zulma qui venait de la quitter aussi, succombant à la malédiction du Trône, après l'avoir repoussé jusque-là ... Presque une année entière de règne. C'était beau !
        Mais voilà qu'aujourd'hui, elle se retrouvait encore plus seule. Elle était lasse, tellement lasse de perdre ceux qu'elle aimait jour après jour ...

        Elle aimait toujours autant Lyon, mais elle ne prenait plus plaisir à sortir. Attendre des heures et des heures à l'Hermine, sans jamais voir personne, n'arrangeait pas les choses non plus. Quelques fois, elle allait voir Fanette ou encore Lonan et Maelyne, juste pour se dire qu'elle avait encore des amis en ville, mais comment voyait elle l'avenir ? Sombre ou éclairé d'une radieuse lumière ? En ce temps de double deuil, elle dirait sombre sans conteste.

          - Elle se demandait si elle n'allait pas fermer l'auberge ...
          - Elle avait déjà fermé son échoppe ...
          - Elle n'avait plus la motivation pour peindre ou même laisser ouvert son atelier.
          - Elle avait hérité du domaine de Kheldar, mais encore fallait il l'entretenir.
          - Et le théâtre ?
          - Et la musique ?
          - Et la Maison Royale ?
          - Et ... Et ??
          - Et toutes ces choses qui attendaient encore ... Les verrait-elle aussi ?


        Pour le moment, elle avait juste envie de s'enfermer dans sa chambre et de ne pas en sortir. Les genoux remontés contre sa poitrine, elle restait en boule dans cette chambre sombre, à pleurer ceux qu'elle avait perdu ...



      Citation:






      Il restera de toi *

      Il restera de toi
      Ce que tu as donné.
      Au lieu de le garder dans des coffres rouillés :
      Il restera de toi, de ton jardin secret,
      Une fleur oubliée qui ne s’est pas fanée.
      Ce que tu as donné
      En d’autres fleurira.
      Celui qui perd sa vie
      Un jour la trouvera.
      Il restera de toi ce que tu as offert
      Entre les bras ouverts un matin au soleil.
      Il restera de toi ce que tu as perdu,
      Que tu as attendu plus loin que les réveils.
      Ce que tu as souffert
      En d’autres revivra.
      Celui qui perd sa vie
      Un jour la trouvera.
      Il restera de toi une larme tombée,
      Un sourire germé sur les yeux de ton cœur.
      Il restera de toi ce que tu as semé
      Que tu as partagé aux mendiants du bonheur.
      Ce que tu as semé
      En d’autres germera.
      Celui qui perd sa vie
      Un jour la trouvera.



      * Artiste inconnu


      _________________
      Astana


      « Seems the good times
      Have finally come to pass
      Make way for the bad times
      Soon to cross our path »
      — Kevin Morby, Goodbye to good times


          [25 février, Jaulnay, Anjou]


        La veille, le pli de Léonie avait suffi.

        Elle avait tenu ce qu'elle avait pu, jusqu'à ce que ça ne le soit plus. Le corps d'abord, serré par la douleur, la peur et l'inquiétude, l'esprit ensuite, vidé par la nouvelle. Elle s'était enfermée, avait refusé le monde jusqu'à Athelstan. Avant de céder à la nuit, parce que la solitude et certains maux ne font pas bon ménage. La porte une fois déverrouillée, il avait offert l'épaule que ni Jehan ni Kriev ne pouvaient lui apporter. Le premier parce qu'il était absent, le second parce qu'elle craignait de ne pas pouvoir lui mentir. Elle avait somnolé par instants, réveillée par une douleur, un sursaut ou l'impression de tomber. Toujours, sa main était revenue se poser contre son ventre pour s'ancrer dans la réalité. Des mots il n'y avait quasiment pas eus - ç'aurait fissuré ce qui restait de contrôle. Lorsque le jour était arrivé l'anglais dormait à demi, une main posée au bord du lit comme pour s'assurer qu'elle ne disparaîtrait pas durant son propre repos, qu'elle ne décide pas de prendre la tangente au creux de la nuit devenue hostile. On avait frappé à la porte et Sørensen s'était mise debout avant qu'Athelstan n'ait pleinement émergé. Le pli portait l'écriture d'Anaon. La confirmation n'avait rien ajouté à la violence du premier choc. Elle l'avait seulement rendue définitive. Et ainsi, la rumeur commençait-elle à se répandre comme l'avait prédit Léonie la veille.


          « La Reyne y a été assassinée. »

        Elle avait posé le parchemin à côté de celui de Léonie avec un soin troublant. Là encore pour garder une illusion de contrôle. Elle s'était accordé la veille pour (dé)faillir et se bourrer la tête de théories foireuses sur le pourquoi du comment. Une aube nouvelle s'était levée, rester dans le noir à se morfondre n'aiderait personne.


        « The whole place is dark
        Every light on this side of the town
        Suddenly it all went down. »
        — Kevin Morby, Farewell Transmission


        Zulma. Elles ne s'étaient pas connues longtemps. Pas assez pour devenir proches, pas assez pour partager ce qui fait les amitiés durables. De Limoges à l'Anjou en passant par Paris et la Bretagne, elles n'avaient que trop rarement eu l'occasion de se lier au-delà des convenances de rang et autres conneries infiniment sérieuses qui avaient fait croiser leurs chemins en premier lieu. La guerre.

          Alors pourquoi t'as le palpitant qui chiale, Sa Blondeur ?

        Parce que parfois, certaines âmes se reconnaissent et regrettent de n'avoir pas eu plus de temps. Que parfois, l'on touche du doigt rapidement la valeur des gens. Qu'elles partageaient bien des affinités en commun. Qu'elles s'appréciaient. Qu'elles se respectaient. C'était peu et déjà beaucoup. Il n'y aurait pas d'autres instants. Plus d'Adriana dont Astana ne s'était jamais offusquée. Des quelques moments plus légers partagés, elle retiendrait celui où la Reyne s'était retrouvée à Jaulnay par un heureux concours de circonstances avec Edvald, Le Iench et Jehan, et qu'ils avaient fini à grailler du saucisson dans les cuisines du domaine sans des hordes de gardes à leurs côtés. Était-ce à ce moment-là qu'était née cette histoire de ripaille-chariotte et de bébé chien en cadeau ? Peut-être. Astana ne savait plus. Peut-être qu'elle choisirait de s'en rappeler ainsi. D'ailleurs...

        Les châsses grises tombèrent sur la jeune chienne qui sommeillait près de la cheminée. Astana s'accroupit. L'animal leva la tête, reconnut son odeur et se leva aussitôt. Elle la prit dans ses bras et la blottit contre elle. Posa sa joue contre la fourrure de la chienne qu'elle n'avait pas encore su nommer tandis qu'elle se relevait. Après une inspiration, elle avait passé la porte, trouvé le couloir, descendu les escaliers sans prendre le temps de passer un manteau pour mieux se faire gifler par le froid extérieur. Le domaine vivait déjà des sons du monde qui continue de tourner : des hommes à l'écurie, des voix au puits, du bruit d'un battant que l'on referme. Elle avait avalé la distance séparant les logis rapidement, serrant plus fort la chienne contre elle à mesure que le coeur semblait tomber bas dans sa poitrine. Jusqu'à son ventre.



        « Mama here comes midnight
        With the dead moon in its jaws
        Must be the big star about to fall »
        — Kevin Morby, Farewell Transmission


        Quelqu'un de très grand était tombé et le monde n'avait pas encore compris.

        Elle frappa d'un coup bref. Puis une seconde fois. Coula un regard vers Athelstan qui les avait suivies et semblait attendre lui aussi que la porte daigne s'ouvrir, alors que c'était chez lui et par extension chez elle. Qu'ils auraient très bien pu entrer sans s'annoncer. Aller trouver la silhouette endormie pour annoncer la nouvelle. L'attente parut interminable. Et finalement, lorsque la porte s'ouvrit sur le faciès encore tout endormi de Kriev et que ses yeux s'accrochèrent aux siens, Astana ne chercha ni la bonne formule ni le détour. Elle ne dit que la vérité. Et rien que la vérité.


        - « Zulma a été assassinée. »


      « Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille. »
      — Baudelaire


      JD Zulma ♡. Big up. Voilà.
      _________________
      Eddwyn


        Il nous suit dans notre épreuve
        et nous dit avec pitié
        Ami si ton âme est pleine
        de ta joie ou de ta peine
        qui portera la moitié?

        Georges Brassens / Alphonse de Lamartine


          Si le sommeil avait été d’abord réparateur, il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour devenir un enfer. A son premier réveil, Anaon n’était pas encore revenue, une douleur féroce vint le plier en deux alors qu’un nouveau flot brûlant s’échappa de sa bouche pour rejoindre le pot au sol. En tremblant, il prit la carafe contenant le bochet et remplit son verre pour le boire. Et il en fut ainsi toute la journée.

          Parfois, en songe, il voyait une tâche sombre sur un sol blanc, sans toutefois parvenir à bien s'en souvenir ou à se l'expliquer une fois réveillé. Sa première journée ne fut qu'une succession de réveils plus ou moins douloureux. Parfois, Anaon était là, d'autres fois, il ne la voyait pas.
          Le lendemain, alors qu'il n'avait rien mangé depuis l'avant-veille, ce qui ne l'empêchait pas de rendre sa bile au sol, il lui sembla que la couche qu'il occupait se déplaçait.
          Le cahotage de la litière sur les chemins angevins, n'arrangeait en rien les sorties de bile du Sidjéno, qui s'accrochant aux rideaux pour ne pas tomber, crachait au sol en poussant des plaintes douloureuses et fiévreuses.
          Alors, on lui apportait un verre de bochet.
          Parfois, dans des moments de rare lucidité, il se demandait si le bochet était vraiment efficace, il lui semblait que son état empirait à mesure qu'il en buvait.
          Son état général n'était pas sans lui rappeler un des sevrages qu'il s'était imposé au fil des années. Mais encore une fois, le sommeil l'emporte en même temps que sa dignité puisque c'est un Duc trempé d'urine que les gens de Dénée durent sortir de la litière.

          Le troisième jour, quatre mots accueillirent l'un de ses réveils.

          "La Reine est morte"

          Morte.
          C’est un mot trop petit pour Zulma.
          Quelque chose se vide dans sa poitrine.
          Eddwyn fixe Anaon, comme s'il ne l'avait pas entendue.
          Pourtant, il l'entend, mais comme si elle lui parlait à travers de l'eau.
          Il cligne.
          Le soleil filtre à travers les rideaux de la chambre.
          Un oiseau chante au-dehors.
          Le monde n'a pas dû être prévenu pour que soleil continue de briller, pour que les oiseaux chantent ainsi.
          Il plie et déplie les doigts de sa main gauche, elle s'engourdit.
          Les yeux sont fixés sur sa main, s'il ne regarde pas Anaon, alors tout ceci ne sera qu'un rêve fiévreux, il va se réveiller.
          Pourquoi l'oiseau ne veut-il pas se taire ?

          D'un geste trop vif, Eddwyn écarte les couvertures et tente de se lever, mais il vacille et retombe sur le lit.


          Je dois aller à Paris.

          Il essaye une nouvelle fois et retombe hébété.
          N'est-ce pas présomptueux de réagir ainsi à sa mort ?
          Après tout, qui était-il pour elle ?
          Le Bouffon du Louvre comme le nommait Philippe dans son dos.
          Un amuseur, rien de plus.
          La tristesse, le deuil, la détresse à l'annonce fatidique, tout ceci est réservé aux amis, aux proches.
          Mais lui, qu'était-il au juste ?
          Ils auraient sans doute pu être amis, après tout, ne s'étaient-ils pas entendus dès leur première rencontre ?
          Ou alors, c'est une idée qu'il s'était faite, peut-être qu'il avait de nouveau la prétention de se croire assez bien pour approcher les gens.
          Il ne faudrait pas oublier ce que l'on est : un pauvre fou, tout juste bon à être enfermé.

          Mais je vais mieux en ce moment, je me maîtrise.
          Il n'en reste pas moins que j'ai agressé des gens, que mon esprit est malade.
          Mais quand je vais bien, je suis agréable et...
          Prétentieux.

          Le sommeil avait fini par le gagner de nouveau.
          Ce n’est que là que le corps s’autorisa à pleurer.

        _________________
        Minah
        Dialogues :
        - Minah
        - Mahé


        [Les 5 étapes du deuil : le déni, le déni, le déni, le déni et... le déni.]

        Bien loin du drame, les nouvelles allaient vite. Quand Minah reçut un pli scellé lui demandant de dessiner un hommage couilliste à la reine décédée, elle n'y crut pas. Ce n'était pas possible ! Zulma avec qui elle avait partagé tant d'aventures. Zulma qui lui avait promis un petit Iench en guise de cadeau de noces. Zulma pour qui elle avait organisé un mariage pas plus tard qu'une quinzaine de jours auparavant ! Puis le courrier de Miramaz à l'attention de ses troupes le confirma. La frustre Majesté n'était plus.

        Miramaz a écrit:
        Français, votre Souveraine n'est plus.

        Zulma est morte, vive Zulma.

        Miramaz Marchant,
        Dauphirale de France

        PS1 : Ne me posez pas de question, je ne sais rien de plus à l'heure actuelle.
        PS2 : Et ne m'approchez pas sauf si vous voulez vous offrir comme mannequin pour mes entraînements


        Et Minah ne voulut toujours pas y croire.

        Minah a écrit:
        Mira,

        JI CROUARAI PO TAN QUEUE JORAI PO DEUX PREUVE SOU LEU NEZ !!!!!!!!

        Minah


        Ce à quoi la Tréflée avait répliqué par une lourde tâche déposée sur les épaules minahesques. Celle d'informer, de consoler et de veiller un amoureux futurement éploré.

        Miramaz a écrit:
        Comme tu veux.
        Mahe ne sait pas, je comptais sur toi pour lui dire.
        Planque-le avec toi s'il l'apprend, mais en vie, pas empaillé.

        Mira


        Alors ne pas admettre le décès de la souveraine borgne ne devenait pas une supplique, mais une nécessité. Il fallait préserver à tout prix le Blondiroussant au caractère si solaire, chasser tout nuage qui assombrirait ses cieux. Pourtant, hors de question de couper à la mission ingrate qui lui avait été assignée. La manchote rejoignit son ami, en se raclant la gorge, regardant ses pieds et se triturant le hibou crevé.

        - Euh... Mahé ? J'ai un truc à t'dire.

        Le grand échalas était tout recroquevillé à se curer les ongles des orteils avec une concentration remarquable, la langue pointant vers la gauche comme quand il écrivait avec application. Le petit bout de bois fétiche qu'il utilisait pour cette tâche fut levé vers le ciel à l'arrivée de Minah et un sourire s'étira largement sur son visage.

        - Minnaaouuh ! J'pensais à toi justement en me baignant.

        Ses yeux s'arrondirent quand il réalisa l'ânerie qu'il venait de dire. Le cure-ongles fut rangé dans la besace avec précipitation.

        - Enfin... c'est pas que je veux que tu baignes, Nan ! j'pensais à ton mari.

        Là il devint cramoisi et se mit à ranger nerveusement ses affaires.

        - Mais misère, j'dis n'importe quoi...

        Baffant généreusement ses joues parsemées de tâches de rousseur, il se redressa enveloppé de son drap comme un romain de sa toge, l'enveloppa de tissu pour leur habituelle accolade, celle qui le fait chouiner tellement la bestiole serre fort.

        - Ouille... Vas-y dis-moi.

        Minah fronça les sourcils, essayant de masquer son trouble. Oui, elle aussi pensait peut-être un peu trop à son mari, mais quand même.

        - T'penses à mon... mari quand t'es dans ton bain ? Hum ! Bref.

        Elle secoua la tête. Mieux valait ne pas tergiverser. Elle regretta soudain de ne pas avoir pensé à emmener William avec elle à la rencontre de la grande asperge tressée. Après tout, le cochon était certifié animal de support émotionnel, tout à fait indiqué pour les situations comme celles-ci. Les annonces de deuil, pas qu'un ami vous avoue penser à votre époux en se savonnant entre les orteils. Ou ailleurs. Nope, nope, nope ! Ne pas y penser.
        La manchote rendit son étreinte à Mahé, le serrant encore plus fort que d'habitude, comme si l'un d'eux allait faire naufrage si elle le lâchait. Et à l'oreille, elle lui souffla :


        - C'est juste une vilaine rumeur, hein. J'te jure sur la tête à Philémon. Rin qu'des ment'ries, pour sûr. Y'a aucune preuve. Alors tout ira ben, hein ? Tout ira ben. Mais Mira veut que j'te dise que. Que...

        La suite tarda un peu, croassement enroué.

        ... Zulma est morte.

        Les grands bras se raidirent d'abord puis agrippèrent un peu plus fort le corps de l'amie retrouvée. Les tresses détrempées pendouillaient alors qu'il restait immobile, la cervelle moulinant férocement pour tenter de comprendre ce qu'elle venait de dire. A son tour il se pencha vers l'oreille de la manchote et articula doucement.

        - Non.

        Lentement il se déplia, recula d'un pas et regarda Minah dans le blanc de l'oeil .

        - Non.

        Il avait parlé plus fort et la tête blondirousse pivotait d'une épaule à l'autre, de plus en plus vite à mesure que l'agitation s'emparait de lui.

        - J'te dis qu'non ! Zulma peut pas mourir... elle mourra jamais. C'est des menteries des ouânes, des ragots de misérables... elle est trop forte Ma Majesté.

        Arpentant l'espace , il se mit à hurler comme un fou en fixant le vide devant lui.

        Jamais elle mourra t'entends !? Jamais ! Jamais ! Jamais !!!

        Les épaules tremblantes, il se retourna vers Minah.

        J'vais leur couper la langue ceux qui disent ça. Pis, les langues, j'les offrirai à ma fiancée.

        Après la traditionnelle grimace de calinocrabouillage, Minah laisse échapper un soupir soulagé. Elle avait délivré son message, sa tâche était achevée. Mieux encore, elle avait craint que l'escogriffe ne prenne mal la pseudo-révélation : qu'il soit dévasté, qu'il pleure, qu'il retourne se murer dans son "assez-dit". Mais au contraire, il semblait lucide sur la situation, qu'il niait plus farouchement encore qu'elle-même. C'était parfait !
        Minah approuva avec tant de vigueur du museau que Philémon manqua glisser au sol.


        - Chuis ben d'accord 'vec toi. Alie et moi, on y a ben réfléchi et ça peut êt' qu'un complot pour nous perturbationner. On est loin d'tout, on peut rin vérifier des informations qu'on nous envoie. Moi j'dis, sans preuve, c't'impossib' qu'elle a passé l'arme à gauche !

        Elle lui colla une bonne bourrade virile à l'épaule.

        - J'tiendrai les menteurs qui bavent des conn'ries quand tu leur coup'ras la langue, va !

        Un sourire tendre vers la mouffette, qui sentait tellement moins fort que dans son souvenir... sans doute les effets du mariage ça.

        - Ouais, merci, ça m'aidera bien... puis si Zulma veut pas de la brochette de langues, je te l'offrirai.

        Écrit à quatre mimines avec JD Mahe_jaouen.
        JD Zulma, on t'♥

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