Kachina

Adrielle
C'est éclairée par la lanterne, assise dans le foin, dos calé contre le flanc chaud de Forban qui rêve déjà de reprendre la route tant il s'ennuie sans ses complices de chemin, qu'elle répond à Adrielle.
Quelques brins de paille s'accrochent à ses braies de daim fauves, la tignasse de jais emmêlée, elle ressemble ainsi à une sauvageonne recherchée par la milice qui se serait réfugiée dans une grange pour lui échapper.
La nuit est froide et elle comble sa solitude à force d'écriture. Elle ne s'attardera pas sitôt le pigeon chargé de son précieux message. On l'attend quelque part et elle passera la nuit à chevaucher à vive allure, sans une halte.
Mais elle se doit - alors que déjà 10 coups s'égrènent au clocher, et que la lune est haute dans le ciel - de répondre à celle qui fut la première à jouer le jeu.
Et la plume court sur le parchemin posé sur la planche d'écriture.
Adrielle,
Me voici ce soir à reprendre nos échanges... Après tant de temps me direz vous... Mais vous savez ce qu'il en est du temps.. Il file et court bien trop vite parfois.
Vous le savez. Vous me l'avez écrit.
Je viens de relire votre pli... Et pour ce qui est de mon prénom, il n'est pas vraiment de saison. Je gage que dans quelques siècles on dira qu'il s'apparente à une poupée qui danse... Et qui porte bonheur...
Je ne sais pas si je porte bonheur, mais j'ai dû offrir quelques belles heures à ceux et celles que j'aime ou ai aimés. Et des mauvaises aussi... Parfois.
Pour ce qui est de la chasse aux One, me croirez vous si je vous dis n'en n'avoir pas encore croisé un à ce jour ?
Même en terres de Brocéliande ?
Parfois je me dis qu'il serait bien de les laisser à leur terrain de jeu favori qu'est la mer et d'oublier jusqu'à leur existence pour ne pas leur faire trop d'honneurs... Honneur qu'ils ne méritent pas.
J'avoue ne pas trouver plus de plaisir que ça à malmener ces bretons qui comme vous l'avez si bien écrit sont si divisés sur la question. Mais si je ne crains pas les One, je m'effraie par dessus tout de cet ennemi sournois qu'est l'ennui. Il me faut souvent marcher sur un fil pour me sentir vivante. C'est ainsi Adrielle.
Nous sommes à présent tous dispersés. Ceux que le Cap avait su réunir avec brio ont repris chacun leurs chemins... J'ai trop vécu en clan pour ne pas savoir ça, ces routes qui se séparent parfois sans qu'on y puisse grand chose...
Ainsi donc, c'est à Orléans que vous poserez un jour vos malles ? J'ai souvent déménagé.... Parfois pour fuir une contrée que j'avais malmenée à force de pillages... Souvent pour un homme aimé ou pour un nouveau rêve d'une terre promise. Armagnac, Bourgogne, Savoie, Provence, ces régions là m'ont un temps toutes offert asile... Aujourd'hui, c'est le Limousin qui garde mes biens, mais depuis un an, je le délaisse pour chasser ces foutus malandrins des mers que sont les One.
Je ne sais où je vivrai demain. Il faut parfois laisser le destin choisir pour vous. On verra bien.
Qu'il nous fasse nous croiser un de ces quatre matins, ce serait bien, non ?
A propos, je n'aime pas le nougat. Mais je prise le champagne et les bêtises de toutes sortes. Merci pour vos pensées généreuses. Ce soir, assise dans le foin, avec une galette de maïs pour seul repas et un peu de lard fumé, j'aime à imaginer tous ces délices sous ma langue.
Que la fin d'année vous soit douce. Et rieuse et chaleureuse Adrielle. Il me faut reprendre la route. La demie vient de sonner et j'ai des lieues à parcourir avant l'aube.
A vous lire encore.. J'aime quand vous me décrivez votre vie, j'imagine vos gestes, une autre vie, une autre ville, une autre femme. Et ça fait du bien. Encore de vous...
Kachina
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