Kachina

Lee
Limoges, un soir à la Vieille Grange. Les clients ne se bousculent pas. Mais il faut bien l'avouer, qui donc oserait pousser la porte grinçante de ce vieux bâtiment qu'avec Sab, elles tentent de transformer en une auberge cossue.
La tâche est rude et les travaux n'avancent pas vite. D'autant plus qu'elles ont passé la majeure partie de l'année passée sur les mers loin du Limousin.
Mais ici elle se sent bien. Elle peine à retrouver cet appartement où tout lui rappellera toujours Alan et le bonheur perdu.
Mais là, dans ces odeurs de paille et de foin, dans ce lieu moitié délabré, moitié rénové... Elle peut être simplement cette survivante qui n'a rien cédé au chagrin. Quelques bancs en chêne ont remplacé les vieilles caisses où l'on prenait place au départ et un beau comptoir invite à boire....
Les chandelles de suif éclairent les poutres massives, et les murs récemment crépis à la chaux.
C'est là qu'elle décide en cette soirée des plus calmes de répondre à Lee.
Lee,
Me voici de retour en Limousin. L'amoureuse des chemins que je suis, s'est étonnée du plaisir éprouvé à revoir les contreforts de Limoges... J'y ai vécu tant d'heures belles.
Limoges peut paraitre étrange à qui ne la connait pas. Elle apparait un peu comme une donzelle farouche qui peut se révèler certains soirs comme la plus sensuelle des gourgandines. C'est un lieu de passage et on y croise toute une faune des plus hétéroclites.
Ceux du conseil - qui ont l'imagination fertile et ne sont jamais à court d'idées pour égayer la Contrée - organisent ici de temps en temps ce qu'on appelle la Purge.... Imaginez toute une bande de fous s'éparpillant dans les forêts environnantes dans le seul but de dépouiller quiconque croisera sa route. Mais c'est chacun pour soi. On oeuvre en solitaire, face à soi même, et le chasseur peut d'un coup, d'un seul devenir proie à rapiner.... Il faut tenir deux ou trois nuits, et l'ambiance est toujours bon enfant. Si vous avez de la chance , vous croisez ce qu'on nomme ici les dindons.... Des hommes ou femmes nommés par le Conseil qui transportent quelques trésors à chaparder.
Je vais y participer. Je crois que depuis plus d'un an, je ne dois ma survie qu'à ce genre d'aventures. Que ce soit pour grimper sur le pont d'un navire de guerre afin de traquer des ennemis ou suivre les rangs d'une armée, je prends, tout ce qui me permet de ne pas m'enliser dans le quotidien, tout ce qui me bouscule et m'interpelle.
Et là encore, je sais que vous pouvez comprendre, vous qui claquez la porte ou qui vous éclipsez sans rendre des comptes dès que l'ennui s'invite à votre porte.
J'ai tant brulé, tant aimé, tant vibré que je peine encore à trouver de quoi m'émerveiller aujourd'hui.
Voyez j'écris et je me dis que c'est tout de même bien agréable de correspondre ainsi. Je peux m'étaler sur ma vie, sur mes ressentis, sans crainte d'être interrompue, voire jugée ou conseillée . C'est à la fois frustrant et foutrement bon aussi. C'est un peu comme s'offrir chacune notre tour la parole quand l'autre écouterait sans mot dire. Juste écouter l'autre.... On m'a souvent accusée de ne pas savoir le faire tant je suis bavarde parfois. Mais c'est faux, parce que je crois que je ressens l'Autre aux premiers échanges. Et puis c'était souvent des donzelles aigries ou frustrées qui m'accusaient de ça.
Quoiqu'il en soit, j'écris... Je noircis ce vélin de mes mots. Et puis je laisserai ce pigeon venir à vous. Et j'attendrai son retour. Une attente paisible puisqu'on s'accorde toutes les deux le temps de réponse. Mais j'attendrai et un soir ou un matin, l'oiseau me reviendra avec vos mots à vous. Votre vie à vous. Ces courbes et déliées à l'encre de chine qui me parleront de vous que je n'ai jamais vue.
Et si un jour nous nous croisons, nous aurons cette impression folle de nous reconnaitre et c'est fou quand on y pense, non ?
Ma lettre est un peu décousue. Mais c'est aussi le charme de ces échanges.... Balancer les mots comme ça sans souci de séduire, gratuitement, sans fard aucun.
Je vous vois comme un vaillant petit bout de femme, aussi courageuse à lutter contre l'adversité, que gourmande à savourer chaque petit bonheur, ces petits riens qui parfois font un grand tout.
Et peut-être que je me trompe, peut-être que je me forge de vous l'image qui me convient. C'est un peu ça aussi la magie de cette histoire Lee. Je vous façonne à mes envies, je vous imagine comme je veux que vous soyez.
Serions nous déçues ou charmées si nous nous rencontrions un jour ? L'avenir le dira....
En attendant, je vais travailler encore un peu à rendre à cette vieille grange d'où je vous écrit, un aspect convenable. Je vous conterai peut-être un jour son histoire, qui sait ?
Racontez moi un de vos plus beaux souvenirs. Chaque détail, ne soyez pas avare de mots. Je veux vous imaginer comme si j'y étais, ressentir chaque émotion, respirer à travers vos mots chaque odeur, chaque parfum. Emmenez moi au coeur de votre vie Lee.
A vous lire.
Kachi
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