Djenesa
Tarbes... La dernière fois qu'elle y avait mis les pieds, c'était sept ans auparavant et avec une troupe bien différente. A l'époque, c'était elle la meneuse. A l'époque, il y avait un but à son errance. Les choses avaient bien changé. A présent, elle était celle qui se faisait le moins entendre, elle qui devait être la seule à avancer sans réelle raison dans ce groupe étrange. D'ailleurs en faisait-elle vraiment partie ? Marchant d'un pas vif comme à son habitude, derrière cette charrette dans laquelle elle montait le moins souvent possible, elle jeta un coup d'oeil à ses compagnons de voyage. Une mioche exaspérante, un troubadour maladroit et deux guerrières effrontées... Elle n'arrivait pas à se sentir des leurs. Elle savait qu'elle était l'unique responsable de cet état de fait. Et elle ne réussissait pas à savoir vraiment pourquoi. Quoique. Enfin ! Tant qu'elle réussissait à donner le change...
Dans un soupir, elle secoua la tête et dans le jour naissant, abaissa sa large capuche pour laisser l'air froid la dégourdir. Son visage était fermé. Trop sans doute. Elle dormait peu, pensait beaucoup et ne disait rien ou si peu de choses. Des mots épars, des monosyllabes. Elle contrastait et ce n'était pas peu dire, avec le seul homme de la troupe qui n'hésitait pas à ponctuer le chemin de ses vers. Et évidemment, son attitude froide et distante n'était pour plaire à tous. Trop rabat-joie sans doute. Mais Djenesa n'en avait cure.
Il fallait comprendre. Elle avait été prise par surprise, en traître, mais il fallait bien l'admettre. Avoir repris les routes ranimait des souvenirs et des blessures que la brunette pensait enfouies à tort. Son voyage vers Castres n'avait pas eu le même effet. Ses plaies étaient encore à vif à cette époque. La douleur était encore sa compagne.
Mais voilà. Elle s'était fixée, sans vraiment s'en rendre compte. Elle n'avait aucune affection pour Castres ou sa région. Elle n'y avait aucun lien, rien. Sauf une chose. Un chez-elle. Et c'était une cruelle vérité qui s'imposait à elle, pas après pas. Cette petite maison qui ne payait pas de mine, à qui elle accordait jusque là si peu d'importance, était ce qui se rapprochait le plus d'un foyer. Et ce petit sentiment de perte qui lui pinçait le coeur réveillait une douleur plus profonde et amère qu'elle tentait de faire taire à tout prix. Elle ne pouvait pas se permettre de montrer ses faiblesses à ces compagnons qui quelques jours avant n'étaient encore que des inconnus. Sauf Karine, bien sûr. Et en parlant de l'énergique blonde, Djen pariait qu'elle risquait fort de la voir lui demander des explications pour son humeur désastreuse.
Bon elle ne causait pas de problèmes, c'était l'essentiel. Mais à vivre ensemble, des frictions apparaissaient rapidement. Et une remarque anodine ou une humeur chagrine pouvaient avoir de fâcheuses conséquences. Elle était trop prudente, trop méfiante, elle le savait. Avec son humour froid, si ironique, et son cynisme, c'était ses deux plus grands défauts. Il fallait qu'elle se détende. Elle réfléchissait trop, comme toujours.
Il valait mieux qu'elle pense à des choses plus terre à terre. Comme ce cheval qu'ils devaient trouver pour la gamine et surtout soulager celui qui les conduisait déjà. Ou à Karine qui venait de se réveiller et commençait déjà à râler.
"Comment fais-tu chère Marraine pour être déjà en forme à peine levée ?" demanda-t-elle de ce ton narquois qui la caractérisait tant. Pas de doute pour la brune : la blonde saurait lire entre les lignes. D'autant plus qu'elle enfonça le clou :
"Oh mais au fait j'ai failli oublier : Bonjour, comment s'est passée votre nuit ? Bien, je te remercie Karine !"
Elle ponctua toutefois sa taquinerie en lui jetant une gourde d'eau presque vide mais pas tout à fait et un de ces affectueux sourires qu'elle n'offrait que rarement. Sans un mot supplémentaire, elle laissa Tyecelin jouer son rôle d'amoureux. Elle détestait tenir la chandelle. Alors elle accéléra un peu le pas pour se retrouver cette fois à l'avant de la charrette et donc avoir une vue dégagée sur le chemin. Même si cette position signifiait être plus près de la mouflette qui tenait les rennes. Que vouliez vous ? L'ancienne mercenaire n'avait jamais aimé la marmaille. Bruyants, capricieux et présomptueux, ils l'agaçaient alors que le monde qui l'entourait et les parents en premier lieu, les aduler exagérément. La patience n'était pas l'une des vertus de la jeune femme.
M'enfin, risquer la présence de la Louise était toujours mieux que de voir le Triste Sire et sa Marraine la fée mal réveillée se bécoter de bon matin. Et puis peut-être pourrait-elle discuter un peu avec Sandrae, qui sait ? La fin de leur étape n'était de toute façon plus très loin.
_________________
Dans la vie, il y a deux types d'individus : ceux qui tiennent l'épée et ceux qui creusent. Toi, tu creuses... :p