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Les guerriers divins ou la Terrible histoire de la meute

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[Arrivée au Mans, dans la matinée]

Clair et bleu, le jour avait fait son apparition. Le soleil répandait peu à peu ses doux et chaleureux rayons sur la ville du Mans quand elle se présenta devant la grande muraille. Comme à son habitude, l'entrée avait été envahie dès que les portes s'étaient entrouvertes. Roulottes, bêtes et marchands s'étaient engouffrés sans plus attendre pour rejoindre le cœur de la ville. En retrait, en bord de route, elle avait patienté et assisté à l'éternel manège avant de constater que l'accès était de nouveau praticable pour de simples vagabonds.

Il faisait agréablement doux, mais elle ferma tout de même sa cape et réajusta sa capuche, ne laissant apercevoir dans l'ombre de cette dernière qu'un regard brun bordé de longs cils fins, et entra à son tour.

Une douce brise se leva lorsqu'elle bifurqua et prit le chemin de terre qui longeait les remparts. Au fil des pas, les bruits du centre ville s'estompaient doucement, l’on ne percevait plus que le bruissement des feuilles agitées par le vent et le chant de quelques oiseaux s'apostrophant dans un concert de piaillements et roucoulements. Au bout de quelques mètres, apparu le toit de la petite maison solitaire … Sa maison.

De son pied, elle poussa la pierre qui retenait le pan de bois abîmé qui avait autrefois tenu lieu de porte et pénétra à l'intérieur de la maisonnée, tout était resté tel qu'elle l'avait laissé à son départ à quelques choses près. Parchemins et vêtements jonchaient encore le sol, mais un amas de poussière avait recouvert le tout et quelques toiles d'araignées avaient fait leur apparition aux quatre coins de la pièce. Elle se remémora, ce jour où la colère l'avait emporté sur elle, réveillant celle qu'elle avait tant redouté durant six ans. Ce jour, elle avait tout abandonné et décidé de le retrouver « lui » quoi qu'il lui en couterait, mais en vain. Certes, on l'avait assurée de son existence, mais il semblait introuvable et la seule personne qui était susceptible de l'informer avait eu une telle méfiance, que cela lui avait paru dangereux pour elle au point qu'elle avait préféré rester discrète les jours suivants avant de quitter définitivement la ville pour continuer ses recherches. Elle eut un bref sourire aux souvenirs de ce voyage. Malgré les mésaventures qu'elle avait connues durant ce périple et cette chose qui lui nouait toujours les entrailles, elle se sentait apaisée … enfin, à présent tout cela lui paraissait assez lointain pour qu'elle ne se soucia plus que du travail qui l'attendait.

Se rendant dans le petit espace qu'elle avait aménagé pour en faire une chambre, elle troqua sa robe contre une paire de braies et une fine chemise puis remonta ses boucles brunes pour les enfermer dans un fichu qu'elle noua sur sa nuque. Un nettoyage s'imposait, ensuite elle s'occuperait d'aller prendre des nouvelles de son amie.
Anseis
[Devant la porte ]



Une porte, un simple assemblage de planches. C’était ce qui séparait l’homme de la rencontre qu’il avait tant attendue. Alors que naissaient excitation et appréhension – sentiments si peu communs chez lui – dans son esprit, Anseis ressentit la chaleur caractéristique au niveau de ses joues. Signe qu’il commençait de nouveau à rougir, ce qui le fit soupirer. Essayant de chasser la raideur qui commençait à l’envahir, l’homme s’approcha plus près de la porte.

C’était après avoir retrouvé les remparts à la fin de sa cueillette matinale qu’il avait noté l’activité au niveau de la maisonnette. Pensant plus à un retour de Ruthy – il doutait que les événements de la dernière fois se produisent en pleine journée, il avait longtemps hésité avant de quitter les murailles pour rejoindre la petite chaumière et s’approcher enfin de la porte. Il ne lui avait fallu plus pour que le picotement naisse au niveau de sa peau alors que lentement ses narines humaient l’air. Elle était de retour.

Visage si proche du bois au point de le frôler, il avait instinctivement levé une main vers le heurtoir lorsque cette dernière s’arrêta à mi-chemin. Son regard remonta le long des lignes du bois, glissa sur les pierres puis l’avant-toit avant de se perdre dans le ciel empli de blancs nuages. Signe du destin ? C’est le moment que choisit le soleil pour quitter le confort d’un de ces nuages, inondant de lumière la face du vagabond.

Un sourire naquit sur ses lèvres alors qu’il fermait les yeux au contact de la douce chaleur. Oui, il pouvait maintenant remplir sa promesse. Bien au-delà de ce simple parchemin, il avait été le porteur d’un amour pur et sincère. Un amour entre un père et sa fille, brisé par la meute et la bête que le vagabond avait été. Et, ainsi que le racontaient les Saints Ecrits, triomphante au-delà de la barbarie, une vie était née de cet amour : la sienne. Elle avait épargné le monstre qu’il était, lui offrant chance de rédemption et identité par un simple nom qui devient sien. Il l’avait ainsi pu le trouver et, avec le temps, lui donner un peu de son âme, ses connaissances, sa culpabilité et son repentir.

Paupières toujours closes, le vagabond vit défiler les différents visages des personnes qu’il avait croisées et qui avaient partagé un bout de chemin en sa compagnie. Dame Kerdwin et son aimé messire Stefanov, Le seigneur Jobas et son épouse dame Salvaressa, qui l’avaient accueilli dans la petite ville d’Honfleur. Burgerqueen devenu lui aussi voyageur et dont il avait accepté d'être parrain. Puis venaient d’autres rencontres fortuites lors de ses errances telle celle d’un calédonien au traits si graves, cette ambassadrice ainsi que la bourgmestre aux portes de Vendôme : Milaine et Bitterly. Le souvenir à moitié effacé d’un brigand qui avait réveillé la bête qui avait somnolé pendant six longues années… la valse des visages continuait, notamment avec celui d’un forgeron au passé sombre lié au sien, d’une jeune femme amoureuse de ce même forgeron, suivi de celui mélancolique mais déterminé d’une thiernoise qui l’avait accompagné dans une course-poursuite : Beths – à côté d’un bienveillant duc qui l’aimait. Enfin le visage espiègle d’une femme aux boucles blondes, Karine, et celui tout noir de son compagnon, Liam.

Les images s’estompèrent pour laisser place à celui plus grave d’un homme âgé. Un visage qui avait représenté pour le vagabond bonté, compassion, patience et amour pendant six trop courtes années. Mais déjà ce souvenir disparaissait pour laisser place à deux yeux. Rare souvenir de son enfance qui, chaque nuit depuis ce jour fatidique, venait peupler ses rêves.

Sans se départir de son sourire, l’homme ramena sa tête à l’horizontal. La main remonta lentement au niveau de son front pour chasser la longue mèche qui était revenue une nouvelle fois au niveau de ses yeux. Alors qu’il les rouvrait, il sentit la sensation de chaleur au niveau des joues s’accentuer. Enfin deux doigts se saisirent du cercle métallique et commencèrent à le soulever.

Il était prêt
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[Rencontre avec le passé]

Une fraîche odeur de printemps flottait à présent dans la petite maison. Poussière, toiles d'araignées et vêtements avaient disparu quand elle se fixa au milieu de la pièce et jeta un regard circulaire pour observer qu'il ne lui restait plus qu'à ranger les parchemins qui trônaient sur la petite table de bois. Mis de côtés, ils étaient soigneusement empilés près d'un petit coffre dont elle avait pris soin de réparer le fermoir qui avait été malmené quelques semaines plus tôt, afin d'être triés et rangés. Cette tâche accomplie, elle pourrait se rendre en ville pour y acheter quelques victuailles qui seraient bien utiles durant son court séjour et remplir par la même occasion les placards vides.

A cet instant, un rayon de soleil pénétra par la fenêtre, glissa sur le mur adjacent et acheva sa course dans une caresse sur le visage de la jeune femme, éclairant au passage l'endroit devenu chaleureux. Un soupir d'aise s'échappa de sa bouche. Qui aurait cru que quelques heures plus tôt, froid et désordre régnaient en maître dans les lieux ?

Le sifflement de la bouilloire mise sur le feu plus tôt, l'incita à sortir de sa contemplation et à se diriger vers le petit coin cuisine où elle se prépara une tisane.

Tasse en main, elle s'installa sur une chaise face aux parchemins et commença son classement, séparant missives, poèmes et autres papiers plus formalistes. Elle parcourait quelques lignes d'un des feuillets, se plongeant ainsi dans les souvenirs lorsqu'elle releva la tête au son d'un bruit métallique… Etait-ce son imagination ou l'on venait de frapper ?

Prise d'un doute, elle préféra s'en assurer. Reculant sa chaise, elle déposa sa tasse sur la table, se leva et se rendit jusqu'à la porte avant d'apercevoir qu'elle n'était pas des plus présentable pour accueillir quelqu'un. Elle s'épousseta et réajusta sa mise tout en ouvrant la porte.

Quittant la main qui chassait une dernière poussière sur ses braies, son regard tomba d'abord sur une paire de chausses noires -vu la taille, c'était un homme, on ne pouvait en douter- puis remonta lentement alors qu'un sourire se dessinait sur ses lèvres pour accueillir le nouveau venu. Un nouveau venu souriant, qui lui sembla fort gêné, à moins que ce ne soit une course effrénée qui lui teintait ainsi les joues, elle posa enfin ses yeux sur deux iris azurés, ouvrant la bouche pour le saluer quand les mots moururent avant d'avoir franchi ses lèvres. Instinctivement elle posa sa main sur son ventre. Sous la fine chemise, elle pouvait sentir la légère cicatrice qui parcourait son ventre et recula de quelques pas. Toute couleur venait de quitter son visage. "Ses yeux" … Elle ferma brièvement les paupières avec l'espoir de voir disparaitre cette vision qui avait hanté maintes fois ses cauchemars puis les rouvrit, mais ils étaient toujours là.

C'était « Lui » … L'enfant qui avait laissé, sur elle, cette marque qui lui rappelait chaque jour ce funeste passé ... Celui qu'elle avait tenté de combattre en vain dans ses rêves durant six ans où elle n'avait connu de répit que lorsqu'elle se rendait sur les remparts et repoussait le sommeil... Celui qui avait saccagé sa maison et fait remonter toute la colère de l'adolescente que seul un combat à l'issue inconnue avait su apaiser ..."Lui"
Elle le sentait, tout près, la même odeur, les mêmes yeux … comme ce terrible jour où elle avait hésité...

Sa mâchoire se crispa. Cette fois, il en serait autrement. Reprenant ses esprits, d'un coup d'oeil, elle tenta d'apercevoir sa dague et son épée. Ces dernières se trouvaient sur son lit, bien trop loin à son goût. Elle chassa la mauvaise idée qui venait de lui traverser l'esprit. Le temps de se déplacer pour les récupérer et l'homme serait déjà sur elle, pensa t elle cherchant une autre alternative, mais elle allait devoir se contenter de ses seules mains. Serrant les poings, elle posa à nouveau son regard dans le sien. Bien, il était venu pour elle, probablement pour finir ce qu'il avait commencé.

Elle était prête
Anseis
[Unforgiven]


Un frisson remonta le long de son corps, accompagnant le regard de la jeune femme aux boucles brunes qui venait d’ouvrir la porte. Voilés en partie par de longs cils, ses yeux continuèrent leur lente ascension jusqu’à se poser dans son propre regard.

« Elle »

Les sens de la bête, instantanément éveillés par la tension ne manquèrent la bouche entrouverte, le clignement d’œil alors que son visage blêmissait et que sa main descendait vers sa hanche. Anseis sentit à ce moment sa propre blessure tirer lorsque ses muscles se contractèrent.

Pourtant, il le sentait : ni le rapide regard qu’elle eut vers l’intérieur de sa maison, ni les poings qui se fermaient pendant qu’elle le fixait de nouveau intensément n’auraient pu aujourd’hui réveiller le loup.

Libéré de son vœu, les lèvres frémissantes, il aurait tant voulu lui parler : Lui dire combien son geste le hantait chaque nuit depuis maintenant plus de six ans. Lui raconter sa mécompréhension de la justice divine qui ne l’avait laissé mourir sur le champ de bataille, lui le voleur d’amour, en retenant le geste de la jeune femme. L’assurer qu’il ne cherchait pardon pour ses actes, acceptant vengeance et colère une fois la promesse tenue. Lui avouer enfin combien ses deux yeux l’avaient ensorcelé bien avant même cette terrible nuit, quand il n’était encore qu’un œil, leur chef…

Mais l’on ne pouvait effacer aussi facilement ces longs mois de mutisme. Sa bouche remua un instant sans qu’aucun son ne sorte. Les secondes passaient, cadencées par les battements de son cœur sans que rien ne trouble l’échange de regard, sinon le sifflement du vent.

Elle n’était aussi grande que dans ses souvenirs d’enfant, mais il ne doutait qu’elle avait gardé souplesse et rapidité. Aurait-il le temps de prendre le parchemin qu’il avait gardé précieusement dans sa chemise ces derniers jours ? Comment ne pourrait-elle voir son geste comme une provocation ? Le visage de son père lui revenant en tête, le jeune homme se mit à sourire : elle aurait la lettre. Le reste n’était que détails. Sa main gauche se leva lentement s’approchant de sa chemise alors qu’un premier murmure, un simple souffle, franchissait ses lèvres


Téalhis
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[Donnez-moi une raison ]

Etrangement et contre toute attente, il restait là, sans bouger. Il se passa un court moment -qui parut une éternité à la jeune femme- où l'homme remua les lèvres avant de redevenir aussi immobile que l'instant d'avant. Son regard plongé dans le sien, dans l'attente d'un geste, d'une attaque de sa part, les poings de la jeune femme se serraient à s'en blanchir les phalanges. A quoi jouait-il ? Qu'attendait-il ? Et pourquoi souriait-il ainsi ?

Tous ses sens en éveil, son attention se portait sur celui qui se tenait face à elle, pourtant elle put distinguer derrière lui que le jour déclinait lentement. Le paysage se colorait doucement de couleurs roses orangées tandis que l'astre rougeoyant disparaissait lentement à l'horizon. La nuit n'allait pas tarder à faire son apparition. D'habitude, elle attendait ce moment avec impatience, laissant à la lune, complice de ses nuits, chasser ses démons et l'envelopper de douceur et de bienveillance.
Mais ce soir, il en serait autrement. Ses démons étaient bien là et elle doutait qu'ils disparaissent.

L'homme choisit cet instant où elle se perdait dans ses pensées, pour lever la main et la porter à sa chemise. Elle sentit le danger et eut à peine le temps d'entendre son nom sortir, dans un souffle, de la bouche de son interlocuteur que plus prompte que l'éclair, elle lui assena un coup sur les jambes ce qui le fit choir sur les genoux avant de lui lancer son poing à la figure.

L'homme était à terre. La fureur s'était installée dans les yeux de la jeune femme, elle n'était pas prête à mourir … Non, pas encore … Pas avant lui ! Cependant, elle ne put s'empêcher de ressentir un léger trouble en posant à nouveau les yeux dans ceux de l'homme. Elle recula de quelques pas, entourant de ses doigts la main qui venait de frapper pour en alléger la douleur.

Seigneur ! Pourquoi ne bougeait-il toujours pas ? Elle voulait qu'il se lève, qu'il lui donne une raison de mettre fin à sa vie...

Ses sentiments se bousculaient dans son esprit, des bribes de souvenirs oubliés défilaient image par image ... Celle d'un enfant perché dans un arbre près du prieuré, elle, cachée non loin, n'osant se montrer à lui, tous deux retrouvant chaque soir l'astre de nuit sans jamais se croiser, ce même enfant lors des entrainements au combat puis enfin le champs de bataille ... les corps... Elle secoua la tête pour en chasser ces dernières images. Pourquoi se présentaient-elles à elle maintenant ?
Sentant le trouble s'accentuer, elle se rapprocha légèrement. Ses iris plus sombres qu'à l'habitude trahissaient le déchirement et la souffrance qui s'immisçaient en elle alors que sa voix resta ferme et claire quand elle se pencha vers lui.


-Pourquoi cet acharnement contre moi ?
Anseis
[Une promesse]



Une pâle immensité bleue, envahie de teintes variant du rose à l’orangé : un admirable spectacle que le vagabond allongé sur le dos aurait apprécié… en d’autres circonstances. Elle n’avait perdu de sa vivacité et à peine avait-il eu le temps de se saisir du parchemin qu’il avait ressenti une vive douleur à la jambe, le forçant à s’agenouiller. Serrant les dents, il avait attendu le coup de poing qui n’avait tardé.

L’homme prit trois lentes respirations avant de finalement cligner des yeux et, instinctivement, faire un bilan de la situation. Une cheville douloureuse, de même que la mâchoire et la nuque lors du contact avec le sol. Douleurs passagères qui ne le dérangeraient longtemps et ne l’inquiétaient plus que cela. Le souvenir de sa hanche, par contre, lui arracha une grimace. Non que ce ne fut aussi douloureux que ce qu’il ressentait au niveau du menton. Mais la sensation de chaleur poisseuse lui signalait que la blessure, à peine cicatrisée venait probablement de s’ouvrir de nouveau. Il finit de sortir la main de sa chemise, plus brusquement qu’il ne l’aurait voulu de peur que le sang ne s’y répande.


-Pourquoi cet acharnement contre moi ?

Sans pouvoir chasser la légère grimace, Anseis tourna légèrement la tête pour voir le visage de la jeune femme. Les traits soignés, ses longues boucles brunes coiffées, elle ne semblait avoir plus rien de commun avec la griffe qu’elle avait été… leur chef. Et pourtant, son regard …ce regard qui n’avait jamais eu rien de commun avec les autres de la meute. Il était de nouveau à sa merci et ne bougeait pas…pourquoi donc cette question ? pourquoi ne …

Le rouge revint colorer les joues du muet alors qu’il réalisa que Téalhis continuait de le fixer gardant silence. En guise de réponse, le jeune homme se contenta de tendre sa main vers elle. Lâchant plus que ne déposant le parchemin, il entendit le son sourd du velin tombant sur la terre.

Anseis n’aurait pu dire à cet instant si l’étourdissement venait du coup à la tête ou encore du soulagement d’avoir enfin rempli sa promesse. Toujours est-il qu’il fut forcé à reposer sa tête sur le sol. Le ciel, juste le ciel de nouveau. Un léger sourire naquit sur ses lèvres alors que se superposait le visage d’un homme au milieu des nuages


Père…merci
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[Un homme étrange]

Elle s'était attendue à ce qu'il se relève et qu'il frappe à son tour, pourtant, il se contenta de la regarder en rougissant. Elle écarquilla les yeux sur cette dernière observation … Hum, il … il rougissait. Un peu perplexe de ce qu'il se passait sous ses yeux, elle laissa glisser son regard sur la main de l'homme. Ce qu'il venait de sortir de sa chemise ne correspondait en rien à ce qu'elle avait imaginé. A la place d'une arme quelconque, il tenait un parchemin qu'il laissa tomber à ses pieds. Le doute l'envahit. Couché ainsi, il n'avait nullement l'air dangereux et à en juger du sourire qu'il affichait, il paraissait plus heureux qu'autre chose de ce qui lui arrivait. Elle secoua la tête, presque gênée de constater qu'elle l'avait probablement frappé trop fort et qu'il en avait perdu l'esprit.

Restant sur ses gardes -Sait-on jamais, l'homme ne paraissait pas très clair- elle se baissa pour attraper le vélin quand elle l'entendit murmurer.


-Père … Merci.

Elle se releva, fronçant les sourcils et le dévisagea un instant. Il était vraiment étrange.
Reportant son attention sur le parchemin, elle se souvint de la rencontre qu'elle avait faite à Honfleur ainsi que de la dernière missive que la femme lui avait faite porter mentionnant une lettre qui lui serait remise.
Sa curiosité piquée à vif, elle se prépara à ouvrir le courrier, jetant d'abord un coup d'oeil à son voisin afin de s'assurer qu'il était toujours à terre quand elle aperçut une petite auréole rosée qui s'élargissait sur la chemise de l'homme au niveau de son torse. Il saignait ! Ce ne pouvait-être à cause d'elle. Même si à présent un léger hématome se dessinait sur sa mâchoire, elle savait qu'elle ne l'avait blessé, alors que lui était-il arrivé ?

Prise d'un léger remord, elle promena son regard à la ronde. Le jour avait maintenant fait place à la nuit et elle savait qu'elle ne trouverait quiconque à cette heure pour l'aider. Néanmoins, elle ne pouvait le laisser ainsi et le faire entrer chez elle pour lui apporter les soins nécessaires lui paraissait être une idée bien imprudente. S'approchant de quelques pas, mais restant à une bonne distance, elle se pencha légèrement sur lui, une certaine inquiétude dans les yeux.

Le regard tourné vers le ciel, paisible, il souriait toujours. Venait-il de rendre l'âme ? Non .. elle pouvait apercevoir le lent mouvement de sa poitrine descendre et remonter au rythme de sa respiration. Il lui fallait prendre une décision et cette dernière ne se fit pas attendre. Quand bien même elle risquait de le regretter, elle savait qu'elle allait l'aider.


-Vous n'êtes ici que pour me remettre cette missive n'est ce pas ... essaya t elle de se rassurer, puis laissant un court silence, elle continua … Pouvez vous vous lever ? Je crois que ... que vous avez besoin de soins ...

Elle se redressa, recula de quelques pas pour atteindre le meuble non loin de la porte et y déposa le parchemin avant de regarder à nouveau l'homme étendu.
Anseis
[Vers l’inconnu]

Imperceptible changement. Et pourtant, les sens d’Anseis ne pouvaient le tromper. L’air avait perdu de sa lourdeur. Toute tension avait disparu.

Perdu

Ses yeux bleus continuant de fixer sans ciller le ciel qui s’assombrissait, le vagabond ne savait plus que penser. Toute sa vie avait jusqu’alors été guidée par un but simple et précis. D’aussi loin que remontaient ses souvenirs il ne pouvait se rappeler avoir connu un tel moment d’angoisse au futur incertain. Il n’avait eu réellement d’enfance mais, au sein de la meute, chacun connaissait son rôle. Même ses fuites rebelles et les coups de fouet qui ensuivaient lorsqu’il se faisait prendre restaient tolérés, comme une étape nécessaire pour gagner en discrétion, tout en respectant l’ordre établi. Les années monastiques qui avaient suivi, rythmées au son des différentes cloches lui avaient apportées une paix intérieure par leur simplicité. « Apprendre et servir », un motto qu’il avait embrassé pendant six longues années reléguant ainsi la bête à un état semi-comateux.

L’apparente liberté qui avait suivi son départ du monastère et avait maintes fois risqué de le perdre n’avait rien changé. Ainsi que son père l’avait probablement deviné, il s’était accroché à cette promesse tel un naufragé à une barque en la transformant en raison de vivre. Mais maintenant ? Naïvement, il s’était persuadé que la jeune femme ne retiendrait une nouvelle fois son bras vengeur et que son esprit tourmenté rejoindrait sur la lune Léviathan et la horde de combattants dans une éternelle bataille.

Il réalisait cependant maintenant que jamais elle ne pourrait le faire de sang froid. Que le même amour qui avait arrêté son geste plus de six années auparavant continuait de guider son cœur.


Père… Seigneur… vous le saviez. Quel est donc votre plan ? Que dois-je faire maintenant ?


-Vous n'êtes ici que pour me remettre cette missive n'est ce pas ...

Les paroles de la jeune femme, si proche de lui, le surprirent au point de chasser ses dernières pensées. Un brutal retour à la réalité. Douloureuse réalité au niveau de sa tête, sa nuque et sa hanche. La réponse lui vint en esprit sans pour autant qu’il ne la prononce : oui, il se trouvait en ce moment allongé au milieu de la rue juste parce qu’il devait porter cette lettre. Et cette tâche, aussi insignifiante et ridicule soit-elle, avait été son unique obsession pendant près de huit longs mois. Mais tout cela ne lui disait pas ce qu’il devait faire maintenant. Se laisser mourir au milieu de la rue ou bien, fort de son expérience, devenir postier royal ? A moins que, pour continuer à expier ses fautes, il ne devienne le serviteur muet de quelconque noble voulant jouer les justiciers au grand cœur.

Pouvez vous vous lever ? Je crois que ... que vous avez besoin de soins ...

Se lever ? Réalisant enfin le spectacle qu’il devait donner, étendu ainsi au milieu de la rue, le jeune homme se mit à imaginer une multitude d’habitants le scrutant et l’examinant de leur maison par la fente de leurs volets fermés. Il en blêmit puis rougit de nouveau, pliant sa jambe et prenant appui sur ses mains pour se redresser de toute sa hauteur. Ses mains chassèrent d’abord la poussière terreuse restée sur ses vêtements, puis soulevèrent la chemise devenue poisseuse pour éviter que le sang ne colle. Son flanc le tirait un peu mais, sans être médicastre, le vagabond ne s’en inquiétait trop maintenant : le fait d’avoir pu se relever sans trop de peine l’avait rassuré.

Si sa douleur à la cheville avait quasiment disparu, il n’en était de même pour celle au menton. Une de ses mains remonta vers la mâchoire, mais la quitta, à peine l’eût-elle effleurée. Par Aristote, elle n’y était pas allée de main more. Anseis regarda, incrédule, les frêles bras de la jeune femme. Un douloureux rappel qu’elle avait été chef dans la meute et qu’il ne fallait se fier aux apparences.

Le jeune homme fit un premier pas vers la maisonnette, puis un autre.


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[Souvenirs]

Le loup était dans la bergerie.
Malgré ce qu'on l'avait forcée à être, malgré le sang qu'elle avait eu sur les mains, même si la cause en avait été de sa survie tout autant que de celle de ses petites sœurs de la meute, jamais elle n'avait oublié ses actes et l'idée de laisser un être quel qu'il soit, blessé, devant sa porte lui était impensable. Elle l'avait donc convié, simplement, à entrer dans la petite maison.

Le regard posé sur son nouvel invité posté au milieu de la pièce, elle resta un instant, main sur la poignée de la porte, les pensées vagabondant vers un passé qui ressurgissait plus clairement chaque seconde depuis qu'elle avait croisé ses yeux. Combien de fois avait-elle tenté de reléguer tout ce qui concernait le meute derrière elle afin de ne jamais découvrir ce qu'elle allait probablement apprendre aujourd'hui ? Au fond d'elle, elle le savait, cet homme, cette missive donneraient les réponses aux interrogations qu'elle s'était si souvent posées. Questions qui revenaient inlassablement durant des nuits entières où le regard bleu qu'elle croisait en ce moment, l'avait maintes fois réveillée le cœur battant à tout rompre, les mains moites et une peur indicible aux fonds des yeux. Cauchemar qui avait ancré ses griffes malsaines dans son esprit tourmenté et s'était repu de ses angoisses durant six longues années.

Maintenant, il en était autrement, malgré sa méfiance qui l'incitait à garder ses sens en alerte, son intuition lui soufflait qu'elle n'avait plus rien à craindre de lui. Seul un sentiment dominait tous les autres, la curiosité. Elle avait trop longtemps marché dans un épais brouillard, cherchant une solution, une issue, pour manquer l'occasion qui lui était donnée d'en apprendre plus sur celui qui lui manquait terriblement et d'autant plus à cet instant, son père.

Le geste hésitant, un léger soupir d'encouragement s'échappant de ses lèvres, elle finit par fermer la porte derrière elle et traversa la pièce pour se rendre près d'un chiffonnier en bois d'où elle sortit quelques linges blancs avant de se rendre dans la cuisine et de remplir une petite cuvette d'eau.
La maison était silencieuse, certes, elle y était habituée et appréciait cela, mais cette fois, le mutisme de l'homme rendait cette ambiance incommodante. La dernière correspondance qu'elle avait eue à Honfleur l'avait informée que ce dernier avait fait vœu de silence. Sur le moment, elle n'y avait songé, ne l'avait-elle pas entendu prononcer son nom et remercier son père ? Mais il n'avait dit mots depuis. Avait-elle rêvé ou bien avait-elle confondu dans sa colère quelques bruits imperceptibles et traduit cela à sa manière ?
Elle haussa les épaules. Quoi qu'il en soit cette lettre lui avait indiqué bien d'autres choses sur lui qu'elle n'avait crues sur le moment et cependant tout avait l'air réel. L'enfant qui avait grandi, changé, la missive et … Elle releva la tête à la dernière pensée qui l'effleura et déposa ses yeux sur lui…

-Anséis …

Elle avait soufflé le nom sans même s'en rendre compte. Portait-il réellement le nom de son père ? Elle n'eut pas le loisir de vérifier, détournant son regard aussitôt, embarrassée, elle avança jusqu'à une petite table située près d'un fauteuil usé par le temps, pour poser sa charge.

-Je ne sais trop si votre blessure est importante, mais je ne peux que vous proposer cela ... Elle toussota légèrement et se retourna pour lui faire face… Nettoyez votre plaie cela évitera déjà l'infection …

Sur ces derniers mots, elle baissa les yeux et se rapprocha de la missive posée plus tôt, avant de la ramasser et de se diriger vers une petite porte menant à son échoppe située à l'opposée de la pièce. Ouvrant la porte, elle arrêta son geste, n'osant se retourner.

-Si vous avez besoin de moi … je suis à côté.

Elle n'attendit pas de réponses, -en aurait-elle eu ?- puis s'enferma dans l'atelier. Un simple atelier de Tisserand qui avait très peu servi. Un coin avait été aménagé avec la réplique du fauteuil qui se trouvait dans la maisonnette, tout aussi vétuste, mais confortable. Elle s'y installa, ramenant ses pieds sous elle et ouvrit le parchemin. Une petite médaille tomba au même moment sur ses genoux. La faisant tourner entre ses doigts, elle la garda en main et se concentra sur les lignes qui avaient été tracées.

Un sourire tendre se dessina sur ses lèvres alors qu'elle lisait les premières lignes écrites par son père. « Toi qui fus source de joie …. mon bonheur... » Il en avait été de même pour elle et il ne savait ô combien, l'amour qu'il lui avait apporté l'avait rendue si privilégiée, si heureuse durant toutes ces années passées à ses côtés. Grâce à cela, elle avait gardé cette part d'humanité qui avait fait qu'elle n'était devenue une bête tout aussi féroce que les autres enfants de la meute et avait préservé une vie alors qu'elle s'apprêtait à la supprimer … Soudain son sourire se voila et une tristesse infinie se dégagea de son visage quand elle parcourut les révélations suivantes. Ainsi donc il n'avait su pour le prieuré, l'expérience, ni même le sort des enfants… Une certaine rage traversa ses pupilles à l'idée que les moines avaient usé de perversités et mensonges pour les séparer ... puis vint enfin une douleur déchirante, intime. Il était mort. Son père … le seul être qu'elle avait aimé...

Une larme se détacha de ses cils et tomba sur le parchemin, alors qu'une autre coulait déjà sur sa joue. Les émotions avaient envahi ses yeux. D'un revers de main, elle les chassa et plia le parchemin avant de tourner son regard vers la porte. Elle resta là, un moment, sans bouger, scrutant les imperfections du pan de bois quand le sommeil l'emporta quelques temps plus tard.

La nuit était entièrement tombée, laissant sa chape obscure recouvrir le prieuré. Seul la lumière blafarde du disque astral permit à la jeune enfant de se repérer dans les ténèbres. Meilleur moment pour elle de s'échapper. Réajustant sa petite besace sur son épaule, elle passa la petite ouverture dérobée et courut aussi vite que son jeune age le lui permettait jusqu'au bosquet. Là, comme à son habitude, elle s'y cacha et une fois qu'elle fut sûre de n'être vue, elle sortit vélin, encre et plume pour finir le dessin qu'elle avait commencé quelques jours plus tôt.

Absorbée par sa tâche, elle n'avait entendu les pas qui se rapprochaient jusqu'à qu'ils soient tout près. Cessant sa respiration, elle jeta un œil entre les feuilles pour s'assurer que ce n'était pas un moine qui aurait constaté la désertion de son lit. Une petite silhouette sombre s'était arrêtée devant le grand chêne qui se trouvait non loin et commençait à grimper. Elle eut un large sourire. Il était revenu. Cela faisait quelques temps qu'elle avait remarqué le jeune garçon. La première fois avait été lors d'un entrainement où, éveillant sa curiosité, il avait suspendu son geste alors que son adversaire était à sa merci, ce qui l'avait amené à suivre le garçon à chaque exercice, guettant le jour où il perdrait cette lueur qu'elle avait décelée dans ses yeux et porterait le coup fatal. Puis était venu les nuits, où elle l'entendait monter dans l'arbre. Restant discrète, appréciant cette compagnie silencieuse, elle attendait son départ pour sortir à son tour afin qu'il ne la découvre... Avec le temps, une certaine admiration pour le jeune garçon, avait fini par naître chez l'adolescente...

La vision se brouilla soudain pour laisser place à deux yeux qu'elle avait maintes fois vus dans ses cauchemars … les yeux de l'étranger qui s'était présenté à elle aujourd'hui, se superposant à ceux de l'enfant … Les mêmes … néanmoins, elle ne ressentit aucune frayeur ...

Elle ouvrit les paupières. Combien de temps s'était-elle assoupie ? Lançant un regard à droite puis à gauche, elle se leva et entrebâilla la porte. Pas un bruit. S'était-il endormi également ?
Refermant doucement, elle laissa errer ses yeux dans la pièce, elle ne dormirait pas cette nuit encore, elle le sentait, il fallait donc qu'elle s'occupe. Une idée lui traversa l'esprit … Elle attrapa quelques pelotes de laine blanche et entreprit de fabriquer un vêtement.







Tealhis,

Mon enfant, ma très chère fille.
Combien de fois ai-je tenté d’écrire cette lettre, sans pouvoir trouver les mots que j’aurais voulu te dire. Aujourd’hui cependant, à l’aube de ce qui sera mon dernier jour, je sais qu’il n’y aura d’autre temps que celui là.

Tealhis, toi qui fus source de joie pendant six trop courtes années, de souvenir ensuite jusqu’à ce que j’apprenne l’horrible vérité.
Oui, tu fus mon bonheur, depuis le jour où je te trouvai, encore nourrisson, sur le parvis de cette église de campagne un soir d’hiver et lorsque tu me souris jusqu’à cette maudite nuit où je te laissais dans ce prieuré, pensant t’apporter une vie que je n’aurais pu offrir.

Tealhis, ma très tendre fille, je ne demande ton pardon ne le méritant pas. Cette lettre t’apportera confirmation que toujours je t’ai aimée comme si tu avais été ma propre enfant, plus même.

Je n’étais qu’un prêtre errant, un de ces évangélistes qui parcourent l’Europe pour prêcher la bonne parole. Je m’étais arrêté dans ce petit village pour prendre un peu de repos, espérant aussi y trouver repas lorsque j’entendis des cris au niveau de l’église. Un simple paquet sur le parvis. J’en avais vu tant de fois en ces périodes de disette, le plus souvent contenant un enfant déjà mort de froid et de faim…mais cette fois ci, le cri que tu poussais ne laissait aucun doute. Je me saisis du paquet et n’étais-tu dans mes bras quelques secondes que déjà tu me regardais en souriant. Si jamais ai-je eu des doutes du Divin et de Son amour, ce simple sourire suffit à les chasser jusqu’à la fin de mes jours. Mis à part le vieux lange, ta seule possession est cette médaille que je joins dans le parchemin. Ta pauvre mère t’avait offert protection divine et Dieu dans Sa Bonté l’avait entendue. Six années passèrent. Je ne sais ce que tu en retiens mais ces six années furent mes plus belles années. Jamais n’ai-je regretté de t’avoir gardée avec moi. Ta gaité spontanée, ton esprit vif, ta curiosité illuminèrent chacun de mes jours. Avec quelle fierté ai-je assisté à tes premiers pas, tes premiers mots et, plus tard, tes premières lectures.

Chaque mois que je passais sur les routes à porter la voix du Seigneur et ramener les enfants trouvés vers ce prieuré, cet orphelinat … je pensais à toi et me réjouissais de bientôt rentrer.

C’est alors que vint ce jour maudit. Jour où le cardinal me convoqua. Il avait eu écho de mon rôle de père. Un prêtre, même itinérant, ne pouvait élever une jeune fille. Il m’assigna une mission de dix ans dans la très Sainte Ville, Rome, me demandant de te déposer dans un couvent ou un orphelinat. Une journée passa avant que je revienne dans son bureau pour prendre acte. Une journée d’hésitation avant que mon respect envers mes supérieurs – quelle folie – ne l’emporte sur mon amour. Et pour ma plus grande honte, je choisis de te déposer dans cet orphelinat où j’avais déjà mené tant de pauvres enfants. Il me suffit de repenser au sourire du père responsable du prieuré et de son assurance lorsque je lui dis combien tu comptais pour moi pour que cet horrible malaise qui ne m’a jamais vraiment quitté revienne plus fort.

Et pendant cinq longues années j’ignorais tout de cela ! Moi, confiant d’avoir fait le bon choix pour toi, continuais mes tâches religieuses.

Douterais-je encore du Très Haut que j’en aurais eu pourtant la preuve lorsque ce document me tomba sur les yeux. Ce document que je portais à un cardinal et qui retint mon attention lorsque je notai avec surprise le nom du prieuré. Ce manuscrit n’indiquait rien de particulier sinon la mention d’une « expérience » fructueuse. Une légère inquiétude naquit, je ne sais trop pourquoi. Je décidai donc de faire quelques recherches sur cette fameuse « expérience ». N’étais-je après tout au Vatican, le lieu où sont rassemblées toutes les connaissances humaines dans une gigantesque bibliothèque qui aurait faire rougir de honte celle d’Alexandrie même ? Trois longues années – c’est le temps qu’il me fallut pour découvrir l’horrible vérité parmi cette immense source de connaissance. Les Hashashins, les berserkers et maintenant … la meute. Je me rappelle cette course vers les cardinaux, je me rappelle mon homélie lorsqu’ils me reçurent enfin, étalant devant eux document après document. Je me rappelle leurs mots. Chacun de leurs mots. Mais surtout, je me rappelle de leurs yeux. Ils savaient : comment auraient-ils pu ne pas savoir ? Non qu’ils approuvaient, surtout que les grandes croisades n’étaient plus. Ils promirent d’agir et, une fois encore, je me résignai. L’année suivant ne m’apportant point de nouvelles, mes supérieurs évitant avec habileté le sujet chaque fois que je l’abordais, je me décidai enfin à agir et quittai Rome pour rentrer. Long voyage, qui s’allongea d’autant plus que français et anglais se battaient sur le lieu même de ma destination.

Mais enfin j’y arrivai. Jamais n’avais-je ressenti telle colère lorsque je saisis le père par le col. A ma grande honte, je ne pensais à tous ces chers enfants que j’avais menés à la mort ou dans cet enfer. Je le menaçais, je le suppliais de te retrouver et de me (=te) rendre. Il comprit qu’il n’avait le choix lorsque je lui indiquai avoir laissé tous les documents que j’avais rassemblés dans un monastère non loin, leur enjoignant de les ouvrir et les lire pour le cas où je ne revenais pas au bout d’une semaine. Il me dit de revenir dans trois jours, le temps de te retrouver et de te préparer. Pouvais-je refuser ? Oui, je pouvais et j’aurais dû – mais ma faiblesse l’emporta de nouveau. L’histoire me laisse penser qu’il avait tenu parole car, comment aurais-tu retenu ton geste si tu n’avais su ?

Toujours est-il qu’au bout de deux jours, revenu au monastère j’appris qu’il y avait une bataille qui se menait en ce moment même vers le prieuré. Cette fois-ci, j’écoutai la voie divine et partis sans plus tarder, empruntant sans le demander un destrier. Quelle ne fut ma douleur lorsque j’arrivai_ sur les lieux et voyant cette dévastation. Ils avaient dû stocker de la poudre dans une des ailes du prieuré et, Dieu sait comment, quelqu’un avait du mettre le feu. Le prieuré continuait de brûler et, partout, l’on trouvait des corps pantelants, certains à moitié calcinés, d’autres … même maintenant, je ne peux décrire cette vision d’enfer. C’est alors que j’entendis ce son, si faible, je m’approchai et courus même lorsque je reconnus le mot : Anseis. Mais la forme prostrée que je retrouvais n’était toi : malgré sa carrure, il n’était encore qu’un enfant. Je ne sais depuis combien de temps il était là mais je savais qu’il t’avait croisée. Je t’ai cherchée en vain parmi les décombres, parmi les corps. Ce n’est qu’au petit matin qu’épuisé, j’abandonnais la recherche, revenant près de l’enfant qui n’avait bougé, répétant inlassablement mon nom. Le pauvre, je le découvris plus tard, ne connaissait d’autres mots. Et ce n’est que bien plus tard, lorsqu’il sut enfin parler, que j’ai eu confirmation de ta présence. Je le ramenai donc avec moi au monastère, me présentant sous le nom d’Argus et le baptisant Anseis, puis promettant d’offrir à cet enfant ce que je n’avais pu te donner. Je revins au prieuré le lendemain, mais il était déjà trop tard : il n’y avait plus rien. Ni corps, ni document : rien. Comme si tout ceci n’avait jamais existé : je ne pus ni te trouver, ni même détruire ces maudits documents par quoi tout était arrivé. Qui qu’ils soient, ils agirent avec rapidité et organisation. Ainsi qu’ils l’avaient toujours fait.

Ma très chère fille, es-tu encore en vie ? Les dernières années passées à te chercher furent infructueuses. Pourtant, je ne peux croire à ta mort. Au fond de moi, je sais que tu es vivante. Mais il ne m’est surement pas permis de te retrouver. Là est ma pénitence, pour n’avoir pas eu le courage de suivre mon cœur, de suivre Dieu. Et durant ces six années, j’ai offert à cet enfant, tout ce que j’aurais voulu t’apprendre. Mais j’ai pu découvrir ainsi les pleins méfaits du livre des berserks. Lui, n’a jamais pu rire comme tu le faisais. Il a appris les sentiments sans pouvoir les comprendre. J’aurais voulu dire qu’il fut un fils, mais il se comporta avec moi comme – Dieu me pardonne pour ces propos, un animal aimant et obéissant. Aimera-t-il ou détestera-t-il un jour ? Je ne le sais. Il semble avoir peur plus qu’ignorer tous ces sentiments qui font de nous des humains. Je n’ai jamais eu la force de le lui demander, avant ce soir, sachant que cela peut le conduire à sa perte comme à son salut, mais lui pourrait te retrouver. Je le sais alors que j’écris ces lignes, ce soir sera mon dernier soir et … je le lui demanderai de te retrouver. Pour que tu saches combien je regrette, et combien je t’aimais. Plus qu’aucun père n’a jamais aimé son enfant.

Ma fille, surtout ne doute jamais de l’amour du Très Haut. C’est Lui qui m’a fait te trouver et qui m’a amené hésitation lorsque cette mission à Rome me fut confiée. Mon aveuglement fut la cause de ton malheur, mais Lui a veillé sur toi et continuera de le faire.

Ton père aimant,

Anseis
Anseis
[Deux yeux, un parfum]


Alors qu’il s’apprêtait à franchir le seuil, son pied était resté en suspend. Le temps même sembla s’arrêter, le retenant de commettre le sacrilège de pénétrer en sa demeure. Encouragé par son regard alors qu’elle attendait proche de la porte, il s'était cependant décidé et avait doucement posé pied sur le sol, continuant d’avancer jusqu’au centre de la pièce.

S’appuyant sur la pointe des pieds, il effectua un demi-tour dans un mouvement mêlant étrangement danse et instinct animal pour plonger son regard dans celui de Téalhis. Laissant enfin la plante de ses pieds effleurer le sol, il continua de regarder avec une certaine incrédulité les deux perles sombres qui le dévisageaient,. Ces deux yeux, le lien entre ses vies : Membre du corps, œil puis chef des yeux jusqu’à cette terrible nuit. Pour devenir apprenti dans un monastère. Et enfin quitter les lieux en simple vagabond. Ces deux yeux qui à chacune de ces périodes étaient restés guides de ces journées, maitres de ses rêves. Et qui, maintenant, hésitaient à le fixer et se détournaient alors que la jeune femme se dirigeait dans une autre pièce.

Aurait-il du lui parler ? La remercier du moins ? Son vœu, pacte avec le Seigneur, avait pris fin à l’instant même où il l’avait reconnue. Pourtant, malgré les deux premiers murmures, les mots semblaient maintenant ne plus vouloir franchir ses lèvres.


-Anséis …

Instinctivement il tourna la tête vers son hôte, juste à temps pour noter le mouvement de tête alors qu’elle posait son regard sur une petite table pour y déposer une cuvette remplie d’eau

-Je ne sais trop si votre blessure est importante, mais je ne peux que vous proposer cela ... Après une discrète toux elle changea un instant la direction de son regard pour le tourner vers lui Nettoyez votre plaie cela évitera déjà l'infection


Il n’eut le temps d’approuver d’un hochement de tête que déjà le regard de la jeune femme se concentrait sur la missive et que, sans plus perdre de temps, elle se dirigeait vers une nouvelle pièce.


-Si vous avez besoin de moi … je suis à côté

Ses lèvres frémirent pour former un “merci” silencieux. Lorsque la porte claqua, le jeune vagabond retira sa chemise. Plongeant le sombre tissu dans l’eau froide qui se teinta légèrement, il entreprit de soigneusement la nettoyer, rincer puis essorer. La chose faite, il laissa le vêtement à sécher sur un des rebords de la table puis défit le bandage autour de son ventre. A la lueur vacillante de la bougie il examina avec attention la plaie. Le fil posé par le médicastre avait cédé au centre, mais le sang qui s’était écoulé restait clair, du moins à ce qu’il pouvait voir.

Tendant la main pour prendre un linge qu’il plongea dans la bassine, Anseis nettoya le tout avant d’apposer un nouveau linge et resserrer le bandage. N’osant se rendre de lui-même dans ce qui devait être la cuisine, le muet essora les linges utilisés puis, les ayant pliés, les déposa près de la bassine. Reprenant sa chemise, il l’enfila sans en fermer les boutons, la laissant pendre pour qu’elle puisse continuer à sécher et s’approcha d’une des fenêtres.

La nuit avait chassé une grande partie des nuages, laissant champ libre à un brillant croissant de lune. Sans qu’il ne le réalise, ses paupières s’étaient closes alors que dans une lente respiration il humait l’air de la pièce. L’instant d’après il n’était plus dans cette petite maison si chaleureuse, ni même en cette époque.





Se balançant sur “sa” branche en haut du grand arbre, il continuait à observer le grand disque blanc. Le vent froid n’avait été long à sécher ses premières larmes. Cependant, la lourde douleur au niveau de son cœur persistait au point d’en faire naitre de nouvelles. N’avait-il pourtant pas réussi enfin à satisfaire les maitres par son geste ? N’avait-il par là même pu voir la lueur de joie et fierté s’allumer dans le regard des yeux, les siens ? Pourquoi donc cette amertume dans la bouche ?

Une nouvelle bourrasque remonta jusqu’à la cime de l’arbre faisant vibrer les fines branches et feuilles autour de lui. Au-delà du frisson qui remonta le long de son échine cette brise avait porté une très légère odeur. Une odeur familière qui souvent revenait lors de ses nuits d’escapade. A chaque fois elle le rassurait, calmait ses angoisses. Dans un langage dont les mots étaient formés par de subtils mélanges d’effluves, elle lui susurrait d’écouter son cœur, de croire en ce qui sommeillait au fond de lui.



Cette odeur….Anseis rouvrant les yeux, fit glisser son regard de la fenêtre vers la porte qu’elle avait franchi, comprenant enfin. Elle avait été là, toutes les fois où il avait rejoint le grand chêne.

Il n’en avait fallu plus que cette révélation. Aussi léger et délicat qu’un duvet, un voile venait d’effleurer son cœur, chassant un peu de sa mélancolie pour la remplacer par une douce sérénité. Le jeune homme ramena la tête vers la fenêtre, levant de nouveau son regard vers la lune.

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[Un nouveau départ]

Elle ouvrit un œil puis le referma, refusant de quitter la douce chaleur du fauteuil où elle s'était assoupie la veille. Un rayon de soleil traversa l'atelier et vint caresser sa joue pour lui indiquer que le jour était levé. Le coin de ses lèvres se hissa dans un léger sourire. Une nouvelle journée s'annonçait, pourtant elle savait qu'elle serait différente de toutes celles qu'elle avait déjà connues. Ces dernier temps, elle avait vécu sans se poser de questions, affrontant les problèmes les uns après les autres sans penser au lendemain. Désormais, elle était obligée de s'interroger sur l'avenir.

La confirmation que son père n'était plus lui avait arraché les larmes une grande partie de la nuit. La solitude, la peur du lendemain s'étaient insidieusement immiscées en elle, alors qu'elle prenait conscience qu'elle s'était toujours rattachée à l'idée qu'un jour ils seraient à nouveau réunis. Mais il était mort. Un fait qu'elle n'avait vraiment accepté jusqu'à ce soir. Au fond d'elle, elle avait su, bien avant cette lettre, néanmoins elle avait continué d'espérer, d'attendre, de croire. Ainsi, elle avait nourri son imagination de rêves et illusions pour se donner un but … une raison à son existence. La veille, le réalité l'avait alors frappée de plein fouet chassant ses pensées chimériques. Ses bras seraient à jamais absents, elle ne sentirait plus cette tendresse, ni cet amour paternel qu'il lui avait apporté durant six années merveilleuses de sa vie.

Les longs cils fins noirs s'ouvrirent enfin pour laisser paraître deux iris sombres qui se posèrent sur les parchemins qui décoraient le mur. Son visage s'éclaira d'un tendre sourire. Portraits, paysages, objets quelconques … Chacun d'entre eux avaient été un souvenir de ses voyages durant ces dernières années. C'est ce qui l'avait animée, forcée à continuer. Elle aimait cette liberté que lui apportaient ses expéditions dans le royaume ainsi que les rencontres qu'elle y avait faites. Qu'elles eurent été étranges, amicales, accompagnées d'un doux romantisme ou bien même désopilantes, toutes avaient laissé une trace immuable dans sa mémoire et lui avaient offert une autre vie... d'autres rêves.

Elle prit soudain conscience de cette dernière conclusion, « d'autres rêves ». c'est de cela dont elle avait besoin, voyager, partir. Décidée à ne se consacrer plus qu'à ce désir d'évasion, elle posa ses deux pieds au sol et se leva, non sans une légère grimace. Bien que confortable son vieux fauteuil étroit l'avait obligée à se replier sur elle même, ce qui avait amené quelques courbatures. Elle se frotta les jambes et le séant avant de rejoindre la porte et de quitter l'atelier.

Elle se tint un moment dans l'encadrement. Un silence de velours emplissait la pièce principale, au point où elle sembla percevoir le pouls paisible de la maison qui se répandait dans ses veines. Elle prit une profonde inspiration puis se dirigea vers une petite console dans sa chambre où un broc de terre cuite et une cuvette avaient été déposés. Elle versa l'eau et plongea aussitôt les mains dedans pour s'asperger le visage, le cou puis la nuque. La fraicheur de l'eau glacée la sortit aussitôt de l'engourdissement dont elle était sujette depuis son réveil, l'incitant à tourner la tête précipitamment vers le fauteuil où elle avait laissé l'homme la veille.

Il était là. Elle sentit la chaleur s'installer sur ses joues. Se détournant et attrapant une serviette prestement, elle s'essuya, un peu honteuse -Comment avait-elle fait pour oublier cet … important, énorme, monumental détail ? Avait-il dormi ? Ou bien avait-il attendu ainsi toute la nuit ?- Se maudissant d'une telle négligence, elle attrapa un fil de lin et prit soin de remonter ses cheveux en un chignon avant de poser les yeux sur lui.


-Bonjour ... Je vous prie de me pardonner pour …

Elle leva le bras pour lui indiquer de la main le coin de sa chambre, derrière elle, où elle venait de se montrer en spectacle puis le laissa retomber, ne sachant comment lui expliquer l'indifférence dont elle venait de faire preuve. Encore plus gênée, elle se dirigea vers un vieux dressoir pour attraper tout d'abord une tasse puis une deuxième et mit une petite bouilloire à chauffer.

Posant les deux tasses sur la table, elle s'y s'installa et invita le jeune homme à s'assoir avec elle d'un signe de tête. Elle aurait aimé lui présenter un verre de cet alcool que les hommes affectionnaient tant, mais elle n'avait que cela à lui proposer. Dans l'attente qu'il la rejoigne, elle joua quelques secondes avec le petit récipient vide puis reprit la parole.

-Malgré ce qui aurait pu découler de notre rencontre, vous avez pris soin de m'apporter cette lettre et je vous en remercie.

Elle repensa, à la réaction violente qu'elle avait eu lorsqu'il s'était présenté à elle et porté la main à sa chemise pour attraper ce qu'elle avait cru être une arme. Un sourire discret apparut sur sa bouche puis ses doigts glissèrent de la table à son ventre. Elle ne s'excuserait pas. Quelque part, elle considérait qu'à présent ils étaient quittes. La blessure de l'homme s'imposa à son esprit. Elle n'osa porter son regard dessus et intensifia l'inspection de l'intérieur de sa tasse, embarrassée par ce qu'elle avait constaté plus tôt quand elle avait pris conscience de sa présence et que ses pupilles s'étaient posées sur la chemise entrouverte et le torse bien bâti qu'elle laissait deviner. Chassant cette dernière image, elle émit un un léger raclement de gorge.

-… J'espère que votre blessure n'est pas trop grave … elle laissa un court silence peser entre eux puis continua ... Je compte quitter la ville aujourd'hui, je dois passer par la mairie qui se trouve non loin de l'église, là bas vous y trouverez une personne qui pourra vous apporter les soins nécessaires, je vous y emmènerai si vous le souhaitez.

Brusquement, le sifflement strident de la bouilloire lui fit tourner le visage empêchant la jeune femme d'attendre une quelconque réponse. Elle recula sa chaise et se rendit dans le petit coin cuisine pour préparer la tisane tout en pensant à son futur départ. Elle partirait aujourd'hui, oui, sans rien emporter, excepté une petite besace et le seul souvenir de son père, de son enfance et de ses anciens rêves ... une médaille.
Anseis
[Une décision]

Le sifflement du vent avait accompagné la lune durant son voyage céleste. Lorsqu’enfin elle avait disparue derrière les remparts de la ville, le jeune homme avait quitté la fenêtre pour rejoindre le vieux fauteuil.

Mains ramenées en coupe pour soutenir de son menton, yeux grands ouverts fixant un point imprécis, il était resté ainsi jusqu’au petit matin. Un fin rayon de lumière était apparu sur le sol annonçant l’arrivée du soleil. Le vagabond avait suivi des yeux le faisceau sans vraiment y prêter attention, jusqu’à ce que ce dernier atteignît une de ses chausses pour commencer à remonter le long de ses braies, apportant au passage une douce chaleur.

Le corps au repos, n’osant bouger de peur de déranger son hôte, encore moins dormir ce qui aurait été pour lui comble de l’impolitesse, Anseis avait laissé vagabonder son esprit d’idées en idées. Il releva la tête lorsque le bruit de la poignée de porte se fit entendre, observant sans mot dire la jeune femme qui entrait dans la pièce pour se diriger vers une table basse non loin du fauteuil sur lequel il se trouvait. Sans prêter attention à lui, elle versa un peu d’eau dans une cuvette prévue à cette effet avant de s’asperger le visage et … de se retourner brusquement dans sa direction.

La faible luminosité ne put cacher le rougissement de ses joues alors qu’elle s’adressait à lui en montrant le coin de la pièce:


-Bonjour ... Je vous prie de me pardonner pour …

Confuse, la jeune femme commença à s’affairer dans la pièce, attrapant un couple de tasses avant de mettre une bouilloire à chauffer. Continuant de la suivre du regard, lui avait attendu sur le fauteuil pour ne pas se retrouver sur son passage. Ce n’est que lorsqu’elle l’invita de la main à la rejoindre au niveau de la petite table qu’il se leva enfin, chassant d’un geste instinctif la mèche de cheveux retombée au niveau de ses yeux et s’asseyant sur la chaise libre.

-Malgré ce qui aurait pu découler de notre rencontre, vous avez pris soin de m'apporter cette lettre et je vous en remercie.

Les réflexions nocturnes l’avaient persuadé que jamais la jeune femme n’aurait pu le tuer ainsi de sang froid. Avec honte, il s’était rendu compte combien l’enseignement et l’amour de son père pour Téalhis avaient compté pour la jeune femme et combien son séjour au prieuré … comment avait-elle pu résister pendant de si longues années, ne pas devenir une bête ?

-… J'espère que votre blessure n'est pas trop grave …

Anseis ramena son attention à l’instant présent, posant son regard sur la jeune femme alors qu’elle ajoutait

.. Je compte quitter la ville aujourd'hui, je dois passer par la mairie qui se trouve non loin de l'église, là bas vous y trouverez une personne qui pourra vous apporter les soins nécessaires, je vous y emmènerai si vous le souhaitez.

Un bruit aigu vint interrompre la demoiselle qui recula sa chaise et se dirigea vers le coin qui servait de cuisine pour remplir les deux tasses du liquide fumant qui faisait siffler la bouilloire.

Une fois qu’il avait réalisé que sa vie ne se terminerait aussi simplement qu’avec la livraison de la lettre, le vagabond avait eu un long moment d’hésitation et de doute. La nuit passée à réfléchir ce qu’était son devoir, ce qu’aurait voulu son père… et ce que lui-même aurait voulu, lui avait porté une idée, à défaut d’autre chose. Il attendit donc que la jeune femme revienne au niveau de la table, préparant mentalement chacune de ses phrases, tout en se demandant s’il arriverait à les prononcer correctement.

Après l’avoir remercié d’un mouvement de tête lorsqu’elle déposa devant lui la tasse fumante, il prit une grande inspiration et, posant son regard dans le sien


Hum ….

Le jeune homme grimaça. Pour un début, c’était plutôt raté. Il fut un instant tenté de détourner son regard alors qu’il sentait la chaleur monter à ses joues, puis se résigna à continuer

Ceux qui ont saccagé votre maison … ne reviendront plus. de nouveau il se força à soutenir le regard. Même s’il ne voulait nécessairement revenir sur les récents événements, elle était en droit de savoir… surtout lorsqu’elle entendrait la suite.

Mais, quelqu’un savait pour vous et d’autres peuvent revenir. Votre maison n’est plus sure… et voyager seule n’est pas non plus prudent ajouta-t-il continuant de la fixer.

Le jeune homme referma la bouche, se demandant par quel miracle il avait pu dire en un aussi court instant et avec autant d’aisance plus de mots qu’il n’en avait prononcés lors de ces huit derniers mois. Elle avait été une griffe, elle avait été leur chef. Elle connaissait les risques et les implications de ses paroles. Une boule se forgea dans la gorge du jeune homme : Comprendrait-elle son allusion ou devrait-il de nouveau se mettre à parler ?
Atheus
[From Teodhus to Naluria]

Sir Teodhus... Il ne put empêcher un discret sourire de fendre son visage...
Sir Teodhus... Venant de la part de celui qui lui avait donné son nom ! "the staunch disbeliever : Atheus !"
Sir Teodhus... Et pourquoi pas "Theophilus, the friend of God" !!!

Il ne faisait aucun doute que la lettre provenait bien de James Touchet qui, en utilisant un nom malicieux pour le destinataire de cette missive, avait eu la délicatesse de ne pas risquer de compromettre Athéus.




To Sir Teodhus

Sir,

Many years have passed since we last met in London. I sincerely hope that your travel back to France was as you expected and that you have found what you were looking for in the city of Gien. My carriers will bring the letter to this city, in the hope that someone will know of you and thus deliver it in your hands.

I showed you in the past my gratitude for the information you were able to bring me. With this letter, you will find another token of my appreciation. This small amount should be enough to meet a noble lady. She may have some nice story to tell, in a subject that proved to be of interest for both of us. It may be hard at first to meet Naluria Marthun Vaast,Lady of Pléaux, but I am sure that the mention of my name – wisely used- should open many doors.


James Touchet
Fifth Baron Audley


Néanmoins le sourire d'Athéus s'effaça à la lecture du reste de la missive.
Quelles étaient les intentions du Baron Audley ? James Touchet était un homme d'une grande finesse de qui il avait beaucoup appris. Comment ne pas répondre à celui qui après la bataille franco-anglaise du Duché de Normandie lui avait offert le gîte, le couvert, puis, en terre anglaise lui avait enseigné les arts, les lettres, et l'avait même présenté à la cour de Londres en tant que 'chevalier émérite' ?

Lors de la bataille de Normandie Athéus, le goût amer mêlé de vengeance et de sang en bouche, avait servi auprès des hommes du Baron Audley afin d'en découdre avec la noblesse française. Il s'était illustré par ses faits d'armes, les archers anglais le jugeant au mieux comme intrépide, ou le prenant pour un de ces imbéciles de français complètement inconscients du danger. Mais après l'avoir vu saigner de ses mains des adversaires, français tout comme lui, chacun s'était bien gardé de lui faire quelque remarque désobligeante que ce soit...

Était-il sage de revenir sur ce passé ? James et son désir de fonder une meute 'à la sauce anglaise' pourrait bien laisser un goût bien aigre sur les douces plaines et collines d'outre-manche. Athéus n'était-il pas rentré en France, dans une ville où il serait anonyme afin de laisser derrière lui ces années marquées de sang et d'horreur ?

Athéus décida qu'il était urgent d'attendre. Point de réponse rédigée pour son ami Touchet qui lui en avait dit trop peu. Mais il fallait tout de même se renseigner. Quid de cette Dame Naluria ? Elle avait probablement un lien avec le Sir Alrik Marthum Vaast qui lui transmit jadis quelques sombres missions à mener.


Où diable vais-je trouver cette Naluria ! Faudra-t-il que je retourne sur la Terre souillée de Normandie ! interrogea l'homme à la canne, puis se tournant vers son espion encore tout hagard de son réveil quelque peu brutal, lui jeta un regard inquisiteur.

Alors ! Elle est où ?!

L'homme d'un geste paniqué sortit alors de sa chemise crasseuse une bourse semblant bien lourde et s'empressa de l'apporter à Athéus tout en veillant bien, le bras tendu et le visage en arrière, à ne pas s'approcher à portée de poing du vieil homme assis sur son rondin.
Athéus secoua la tête de dépit... Et désignant une simple mais robuste table en chêne, lui indiqua :


Pose-la là...

De toute évidence il n'avait pas connaissance du contenu de la lettre, ou bien n'était pas en état de comprendre quoi que ce soit...

Écoute-moi bien, tu vas prendre cinq écus, demain tu iras te renseigner où tu veux, mais lorsque tu reviendras me voir, tu me diras où je peux trouver Naluria Marthum Vaast Lady of Pléaux, et tu auras cinq autres écus, compris ?

L'homme hocha la tête et, sans jamais tourner le dos à Athéus, ne le quittant que furtivement du regard (au cas où...) pour prendre le salaire qu'il venait de gagner, il se dirigea vers la porte qu'il franchit avec grand soulagement.
pnj
Albert Carrier s'était rendu à la première taverne qu'il avait trouvée, en quête d'une miche de pain, d'une pinte, et de quelqu'un à qui raconter ses malheurs. C'est ainsi que, la bouche pleine de pain et de bière, il déversa sa complainte dans le regard vide d'un poivrot à demi-conscient dont le tavernier avait dû tolérer qu'il reste là, avachi sur un banc dans un coin, la bouche ouverte d'où pendait avec élégance un blanchâtre filet de bave mousseuse.

Quel sale type ! C'est qu'i' m'a fichu la fl'ousse ! Pis l'a dû m'sol'til' l'os d'l'épaule d'sa bonne place l'abl'uti !
I' m'avait fait dil'e, l'Bal'on, qu'fallait y'aller douc'ment avec le vieux ! Moi j'aul'ais po cl'u qui m'démolil'ait pal'c'que j'métant appuyé cont' sa pol'te !
Si j'devant po fail'e tout c'qu'i' m'dit pou'l le Bal'on, bah j'lui aul'ait bien j'té ses cinq pauv' écus dans sa goule !
I' peut po s'la chel'cher tout seul sa Nalul'ia !
C'toujou'l les mêmes qui tl'iment hein...
J'm'en va d'mander à la mail'ie où qu'y aul'a bien que'ques nobles qui saul'ont où qu'elle est, l'autl'.
pnj
[L'épaule détl'uite]

Au cœur de la nuit Giennoise, une morne rue recelait encore un peu d'animation, d'une porte entr'ouverte jaillissaient un faisceau de lumière éclairant une enseigne de bois "A la scintillante Rose Blanche", des rires, des braillements imbibés d'alcool, l'odeur de la sueur aussi. A l'intérieur les ombres des silhouettes que les torches aux murs faisaient danser se baladaient plongeant les visages agaillardis tantôt dans la lumière ou la pénombre.

Tandis que le doux chuintement de la mousse tout juste servie dans sa chope s'estompait peu à peu émergeait la voix d'Albert qui délivrait les informations qu'il avaient pu recueillir à son nouveau compagnon. Ce dernier semblait tout aussi alerte, svelte et subtilement vêtu qu'Albert était louche et gras dans ses guenilles malodorantes.


J'lui a donné la lettl'e à l'autl'e, c'est fait ! Mais j'ai ben cl'u qu'j'allais y l'ester ! Le bougl'e a failli m'occil'e !
I'm'a pas donné d'message poul' le Bal'on, non. Mais i'm'a d'mandé un tl'uc biza'lle : I'm'a dit de chel'cher où qu'était une cel'taine Dame Nalul'ia Mal'teau Vaste, j'a un peu oublié comment qu'c'est qu'elle s'appelle...


A ces mots, les yeux de son comparse de tablée s'éclairèrent, et du bout des lèvres il laissa filer inconsciemment un :

Good...

Albert, toujours aussi vif, ne s'aperçut de rien et poursuivait son récit

Au lever du soleil, j'il'a dil'e à l'Athéus que sa Nulal'ia, on l'a vue à Ol'léans y'a pas deux joul's de ço.

quand tout à coup, il eut une idée qu'il trouva très très bonne !

Mais j'y pense ! Tu voudl'ais pas y aller à ma place, toi ? Moi, j'cl'ois bien qu'il est complètement timbl'é, ce vieux !

L'Anglais répondit d'un éclat de rire, puis, posant une bourse bien garnie devant Albert, lui donna deux bonnes tapes dans le dos, lui adressant un large sourire satisfait comme pour le féliciter que les choses se déroulaient pour le mieux. Il quitta ensuite la taverne.

Albert fit la grimace lorsque l'Anglais frappa son épaule déboitée, mais se dit qu'avec ce petit pécule, il pouvait bien s'offrir encore quelques pintes qui l'aideraient probablement à oublier sa douleur.

Trois pintes plus tard, il s'endormait lamentablement. Il fut jeté dans la rue au cœur de la nuit. Ce qui n'arrangea pas l'état de son épaule esquintée...
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