Non elle ne s’y attendait pas.
Qu’Esculo se défile et en vienne aux poings, ça, elle le lui avait pronostiqué avec précision.
Mais que l’agression vienne de l’esclave, devait la faire enrager. Elle devait se demander où son « esclave » à elle était passé. Son esclave, vraiment...?
Pas tout de suite.
Elle devait bien essuyer un ou deux coups avant que l’on ne s’immisce entre eux.
Après tout, il lui faisait payer la durée du plaisir qu’elle avait pris à toiser et à provoquer le Vil du haut de son muret, autant que la satisfaction de bouter du pied l’homme au chapeau de paille dans la terre vaseuse.
Allons. Il lui fallait honorer sa parole, maintenant.
- - -
La scène figure une ruelle obscure. Au lointain, nous entendons le bruit continuel du sac et du ressac de la marée heurtant les berges du port.
La nuit. Marumaru se tient debout, appuyé d’une épaule contre le mur du fond, dans la partie droite de la scène, tapi dans l’obscurité.
Durant tout le jeu, une lumière froide et découpée, figurant le clair-obscur lunaire, apparaîtra par fondus en contrepoint à une lumière chaude, par zones ambiantes, figurant les lampions de la rue.
Sunaomi entre par la gauche en titubant légèrement et longe le fond de scène, se dirigeant à l’opposé. Arrivée à mi-distance de Marumaru, sans le voir, elle prend appui sur le mur, comme prise d’une nausée subite. Un temps pendant lequel elle laisse le malaise passer.
SUNAOMI, en apercevant l’homme, se remémore qu’elle avait un rendez-vous de quelque sorte :
Hé, toi ! Tu es le pauvre type qui me cherche ?
MARUMARU, se dégage du fond et s’avance : Et toi ? Tu es la gueuse qui en veut à la dignité d’un ami ?
SUNAOMI : Dépend... Si t’es l’ami de l’autre cave qui as une dette envers moi, alors oui.
(avec fierté) C’est donc toi qui voulais me dissuader d’humilier 'Sculo ? T’as l’air bien sûr de toi.
MARUMARU, affichant un sourire mitigé : Dissuader ? J’en doute. Discuter, plutôt. Dis-moi, tout d’abord. D’entre tous les hommes, qu’est ce que la langue du Vil a de plus excitant ?
Sunaomi cale son dos contre le mur de fond, dans un mouvement très lent, presque sensuel, comme pour ancrer son assurance.
SUNAOMI, sourire ironique : Jamais testé. On a fait un pari, il a perdu. Son humiliation est mon dû.
MARUMARU, son visage est redevenu neutre : Tu connais bien mal le bougre si tu penses qu'il se laissera salir, sans dénuder ses lames. M'étonnerait fort... S'il lèche tes panards, c'est le Lézard entier qui lèche tes panards. Il ne le fera pas.
SUNAOMI, comme pour elle même : C’est un homme. Un homme a ses points faibles.
(elle refait face à Marumaru, froide et impassible) C’est en femme qu’il veut me voir, c’est son problème. Il le fera.
MARUMARU : Et c'est au bout d'un pied crasseux qu'il goûtera ta féminité?
SUNAOMI: Non, s'il respecte ce pari, j’en respecterai un autre. Si je venais a perdre, il aurait de quoi satisfaire sa curiosité. "Si" je viens à perdre...
MARUMARU : Toujours les paris....
(direct) Tu ne réponds pas à ma question. A quoi te sers ta féminité face à un homme qui a sorti le couteau ? Parce que, côté féminité, va falloir que tu fasses mieux que ça.
(Un temps) Ou avoir une solution de rechange.
Sunaomi quitte le mur pour s’approcher calmement de Marumaru. Elle s’approche du visage qui la fixe.
SUNAOMI, le toisant, incrédule : Qui ...es tu ?
MARUMARU, sans ciller : Un gars qui déteste les paris sur l’honneur.
Tu vois, dans le secret d’une chambre, comme pour un jeu avec une concubine, tu aurais pu le faire plier. Peut-être. Il aurait pris sur lui, c’est certain. Mais tu y aurais goûté, à sa honte. Au lieu de ça, tu affiche sur la place public l’humiliation d’un Lézard.
(avec franchise) Aussi subversif soit-il, un clan reste un clan. Son code d’honneur est établi par des hommes. Et c’est à ce code qu’obéira le Vil lorsqu’il aura tiré la lame.
(il marque une pause) Pour l’honneur d’un clan.
Sunaomi pose un doigt sur les lèvre de Marumaru, lui signifiant insolemment de se taire.
SUNAOMI, lassée : Ferme-la, tu veux. Je n'en ai que foutre de son honneur et de ses états d'âme. Un pari reste un pari. J’ai pris autant de risques que lui. S’il croit que cette humiliation est lourde pour sa petite personne, a t-il même pensé ce qu’elle serait pour moi si j’en venais à devoir me déshabiller devant lui ? Lui révéler mes formes et mes contours... Oui, tais-toi, pauvre homme.
Sunaomi éloigne son doigt de la bouche de l’homme. Elle recule d’un pas et le considère avec mépris.
Pourquoi es-tu là ? Tu dois bien avoir une raison qui m’échappe....tu veux le défendre ? Tu tiens à son honneur ? Si tel est le cas, tu vas devoir te faire violence. En revanche, tu m’as aussi parlé de la sienne, de violence. Alors...
Elle tire la bouteille accrochée à son ceinturon et boit une longue rasade, comme pour espacer une réflexion intense.
(Finalement) Faisons comme ça. Si jamais il vient à me nuire, tu seras là pour prendre les coups à ma place. En échange, je me raviserai au dernier moment, laissant son honneur sauf. Tu y gagnes son respect, et moi, je m’assure la vie. Et crois-moi, je préfère être en vie avec des pieds sales, que morte avec un pied passablement lapé. Je gagnerai bien ma vengeance un autre jour, va.
(sourire vicieux) Et ce jour-là, je la lui ferais manger au creux de ma main...
MARUMARU : Ah, quand c'est pour ta peau, ça cogite d’avantage, hein ? Soyons clair, je ne défends pas tout à fait l’honneur du Vil, mais surtout, je ne m’offre pas pour les beaux yeux d’une gueuse. Je ne viens pas d’un clan, mais d’un quartier. Et comme l’honneur du Cloaque tire son sang de l’honneur du Lézard...
On a un accord. Du reste, vos batifolages de jeunots, je m'en carre...
SUNAOMI : Je me fiche bien des raisons que tu défends. L'honneur, je n'en ai cure...
Des batifolages, tu dis ?
MARUMARU, se rectifie, visiblement amusé par le malentendu :
Façon de parler. Vos jeux, vos paris. Tout ça…
SUNAOMI, un temps, sérieuse, puis détendue : Je préfère ça. On a un accord, donc.
MARUMARU : Tu as tout compris. Tu te retiens au dernier moment. Tu ne perds pas la face. Lui ne perd pas de son honneur, ni celui du quartier avec... Et si ça merde, je sauve tes miches.
SUNAOMI : Bien, bien.
(elle approche son visage de l’oreille de Marumaru et lui susurre) Tu feras un très bon chien-chien pour le Sculo. Son deuxième... (elle poursuit son chemin).
Marumaru, indifférent, prend la direction opposée.
MARUMARU : Allez. Me saouler le gosier pour toutes ces heures à poireauter en t’attendant.
A dans deux jours, la pouilleuse.
Sans le voir, Sunaomi lève la bouteille restée dans sa main, en guise de salut. Ils sortent, chacun de leur côté. Noir.
- - -
Il bouscule son chemin à travers la foule excitée. Débouchant dans l’arène, les hostilités allaient bon train. Un homme vient s’écraser à ses pieds, qu’il piétine dans la foulée, alors que se brise au sol une bouteille, à quelques pas de là. Un claquement sec résonne sur le fessier invisible de la pouilleuse. Sunuke révèle des chicots contents alors que la vengeresse enrage de plus belle.
« Barre-toi. » lance-t-il froidement à la crasseuse.
Elle se retire, non sans haine. Il fait maintenant face au duelliste.
La donne avait changé. _________________